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LISEZ LE RÉCIT DE VOYAGE EN INDE '04
> ALLER / VENIR
Le Corbusier n'est pas une ville pour les piétons. Taxi! Taxi! 
> MANGER
Dans le secteur commerçant, des petits restaurants, cuisine locale ou internationale...
> BOIRE UN VERRE
La coqueluche de Chandigarh est le Condom Bar (Sprawling Kalagram Complex), qui comme son nom l'indique, est tapissé de preservatifs. Créé par le conseil d'initiative pour la promotion du tourisme et de l'industrie à l'intention de la jeunesse debridée de cette ville universitaire.
> ACHETER
Secteur 17, des magasins sous portiques pour acheter de soieries et des pashminas.
> LIRE
Le sujet a fait sortir des montagnes de publications. A commencer par la monographie de référence de l'architecte: Le Corbusier. Oeuvre complete 1910-1969, 8 volumes sous coffret, Boesiger et al., 11e ed., 1995, ed. Birkhäuser. Chandigarh, la ville indienne de Le Corbusier, ouvrage collectif, ed. Somogy, 2002, pose de nombreuses questions et est agrémenté de maquettes, dessins, plans, mais aussi peintures, sculptures et tapisseries. Chandigarh's Le Corbusier: The Struggle for Modernity in Postcolonial India, Vikramaditya Prakash, ed. University of Washington Press, 2002 aborde en profondeur l'aspect politique dans la genèse de ce projet. On verra aussi Documenting Chandigarh: The Indian Architecture of Pierre Jeanneret, Edwin Maxwell Fry, Jane Beverly Drew de E. Maxwell Fry, Kiran Joshi, Jane B. Drew, ed. Grantha Corporation, 1999, et, pour le plaisir, Le Corbusier: Voyage d'Orient, carnets rassemblés chez Electa, 2002.
SUR INTERNET
L'Official Web Site of Chandigarh Administration comporte une section architecture en français. Il s'agit d'un texte analytique très développé dont nous ignorons la source et les auteurs, cités nulle part (bonjour le copyright!). Cette étude est divisée en plusieurs chapitres concernant l'historique et la genèse de la ville, le schéma directeur de Le Corbusier, les concepts dont  "L'analogie biologique", "Habiter", "Travailler", "Cultiver le corps et l'esprit", la descriptions des principales structures et l'avis de l'architecte Chales Correa. Le site n'est pas toujours en ligne.

Concrete dreams - Le Corbusier en Inde,  Emanuel Alloa, Atopia, un historique du projet et un parcours dans la ville.
Chandigarh: Vision and Reality, Sarosh Anklesaria, Architecture Week, August 2001, un article concis pas très complaisant.

 

prologue: décembre 1997
- Ah, vous allez en Inde! Et vous comptez voir Chandigarh?
Ça, c'est la question perfide que posent les architectes ou les gens qui vous savent amateur d'architecture. Comment aller en Inde sans voir Chandigarh, oeuvre maitresse de Le Corbusier? Ce serait aussi inconcevable que d'aller au Brésil sans voir Brasilia.
Mais voilà. Le voyageur qui se rend en Inde n'y va pas forcément à la recherche du modernisme de Le Corbusier. Si l'architecture est sa motivation, préfèrera-il peut-être les palais du Rajasthan, les temples de l'Orissa, les vestiges coloniaux de Calcutta ou les mausolées d'Agra.
Et il laissera Chandigarh pour une autre fois.
- Chandigarh est si près de Delhi! On pourrait y faire l'aller-retour en une journée!
4h du matin. Nous venions de débarquer en Inde pour la première fois de notre vie. Nous n'avions pas de parcours établi mais espérions voir le maximum. Nous pensions pouvoir visiter ce pays comme on fait l'Allemagne ou les Pays Bas.
- Bien sur, renchérit Baron. Il n'y a qu'a prendre le premier train de la journée, faire le tour de la ville, et rentrer le soir sur Delhi.
Quelques heures plus tard, dans le bureau de Sunil, qui allait devenir notre agent de voyage local attitré, découverte des réalités du pays. On ne fait pas Delhi-Chandigarh aller retour comme on ferait Paris-Lille ou Paris-Lyon. Le Corbusier allait devoir patienter.
chandigarh secretariat
Chandigarh, le Secrétariat, Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret dit), arch.
Acte unique: aout 2004
Chandigarh figure sur le parcours de Claude et Sary, étape indispensable pour prendre l'avion pour Leh après avoir vu Amritsar et son temple d'Or.
11 aout 2004, réception d'un SMS avec le texto suivant: "tvb, chandi bof"
Chandi bof? Comment ça, bof?

