| Ce récit est la
troisième opération de l’Académie Libanaise des
Beaux-Arts ALBA publiée sur ce site après A Baalbeck avec les dieux
(2004) et Une nuit au Hammam
(2004). L’auteur du récit (Gregory
Buchakjian) a
co-organisé ce voyage avec Josiane Torbey (tous deux sont profs
d’histoire de l’art), Abdelnour Abdelnour (responsable administratif),
Marc Baroud (prof de design), Carlo Massoud et Serge Moushaty
(étudiants). |
| Les photographies et illustrations (de
Sandra Fayad, Alexandra Nysten et Gregory Buchakjian) ne correspondent
pas forcément aux lieux décrits dans le texte. |
| Le carnet d’adresse Baron & Baron
pour Istanbul figure sur la page Istanbul
City Guide. |
| HAMAM (FLOP) STORY |
Istanbul est sans aucun doute la ville
au monde qui compte le plus grand nombre de hammams, ces
établissements de bains publics qui furent, à travers la
peinture orientaliste, une icône de l’orient arabo musulman. Deux
ans et demi après notre soirée mémorable dans un
hammam à Alep, un des objectifs du voyage était de
rééditer une séance de soins et de
sensualité collective. Carlo et Greg se sont donnés pour
mission de faire un choix parmi les lieux dédiés à
cette activité. Premier choix, Cemberlitaş, au cœur du centre
historique de Sutlanahmet, une des adresses les plus prisées de
la ville et qui a fait l’objet d’un récit sur ce même site
Internet Baron & Baron. Mais Cemberlitaş a du changer depuis la
visite de Sary, notre collègue. L’entrée, naguère
empreinte de mystère, a été habillée d’une
façade hideuse en verre fumé couverte d’autocollants de
cartes bancaires et autres agences de voyages avec un présentoir
de brochures et de prospectus. Depuis l’extérieur, l’endroit a
autant de charme qu’une cantine de gare.
- On entre ?
- Non. Essayons ailleurs. |
| Le
second choix s’est porté sur le Galatasaray Hamam, niché
au fond d’une petite ruelle tranquille du quartier de Beyoğlu.
L’entrée laisse présager une ambiance moins commerciale
et touristique que Cemberlitaş, allons y ! Dans le hall, il y a
néanmoins deux détails qui tuent. La première est
la liste des prix, vraiment prohibitifs, la seconde est l’architecture
de l’antichambre, qui ressemble plus à un hall d’immeuble des
années 1920 qu’à une salle à coupole remontant
à 1481. L’adresse étant vantée comme une des
meilleures par le guide Time Out, on se dit que l’habit de fait pas le
moine et on y va. Après le déshabillage, Carlo et Greg
pénètrent au cœur du hammam, dans le caldarium. Un
caldarium sans vapeur, sans l’humidité produite par ladite
vapeur et chauffé par… le chauffage central au mazout. On se
demande ce qui justifie les 50 dollars facturés. Peut être
la prestation de massage et de frottage ? Carlo et Greg regardent les
clients, des mastodontes et un gringalet espagnols se faire torturer
par deux préposés peu inspirés en attendant leur
tour. Une fois leur tour venu, ils constatent que les
préposés ne savent faire qu’une seule chose: rappeler au
client de verser un bon pourboire à la sortie. Bref, Galatasaray
Hamam = piège à cons. |
| Comme Carlo et Greg sont tenaces, ils
font une troisième tentative, sur les conseils d’un
stambouliote, au Büyük Hamam. Attenant à la
mosquée de Kasimpaşa, l’endroit est beaucoup plus authentique et
accueille visiblement une clientèle autochtone. L’architecture
du lieu n’a décidément rien de spécial, le
caldarium n’a pas plus de vapeur qu’à Galatasaray, les
prestations sont, en revanche, excellentes. Un bon hammam, oui. Une
expérience mémorable, non. |
|
|
|
Vendredi 27 avril 2007, 10h00, extérieur jour.
Une lumière blanche, comme celles qu’il y a parfois dans les
peintures de Turner, balaye le centre historique de Constantinople.
