| Sri Lanka, juillet-aout 2004. Ce
récit est un croisement des carnets
de route de rédigés par Yasmina Baz [y] et Baron alias
Gregory Buchakjian [b]. |
| Les photos publiées sur cette
page ne correspondent pas forcément à la chronologie des
faits. Elles constituent une suite sur le thème du voyage en
train au Sri Lanka. |
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[b]
Pause déjeuner bien méritée au Rest House, le plus
bel hôtel de Polonnaruwa, construit comme un grand bungalow
surplombant le lac et dont le restaurant est une extension sur pilotis.
Il y a une terrasse sublime mais trop de vent,
donc nous optons pour la salle à manger aux grandes baies
vitrées.
[y] Le déjeuner lui aussi au touche au divin. Les plats sont
démoniaques (“devilled” comme ils aiment si bien le dire), on a
litteralement la bouche en feu; qu’on aimerait bien éteindre
dans l’eau du lac mais on se contente de poudre de noix de coco qui
ressemble à de la poussière d’ange.
[b] Nous terminons notre séjour à Polonnaruwa par la
visite de l'excellent musée
[y] ou Shiva execute depuis 1000 ans sa danse cosmique de creation et
de destruction de l’Univers.
[b] Les adieux avec le Gajaba ne sont pas des plus émouvants.
Bien que l'endroit soit agréable, nous n'avons pas
apprécié l'antipathie de l'équipe. Nous avons
même décliné leur taxi au profit d'un autre qui
reclamait 500 roupies de plus!
[y] Ce système de voitures avec chauffeurs m’éclate, par
sa connotation snob et coloniale, mais c’est la meilleure solution. Les
bus, qualifiés de “cercueils roulants” (cf le GDR) sont
surchargés et ressemblent plus à un moyen de
déportation que de transport. Les couleurs vives, gadgets et
autres stickers de paillettes ne masquent rien de leur glauquitude et
ils sont célèbres pour finir la plupart de leurs courses
dans le ravin. Déjà que l’état des routes laisse
à desirer, qu’il règne un bordel sans nom entre les
divers véhicules, il y a 10000 morts par an sur la route au
Sri-Lanka et ce n’est pas près de s’arranger.
[b] Le chauffeur prend une route secondaire comme raccourci pour
rejoindre la A6 vers Trincomalee.
[y] A propos de route, elle est particulièrement corsée
celle-la. Le petit personnage collé sur le tableau en face de
Gregory
est surexcité et s’agite sur son ressort, et recoit une
décharge
d’adrénaline à chaque nouvelle bosse, à chaque
trou
dans l’asphalte. Arrête, je vais gerber. C’est donc ça le
nord?
Ou est passé le Motilium?
[b] C'est un chemin très étroit qui nous plonge dans la
campagne profonde du pays. Nous traversons de petits villages, ou
plutôt
des hameaux avec des maisons construites en terre. A un moment, nous
remarquons des bouts de papier blanc sur les arbres qui bordent la
route. Le chauffeur nous dit qu'il y a eu un décès et que
ces feuilles blanches marquent le tracé du cortège
funèbre. Ce marquage se densifie, couvrant aussi le milieu de la
chaussée, jusqu'au cimetière ou une tombe fraichement
construite cohabite avec d'autres, couvertes de couleurs vives. Nous
rejoingons enfin l'A6 que nous avons du mal à reconnaitre.
[y] Le paysage se désole à mesure qu’on avance. La
region, longtemps inaccessible à cause des affrontements entre
Tamouls et Cingalais, se reveille à peine, et je dirais avec
peine: sous le cri des corbeaux, des vaches maigres traversent les rues
bordées de temples en ruine, de champs défraîchis,
amoncellements de detritus, mines
défaites, la misère. Mais ou sont les plages de sable
fin,
les cocotiers, Baywatch? Ici, ce n’est que décharge publique,
vaches
marquees au fer rouge et suicidaires, épouvantables
epouvantails, chiens
pelés et affamés…quelques guesthouses, d’une
extrême craditude
et ringardise se succèdent dans un décor de fin du monde.
Seuls
les moustiques semblent prendre leur pied dans ce bled paumé.
C’est
beaucoup plus Sabra (8)
que
Cannes.
[b] Le LP et le GDR font l'éloge du French Garden Prakash
à Uppuveli sur la même plage que Nilaveli. Le chemin qui y
mène est jonché de détritus et ne donne pas envie
de passer ses vacances ici. Le gueshouse, resté ouvert pendant
les mauvais jours a la singularité de pratiquer des prix plus
élevés pour les srilankais que pour les étrangers,
à l'inverse de ce qui se fait dans le pays! L'endroit est un peu
trop destroy pour nous. De toutes façons, c'est complet.
[y] On finit dans un endroit nommé “Shahira”; je suis pleine de
bad vibes, c’est mon humeur, ma fatigue, six heures de route
épouvantables et l’influence de la pleine lune combinées.
[b] L'endroit à l'air triste à mourrir. La suite des
évènements nous donnera, heureusement, tort. Le staff est
aimable, l'endroit simple mais convenable. Lors de notre
première inspection de la plage, nous y rencontrons Rafik.
[y] Musulman et conducteur de Tuk-tuk de son état, il est grand
et gauche (avec la curieuse manie de toujours marcher les pieds a
moitié sortis de ses tongs) mais particulièrement enclin
à la conversation. Evidemment qu’il tentera de nous arnaquer,
mais on s’habitue à tout dans un pays ou le touriste est loin
d’être roi, je le trouve plutot attachant. Je gagne sa sympathie
en déchiffrant les versets Coraniques qu’il arbore fierement
dans son Tuk-tuk (à coté de l’inscription “Power of
Allah”), en lui révélant la signification de son
prénom en arabe et quelques Gitanes.