Revenons un peu sur l'histoire
En 1947, l'Inde se retrouve indépendante mais perd ses provinces occidentales qui deviennent le Pakistan. L'état du Punjab est coupé entre les deux frères ennemis et la majorité de son territoire, ainsi que Lahore, sa capitale, sont dans la part du gâteau d'Islamabad. Il faut donc une nouvelle capitale pour le Punjab indien. La première ville qui viendrait à l'esprit est Amritsar, cité chargée d'histoire et capitale du sikhisme dont le Punjab est le foyer. Mais voilà, Amritsar est considérée par New Delhi comme trop proche de la frontière pakistanaise, donc exposée à d'éventuelles attaques. La gouvernement du Punjab est provisoirement transféré à Shimla, qui fut longtemps, dans ses verdoyantes montagnes, la capitale d'été du Raj. Mais Shimla est loin du Punjab et son destin était de devenir la capitale de L'Himmachal Pradesh. Il fallait trouver autre chose. En 1948, les autorités décidèrent de fonder un ville nouvelle. Ce sera Chandigarh, située au pied des contreforts de l'Himalaya, dans l'état de l'Haryana, alors rattaché avec le Punjab, et non loin de ce dernier. Depuis, le Punjab et l'Haryana se sont séparés, mais Chandigarh a conservé son statut de capitale des deux états. Faut-il voir dans cette politique une volonté de faire taires les velléités d'autonomie des sikhs en les empêchant d'avoir une capitale d'état dans leur territoire? Rappelons que Chandigarh est une ville de pouvoir avant tout, son nom est un assemblage de "Chandi", déesse du pouvoir et de "garh", forteresse.

chandigarh high court
Chandigarh, la Haute Cour, Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret dit), arch.
Le premier ministre Jawaharlal Nehru prend à coeur ce projet
qui devient associé à une nouvelle image de modernité que l'Inde veut montrer au monde. On est alors en pleine guerre froide et émergence du mouvement des non alignés qui veulent proposer une troisième voie et faire valoir les droits des pays du tiers monde. Soekarno, Nasser, Nehru... Après un schema proposé par une équipe américaine, c'est au célèbre architecte et urbaniste Le Corbusier, un des pères du mouvement moderne, qu'est confié le projet. Le Corbusier n'a jamais mis les pieds en Inde avant 1951. Son manque de connaissance du pays, de sa culture et de ses réalité fait paraitre le choix qui s'est porté sur lui un peu étrange. Mais ça arrange tout le monde. Pour New Delhi, c'est une grande marque de prestige que de faire construire une ville par une des plus grosses pointures de l'architecture mondiale et pour Le Corbusier, c'est l'occasion de réaliser à l'echelle 1/1 ses théories urbanistiques sur lesquelles il se penche depuis un quart de siècle.