Tout le monde a faim, tout le monde à sommeil, mais les
nourritures du corps attendront. La première heure de ce voyage
est consacrée au monument le plus célèbre de
l’empire romain d’orient, cette chose à coupole flanquée
de quatre minarets qui revient immanquablement dans mes cours
d’histoire de l’art depuis dix ans. Aussi célèbre que le
Parthénon et le Taj Mahal, Hagia Sophia (Sainte Sophie, Aya
Sofya) donne à première vue une impression de laideur et
de décrépitude. Lors de ma première visite dans
cette ville, en 1998, j’avais été tellement
horrifié par ces lourds contreforts – rendus nécessaires
pour soutenir la coupole qui s’était effondrée en 559 –
et ces murs disparates que je m’étais demandé pourquoi
les turcs, lors de la chute de Byzance, ne l’avaient pas
démolie. Pour qui a eu le privilège s’admirer la
blancheur immaculée et la perfection des formes du Taj Mahal (1),
Hagia Sophia ne semble qu’un immonde amoncellement de pierre et de
brique. |

|
1. Istanbul, le Bosphore
|
| Il faut à présent, avec Josiane, ma
collègue prof. d'histoire de l’art à l’Alba, expliquer
à quarante étudiants l’intérêt architectural
de ce monstre, tenter d’analyser (encore faut-il les comprendre !) les
superpositions, ajouts, ouvertures, arcs, qui le composent. Et ce,
après une nuit blanche commencée au Crystal (2)
et poursuivie
dans l’avion, la cervelle encore imbibée de Russian Standard, et
l’esprit plus préoccupé par l’éventuelle parution
sur Facebook des photos de la très peu orthodoxe soirée
que des motifs qui ont poussé Justinien à commander cet
ouvrage à Athémios de Tralles et Isidore de Milet.
Passées les considérations historiques, le discours
s’accroche à la façade hétéroclite et ses
superpositions de couches, son apparent inachèvement comme la
tour de Babel peinte de Bruegel ou la Sagrada Familia à
Barcelone, ou encore une structure de reconstruction radicale, pour
reprendre les termes de Lebbeus Woods, ou encore mille autres choses,
presque les anarchitectures de Gordon Matta Clark. Et c’est là
que ce matin cristallin, ce qui était, à mes yeux,
hideux, passait pour devenir génial. |

|
2. Istanbul,
près
du bazar égyptien
|
| Vendredi, 11h00, intérieur jour. La coupole,
l’élévation, la lumière, l’or des mosaïques.
Comme une curieuse distorsion de la mémoire, Hagia Sophia
m’avait laissé le souvenir d’un étincellement de
lumière, alors qu’au contraire, elle dégage une sombre
impression de mystère. J’avais en tête un lieu
tapissé de mosaïques sur fond d’or alors que ces
dernières, à quelques- très belles - exceptions
près, disparu depuis longtemps. Seule chose qui est toujours
là dix ans après, l’immense échafaudage dont on
finit par se demander s’il ne va pas tomber en ruines avec
l’édifice tout entier, lequel dégage, malgré sa
magnificence, quelque chose de pourri. Une pourriture n’est rien
à côté de celle qu’on appelle la « petite
Haya Sofia - Kuçuck Aya Sofia », l’ancienne église
des Saints Serge et Bacchus. Son plan rappelle celui de Sainte Sophie,
en plus petit mais ce que l’imam en charge de la mosquée, un
homme fort affable, avait tenu à me montrer lors de mon premier
séjour, étaient les innombrables fissures qui
éventraient les voûtes de l’édifice. L’emplacement
de Kuçuck Aya Sofia près d’une voie ferrée
longeant la mer de Marmara n’arrangeait rien à sa
mélancolie - hüzün - terme abondamment employé
pour évoquer la décrépitude des ruines de la
ville. L’incursion dans les dédales de ce quartier avait aussi
été l’occasion de découvrir un autre petit bijou,
la Sokollu Mehmetpaça Camii, construite par Sinan en 1570 sur un
terrain en pente. L’architecte, dans sa quête de la
lumière qui trouvera son apothéose à la
mosquée Mihrimah, a ici conçu un escalier tunnel partant
du point le moins élevé pour aboutir à la cour que
se sont appropriés les enfants du coin. |

|
3. Istanbul, quelque
part
|
Notre quête de la lumière allait franchir
d’autres étapes avant d’aboutir à Mihrimah.