chandigarh, assembly
Chandigarh, l'Assemblée, Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret dit), arch.
Chandigarh nous y arrivons, en plein mois d'aout 2004
Deux jours pour visiter la ville. Mais pour voir quoi? Ce qu'on nous montre dans les livres d'architecture. La ville ayant une vocation avant tout politique, les constructions les plus importantes qui s'y trouvent sont des administrations regroupées autour d'un ensemble que l'on nomme le Capitole, sur un terrain légèrement surélevé par rapport à la ville. De Palmyre à Versailles, les lieux de pouvoir ont toujours dominé la populace. Le capitole comporte trois structures associées aux trois pouvoirs. Pouvoir exécutif, le Secrétariat des ministres est une immense barre de béton en largeur dans le style des immeubles "corbuséens" comme la Cité Radieuse de Marseille. 4000 fonctionnaires travaillent dans cette machine, version moderne du "Writers Building"(1) de Calcutta  avec ses interminables couloirs, et ancêtre du Ministère des Finances de Bercy conçu par Paul Chemetov. La monotonie assez triste de cet immeuble est quelque peu rompue par les brise-soleil qui animent la façade et les jeux de courbes qui surmontent la terrasse. Le Secretariat est construit dans l'axe prerpendiculaire à la chaine de montagnes dont le panorama sert de toile de fond à la ville, ce qui le rend encore plus interminable. Le pouvoir judiciaire est symbolisé par la Haute Cour, une des plus belles réussites architecturales de Chandigarh. Le Corbusier a dessiné une longue boite rectangulaire évidée dans laquelle s'encastre le corps principal du bâtiment, lui aussi couvert de brise-soleil. Cette boite est animée par des arcades soutenues par des colonnes peintes de couleurs vives. Habilement inspiré par les pavillons d'audiences des capitales mogholes (2), le concept de cette structure joue avec les volumes de pleins et de vides. C'est sans doute le plus indien des bâtiments de La Corbusier. Il est intéressant de noter qu'Oscar Nimeyer, autre grand architecte auteur de cités nouvelles, a envisagé des partis assez proches dans certains projets comme celui de la Foire Internationale de Tripoli (3), au Liban. Siège du pouvoir législatif, l'Assemblée est l'ouvrage le plus ambitieux et le plus original de Chandigarh. L'architecte y a conçu une boite en forme de cône tronqué rappellant un peu un château d'eau (4). Cette boite tout en rondeurs rompt joliment avec la géométrie anguleuse des autres monuments. C'est un des exemples dans lequel Le Corbusier a su jouer avec le béton pour créer des courbes, comme dans la chapelle Notre Dame du Haut à Ronchamp. Comme Chandigarh est la capitale de deux états, tous ces bâtiments administratifs sont doubles, non qu'il y en ait deux, partagés à par égales entre les adminsitrations du Punjab et de l'Haryana. Ainsi, il ne faudrait pas dire Assemblée, mais Assemblées...
chandigarh, main, hand
Chandigarh, la Main, Le Corbusier (Charles-Edouard Jeanneret dit), arch.
Administrations publiques
sont rarement ouvertes au public. Grande frustration pour le visiteur. A moins d'être muni d'une autorisation spéciale, on ne peut voir ces édifices que de loin et les photographier qu'à la sauvette (c'est interdit de photographier un bâtiment officiel). Seul monument sur lequel on peut se rabattre, la Main. Main ouverte posée sur un socle en béton, elle incarne la devise de la ville: "Ouverte pour donner, ouverte pour recevoir". Allez savoir ce qu'on donne et reçoit, parce que la promenade architecturale s'arrête un peu court. Mais il reste les commerces, les rues, les habitations, etc. la ville, quoi! La ville, justement, parlons-en. Le master plan de Chandigarh est un grille avec des artères rectilignes séparant différents blocs en secteurs numérotés. C'est une ville qui a été conçue à l'echelle du nouveau moyen de transport du XXe siècle: l'automobile. L'auto, c'est la grande passion de Corbusier. Entre les deux guerres mondiales, il a dessiné des projets d'habitations modernes nommées Maison Citrohan en allusion à Citroen, il a construit la villa Savoye à Poissy, dont le rez de chaussée n'est qu'une entrée autour de laquelle circulent les voitures et surtout, il a proposé un des plans urbains les plus controversés de l'histoire, le Plan Voisin pour le réaménagement de Paris. Pour faire court, il faut juste dire que Voisin n'est pas une question de voisinage mais le nom d'un constructeur automobile, et que le découpage de Paris avec un plan en damier avec d'immenses avenues avait pour but de rendre la ville à l'automobliste. Chandigarh est un peu un avatar du Plan Voisin. Or, c'est là que le bas blesse. L'architecte semble n'avoir rien compris à l'Inde et à son mode de vie. L'Inde n'est pas la Californie. Ce n'est pas le royaume de l'automobile, mais celui des rickshaws et autres moyens de transport antédilluviens, et celui du piéton. Or, qui se promène à Chandigarh, ressent ce vide.