La première passait, paradoxalement par les entrailles de la
ville. Cette ville ou l’eau est partout, entre la Corne d’Or, la Mer de
Marmara et le Bosphore, a toujours souffert de problèmes
d’approvisionnement. Les imposantes infrastructures construites
à cet effet dès l’empire romain - aqueduc de Valens -
puis à l’époque ottomane - poétique aqueduc de
Mağlova conçu par Sinan et toujours enfoui dans une forêt
des environs – sont là pour en témoigner. A ces
monumentaux ouvrages d’art répondent, en négatif, les
nombreuses citernes aménagées sous la ville. La plus
célèbre est aujourd’hui appelée Yerebatan Saray,
ou palais englouti. Une forêt de plus de 300 colonnes soutient un
plafond duquel l’eau continue de suinter, des colonnes
récupérées de sites antiques et dont certaines ne
manquent pas d’étonner pour des particularités, comme
celle dont le fut est sculpté de motifs ressemblant curieusement
à des yeux, et celles qui reposent sur des bases ornées
de têtes de Méduse renversées.
- Mais pourquoi la
tête de Méduse est renversée?
- Je ne sais pas.
- Il fait froid.
- C’est beau. |

|
4. Istanbul, à
bord
du tramway de Pera
|
| Inévitable attraction touristique que Josiane
déteste avant d’y avoir mis les pieds, signe du début de
la décadence de l’empire ottoman, Sultan Ahmet, plus connue sous
le nom de Mosquée Bleue, est fermée pour l’heure de la
prière, mais qu’importe, nous sommes déjà partis
et laisserons les céramiques bleues d’Iznik qui en tapissent
l’intérieur pour une autre fois. Le bleu du ciel est trop beau
pour ne pas résister à la tentation d’un déjeuner
en plein air. A Ortaköy, sur la terrasse du House Café,
adresse wallpaperesque, nous nous envolons. A cause du vent, à
cause de la beauté du site, avec le pont suspendu au dessus du
Bosphore et à cause des plats pleins de couleurs qui
défilent entre nos yeux et nos estomacs. Pleins de l’ivresse de
ceux qui n’ont pas dormi la veille mais qui vivent une excitation
palpable, nous embarquons sur un bateau longeant ce bras d’eau ouvrant
l’empire de Russie aux mers chaudes. Dans une des légendes
d’Alexandre le grand (3), le percement du Bosphore est
attribué au
macédonien lequel aurait employé pour la tache les
services d’un dragon qui habitait les eaux du coin. L’histoire se
poursuit par la création de la ville de Byzance, voulue par
Alexandre. Le problème est que chaque fois qu’il entamait la
construction, le dragon (toujours lui) venait la détruire. Le
génial chef de guerre usa alors d’un stratagème aussi
audacieux que fantastique : Il serait descendu sous l’eau à bord
d’une caisse submersible avec ses ingénieurs à qui il
demanda de dessiner le dragon. A partir de ces relevés, il fit
exécuter une statue en bronze - identique à l’original -
du monstre. Ainsi, chaque fois que le dragon sortait de l’eau, il
était si effrayé à la vue de sa propre image qu’il
la fuyait et ne menaçait plus la nouvelle cité.
|

|
5. Istanbul, le pont de
Fatih, sur le Bosphore
|
| Sous le soleil et dans le vent, chacun sombre dans son
propre délire. Carlo, qui grelotte, s’est enveloppé du
châle rose de Valaya – lutfen ! tandis que Josiane se
réjouit de voir les yalis, ces habitats ottomans construits en
bois juste au dessus de l’eau. Dans ses souvenirs stambouliotes, Orhan
Pamuk évoque les mésaventures de ces témoins d’une
époque révolue qui n’ont cessé, depuis la chute de
l’empire ottoman, de brûler les uns après les autres. Il
raconte même que, par des nuits de brouillard, il est
arrivé qu’un cargo, même un pétrolier, perde le
nord et percute un de ces graciles édifices le faisant exploser,
réveillant par la même occasion toute la ville endormie.
En 2007 les bateaux n’explosent plus mais il faut beaucoup à
Istanbul pour s’endormir. Ce soir, Georges Haddad, qui a tenu à
ce que nous dînions tous ensemble, nous a emmené dans un
restaurant sur une rue très touristique. Le restaurant est plein
en terrasse, qu’importe, il y a la salle. La salle est pleine,
qu’importe, il y a l’étage. Le 1er étage est plein,
qu’importe, il y a le 2e étage. Le 2e étage est plein,
qu’importe, il y a le 3e étage. C’est ainsi qu’à 45, nous
nous sommes engouffrés dans cet endroit où, en plus du
mezzé médiocre, nous fut servi un orchestre tzigano
caucasien à la Emir Kusturica dont chaque musicien jouait une
partition à son compte. Du pur unknown. Et pour continuer dans
le unknown, rien de tel qu’une boite de nuit turque,
fréquentée par des turcs, avec de la musique turque (r
& b turc, rock turc, disco turque) et un arbre au milieu.
|

|
6. Istanbul,
début
de soirée dans les ruelles de Beyoglu
|
Samedi soir, Babylon, intérieur nuit.
Istanbul est une des scènes de clubbing les plus chaudes du
monde et le Babylon en est une des pièces maîtresses. Il
constitue, au même titre que le palais de Topkapi et les
musées archéologiques (visités durant la
journée, même) un jalon indispensable de ce voyage. Tout
le groupe, sauf les couche tôt, passe la soirée dans ce
temple de la musique ou officient les « dancefloor hooligans
» que sont les Coldcuts. La soirée démarre. Serge
trône comme un pacha, Mia fait ami ami avec le DJ, Carla danse
comme une folle tout comme Diala, Suzanne, Delphine, Anas, Sandra,
Raquel…, Elie distribue à tout le monde des pastilles à
la menthe que le paranoïaque que je suis a pris des pilules
d’ecstasy et Josiane observe, écoute – je parie qu’elle parlera
du Babylon dans son cours « des lieux et des hommes »
(hcar0001 pour ceux qui veulent s’inscrire). Je retrouve la Jocelyne
des grands jours du Basement, le Joe qui avait été
malmené à Alep et découvre un Tony fêtard
mais la présence qui me fascine le plus est celle de Abdelnour,
cet homme de bien et de vertu que nous avons entraîné dans
ce lieu de folie. Galvanisée par les « Hellooo Istanbul !
Helloooo Beirut ! Helllooooo Albaaaa ! », la foule est en
délire. |
|
| 7. Istanbul,
Eminönü |
Deux heures du matin dans l’antichambre du Babylon.
Serge est assis sur la banquette en velours rouge. Il fait la
conversation à un type qui se présente sous un
prénom turc que j’ai malheureusement oublié. L’ami de
Serge annonce qu’il organise une soirée le lendemain (dimanche)
dans un appartement à Taksim. Une soirée open house avec
des gens glamour et branchés, de l’alcool à gogo,
terrasse et vue sur la ville. Le plan est grandiose. L’ami de Serge
insiste pour nous y voir et file son numéro de portable. Pour
sur, on y va… Plan grandiose, peut être trop beau pour être
vrai… L’ami de Serge est peut-être sincère, il organise
réellement une soirée et nous y invite le plus
sérieusement du monde. L’ami de Serge est peut-être
bourré et ne sait pas ce qu’il dit. L’ami de Serge n’a
peut-être fait sa connaissance que dans le but de nous embarquer
dans un plan bizarre comme on en décrit un paquet dans cette
ville et ou au final on cherche à arnaquer des touristes cons
par les moyens les plus tordus. Une chance sur trois que le plan
grandiose ne soit pas foireux… |

|
8. Istanbul, librairie
Robinson Crusoe
|
Dimanche matin, église Saint Sauveur in Chora,
extérieur puis intérieur jour
- Comme d’habitude, Greg est bourré ! Et quand Greg est
bourré, il est excellent sur l’art byzantin. (Dixit Josiane)
Construite à la fin du XIe siècle, l’église de
Chora – devenue Kahriye Camii après la chute – est
articulée dans une structure en membranes. La nef est
enveloppée d’un narthex, lui-même
précédé d’un exonarthex à l’ouest et d’un
paracclésion (chapelle funéraire ajoutée au XIVe
siècle) au sud. C’est dans ces trois espaces que Jacques Derrida
aurait qualifiés de Parergon (encadrant l’œuvre elle-même)
que se trouvent les peintures et mosaïques qui font de ce lieu un
des plus beaux écrins de l’imagerie chrétienne d’orient.