C'est déroutant pour rien
La densité de la ville n'est pas cohérente. Certaines zones sont désertes, d'autres sont surpeuplées. Qui plus est, on a la grisaille de ces immeubles en béton sans le charme et l'exotisme des cités indiennes. La ville a autant de charme de Choisy Le Roi, ou d'autres banlieues qui ont toutes été qualifiées d'echecs cuisants. Dire que l'ancienne capitale du Punjab était Lahore, une des plus belles cités d'Asie, avec ses jardins, ses bazars... Vous avez dit bazars? Allez au Secteur 17. Immeubles tous homogènes, laids, froids. On a aménagé des soit disant piazzas, mais ou est la vie des villes indiennes, celle qui se passe dans les petites ruelles?

Il y a pourtant un précédent, celui de New Delhi.
Construite au début du XXe siècle pour remplacer Calcutta comme capitale du Raj, New Delhi est, avant Chandigarh, l'application sur le terrain d'un projet assez idéal voire utopique (5). Son concepteur, Edwin Lutyens avait un peu - beaucoup - la folie des grandeurs, et on préfère jusqu'aujourd'hui l'animation des rues de Calcutta et de Bombay aux immenses avenues ombragées et un peu impersonelles de la capitale. Le plan de Lutyens avait toutefois le mérite d'intégrer le tissu urbain existant de la Delhi moghole et d'être moins rigide que celui que Le Corbusier allait concevoir pour Chandigarh. Parce qu'il faut savoir que la capitale du Punjab et de l'Haryana est une cité idéale dont le schema est inspiré du corps humain! Les rues sont les artères, le capitole est la tête, etc. Les architecture idéales - ou utopiques - devraient peut-être rester sur papier...

  chandigarh, rock garden
Chandigarh, le Rock Garden de Neck Chand
Si les rues de la ville semblent désespéremnt désertes,
la promenade du dimanche est assurée au Rock Garden de Neck Chand. M. Chand est un ancien fonctionnaire de voirie qui a décidé, un beau jour (on est dans les années 1960), de construire "le monde de ses rêves", son jardin idéal. Sans aucune formation artistique, il s'installa dans une friche et commença à réaliser des figures humaines et animales avec des matériaux de récupération. Oeuvre underground, totalement secrète à l'origine, cette démarche étonnante apartient à ce que l'on apelle Art Brut ou Art Outsider (6). Avec des tessons de céramique, des prises électriques et des pots en plastic, Chand a donné vie à des milliers de créatures. Son jardin, qui a été depuis découvert, est devenu un parc public. Et les gens sont ravis. Cette gigantesque "folie" un peu baroque séduit plus le commun des mortels que les grandes esplanades grises et les avenues rectilignes. C'est drôle que ce soit la ville la plus ordonnée de l'Inde qui ait engendré cette oeuvre qui se veut si délirante mais qui nous a pas émus outre mesure.

NOTES
(1) cf. notre page sur Calcutta
(2) cf. nos pages sur Fatehpur Sikri, Agra et Old Delhi
(3) cf. notre page sur Tripoli
(4) C'est en fait la vue d'une centrale nucléaire au Gujjerat qui est à l'origine de cette forme singulière.
(5) cf. notre page sur New Delhi
(6) L'art brut consiste à produite des oeuvres d'art en dehors de tout contexte artistique. Généralement associé au travail de malades mentaux ou de prisonniers, l'art brut a eu pour promoteur Jean Dubuffet. Aujourd'hui, de nombreuses expositions et publications ont permis au public de découvrir des oeuvres fascinantes.
2004-2008, Baron & Baron, Claude Abou Chedid, Sary Tadros (texte), Claude Abou Chedid (photos), tous droits réservés. >> CONTACTEZ NOUS