Dans un monde dominé par le fond doré céleste et
qui ignore la notion de cadre qui sera inventée en Italie par
Giotto, des épisodes de la vie du Christ s’articulent avec des
architectures qui semblent en papier, maisons qui se plient et colonnes
déformées, décors de théâtre pour
mise en scènes miraculeuses. Parmi les fresques du
paracclésion, un Jugement Dernier dénote par la
tonalité ténébreuse – noir ou bleu foncé –
de son fond. Autour du Christ, surmonté d’un disque
céleste avec le soleil et la lune, les apôtres et les
élus. Au dessous de cette assemblée, des anges
procèdent à la psychostasie, jugement des âmes qui
sont envoyées au paradis ou en enfer. Comme d’habitude, ce
dernier est de loin plus spectaculaire, inondé par une
rivière de sang se déversant depuis le disque au centre
duquel se tient le juge universel. La prouesse est que cette
scène d’une rare violence se prolonge sur d’autres tableaux,
anéantissant cette notion de cadre qui nous parait si
indispensable dans la peinture. |

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9. Constantinople,
église Saint Sauveur in Chora, nef
|
| Au cœur de l’église, la nef est la partie dans
laquelle traînent le moins les nombreux touristes qui viennent
ici et pour cause, elle ne contient qu’une Dormition de la Vierge dans
laquelle Marc a vu le Christ en médecin accoucheur. La nef est
pourtant un espace qui en jette pour ses proportions, ses
revêtements en marbres polychromes, ses détails comme les
cadres de fenêtres en éventail et surtout la
qualité de la lumière. Cette lumière que nous
poursuivons depuis les premiers instants de ce voyage et qui se diffuse
ici de manière à embrasser sensuellement le fidèle
et à exprimer, par les moyens les plus simples, la magie du
sacré. |

|
10. Istanbul,
mosquée Mihrimah, Sinan architecte. pleine d'echafaudages
|
La lumière, encore elle, nous attend dans un
bâtiment voisin, la mosquée de Mihrimah. Une des
dernières oeuvres du grand Sinan, elle constitue en quelque
sorte un aboutissement dans la quête de l’espace et de la
lumière. De dimensions modestes par rapport aux grandes
mosquées impériales, elle est dédiée
à la fille de Soliman le Magnifique. En chemin depuis Chora,
Josiane, qui ne l’avait jamais visitée autrement que dans ses
recherches, ses cours et ses rêves, ne cesse de prévenir,
avec mon approbation :
- C’est un lieu inondé de lumière.
La cour de la mosquée est encore plus délabrée que
lors de ma dernière visite. L’endroit semble en chantier mais
sans que des travaux soient réellement en cours. La porte, comme
il faut s’y attendre, est fermée, mais ne tarde pas à
s’ouvrir. Et là, surprise ! La salle de prière,
célèbre pour être deux fois plus haute que profonde
est entièrement remplie d’échafaudages, au point qu’on ne
peut s’y déplacer qu’avec peine. Par dessus le marché, le
sol est couvert de plumes accumulées en quantité telle
qu’elles forment une sorte de moquette. Evidement, l’espace
supposé irradier de lumière est aussi obscur
qu’étrange. Les plumes confirment que les travaux, qui ont du
commencer un jour, semblent interrompus. On croirait qu’un artiste
contemporain s’est emparé du lieu pour y créer une
installation, une architecture dans l’architecture. Je pense à
Daniel Buren qui a construit deux murs à angles droits couverts
de miroirs dans la rotonde du Guggenheim de New York (4),
obstruant un
coin rempli comme ici d’échafaudages, je pense aussi à
ces installationnistes qui couvrent des espaces immenses de choses, des
chutes de papier pour Ann Hamilton (5), des cailloux
pour Richard Long (6) et
des plumes à Mihrimah. Nous sortons éberlués de
cet endroit rendu encore plus extraordinaire par son étrange
état, tandis que les sonneries de nos téléphones
portables ne cessent de retentir au rythme des messages sur nos
téléphones portables : Pendant que nous sommes
transposés dans ce monde totalement hallucinant, Istanbul est en
ébullition : Un million de personnes manifestent dans le centre
de la ville contre l’éventuelle élection d’Abdullah
Güll à la présidence de la république.
|

|
11. Istanbul,
mosquée Mihrimah, Sinan architecte. Le sol est couvert de plumes
|
Lundi matin, extérieur jour.
Gris, c’est gris, comme dans la chanson de Johnny. Après les
visites de Hagia Sofia, Chora et Mihrimah qui s’étaient
déroulées sous un ciel inondé de soleil, c’est par
un temps gris que nous visitons le dernier grand landmark architectural
de notre voyage : La mosquée de Suleymaniyé. Chef d’œuvre
de Sinan, construite pour le plus illustre des souverains ottomans,
Suleymaniyé est à l’image de la grandeur de l’empire. Une
vaste salle de prière au cœur d’un complexe comportant
madrassas, services sociaux et cimetière. Une ville dans la
ville. Mille ans après Hagia Sofia, Sinan a
réinterprété le thème de la salle à
coupole à plan central. A première vue, les deux
immeubles se ressemblent comme deux frères, ce qui ne manque pas
de perturber nos étudiants. Une discussion animée
s’engage entre Josiane et Elie. Ce dernier propose une idée
qu’avait lancé Guvder, professeur de dessin et artiste
rembrandtesque génial : Peignons les deux constructions en blanc
de manière à n’en comparer que les structures.
Proposition utopique, loin s’en faut, qui a pour mérite d’ouvrir
un nouveau regard sur ces deux icônes de l’architecture
sacrée. Tandis que Hagia Sophia est dominée par des
contreforts et de grandes arches, la façade principale de
Suleymaniyé est un portique surmonté d’un assemblage
maîtrisé de volumes anguleux – corniches – et courbes –
coupoles ou semi coupoles. A l’intérieur, l’ambiance
mystérieuse de la basilique laisse place à une
clarté tant dans le volume que la lumière qui baigne
uniformément sur cette pierre grise. Sinan n’a pas copié
son modèle, il l’a réinventé. C’est gris et c’est
clair. Gris clair. Pour donner une touche de couleur, Georges Haddad
nous emmène déjeuner à son restaurant
préféré Pandeli, aux murs couverts de carreaux de
céramique bleus. Le menu est un étalage de plats qui
remontent à ma plus tendre enfance. Je raconte à mon
doyen l’histoire de la vie de Sirvart, grande tante cordon bleu, le
Hunkur Begendi, le Anuchabur, le Sareburma…
- Allah Yerhama (paix à ces cendres), me dit-il pour me faire
taire et le laisser déjeuner en paix! |
| NOTES |
| (1)
Lire la description qu’en fait Henri Michaux dont un extrait figure sur
notre page Agra. |
| (2)
Boite de nuit beyrouthine à la réputation sulfureuse qui
a ouvert à Dubaï et à Londres et dont l’image de
marque a atteint Istanbul ou la dernière mode est les clubs
à concept « libanais ». |
| (3)
Citée par Nedim Gürsel in Le roman du conquérant,
Seuil, 1998 |
| (4)
Daniel Buren, The Eye of the Storm : Around the corner, 2005,
Guggenheim Museum, New York |
| (5)
Ann Hamilton, Falling Paper Installation, 2003, Massachusetts
Museum of Contemporary Art |
| (6)
Richard Long, Stone Field, 1987, éclats de calcaire
blanc, 37 x 20 x 0,04 m, installation à l’Allotment, Renshaw
Hall, Liverpool |
>> LIRE
LA SUITE DU RECIT DE
VOYAGE: CHAOS
|
Texte: Gregory Buchakjian. Photos:
Sandra Fayad (1-4, 7), Alexandra Nysten (6, 8), Gregory Buchakjian
(5, 9-11)
|
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