[b] Rafik est le pivot de la vie du quartier. Il connait tout le monde
et sait tout ce qui se passe. Même si son tuktuk est le plus
pourri du monde, Rafik est incontournable.
[y] La plage de Nilaveli, on en rêvait depuis le début du
voyage comme d’une terre promise, une juste recompense après le
rythme effréné des premiers jours.
[b] Au coucher du Soleil, Valérie et moi allons nous baigner.
C'est la seconde fois en moins d'un an que je nage dans le Golfe du
Bengale (9). Etant sur
une côte
est, nous ne voyons pas le coucher du soleil mais, mieux, le lever de
la
lune. Et aujourd'hui c'est justement la pleine lune. Moment grandiose
(encore
un!) plein d'émotion. La plage est immense, avec rien que du
sable
et des palmiers, et quasi déserte.
[y] Le dîner a été bon et a un peu dissous mon
cafard. Les serveurs ont quelque chose de stylé qui
détonne dans le cadre. Règne sur eux un patron
autoritaire un peu féodal qui a des manières de grand
seigneur. Au mur, une fresque représente une scene
orgiaque-volupté et alcool-à la Diego Rivera. Il y a
quelque chose de risible, meme de carrément sympathique dans
cette guesthouse. Une bière Lion pour me détendre, puis
une autre, et puis on goute a la Ginger… C’est là,
affalée dans un transat dans le jardin, sous les sifflements de
moustiques et dans des vapeurs de gingembre, que j’emerge de ma folie
lunaire pour voir la soirée prendre un tournant tout a fait
inattendu. A l’initiative de Greg, on fait un premier pas social avec
des routards et je me retrouve entourée d’une bande de francais
inconnus à jouer un jeu délirant ou je suis un
psychiatre, pigeon absolu d’une partie qui dure une heure et ou je
patauge à leur poser des questions existencielles. Il y a
quelque chose de grisant a être confronté a ces gens,
chacun a fait pas mal de chemin dans sa vie et partage ses experiences,
du Mexique à Sarajevo, de l’Inde aux pays nordiques en passant
par le Costa Rica. On n’a rien en commun et on se retrouve là
à disserter sur les voyages. La soirée est calme. La lune
est pourtant pleine dans le ciel.
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01'08'04
- Nilaveli - Trincomalee
[b] Nos amis français nous avaient fait part de leur plans.
Réveil très matinal, voir le lever de soleil sur la plage
et prendre un bateau pour l'île aux pigeons, à 20 minutes
de navigation, pour faire du snorkeling. Super programme! Nous nous
étions promis de les rejoindre. Mais, comme d'habitude, le Nokia
a sonné en vain, sans réveiller personne, et nous n'avons
émergé qu'à l'heure à laquelle se
lèvent les fêtards d'Ibiza.
[y] Je débarque à peine, humant l’air marin les yeux dans
le bleu de l’horizon. Malgré tout, la mer est belle. Les
décors, avec quelques retouches sur Photoshop, seraient
Gettyesques. Le calme est aussi plat que moi qui fais la planche et me
dissous dans l’océan Indien. A 12h, on retrouve Rafik, qui nous
fait découvrir Trincomalee, explications historiques à
l’appui. L’impression de la veille se confirme: c’est vraiment
paumé. La ville a été le théâtre
d’affrontements parmi les plus sanglants entre Tamouls et
l’autorité de Colombo pendant pres de 20 ans et a un coté
triste, un peu déprimant, un peu endormi.
[b] Première étape, la gare
[y] tout droit sortie d’un film de Wim Wenders. C’est ghost town. Le
décor poussiéreux, autant que les machines, n’a pas
été touché depuis sa fondation par les anglais et
remplit Greg de joie, tout comme les deux reproductions defraichies de
la Joconde accrochées aux murs. Les deux wagons rouillés
et égarés ont plus l’air d’être là par
hasard que vraiment fonctionnels. C’est l’Europe de l’est; ou est donc
passée l’effervescence de l’Asie?
[b] Au guichet, on nous informe que les places de 2nde sleepers sont
toutes prises, qu'il y a des places en 2nde normale, et qu'il faut
venir les prendre à 19h.
[y] Trinco, c’est ploucland
[b] dont l'allure morne est renforcée par la fermeture des
magasins vu que nous sommes dimanche. Au port,
[y] qui aurait pu être le plus important de la region en raison
de son ampleur, Trinco semble en perte d’identité, froide, grise
et perdue; quelques bateaux vides et rouillés, une lagune de
carte
postale.
[b] il n'y a personne et un ferry attend d'improbables voyageurs pour
traverser la baie.
[y] On visite Trinco moitié en Tuk-tuk, moitié à
pied (surtout dans les montées raides, c’est tout juste s’il ne
faut
pas pousser) Ici, meme le temple indien semble moins coloré. Il
jouxte un rocher des “suicides” (leur grotte des pigeons si on veut) ou
les gens vont faire des voeux en accrochant de petits rubans aux
branches. On est tellement sonnés par l’ambiance
étrangement calme, en contraste absolu avec le Sri-Lanka tel
qu’on l’imaginait, qu’on ne parle pas beaucoup. Valérie et moi,
on est en soeurs jumelles, faute à nos robes de plage flashy, on
a l’air un peu trop bimbo dans ce cadre désolé. Plus je
découvre Trincomalee plus j’aime son amertume. Si Nilaveli
devient une vraie destination touristique un jour et que la ville prend
son essor, je serai heureuse d’avoir été là
aujourd’hui.
[b] De retour à Shahira, il nous faut à présent
réserver un chambre à Colombo, et dans le centre de
préférence. Munis de nos guides, nous attaquons le
télephone. 1er guesthouse, complet. 2nd, complet. 3e, complet.
C'est alors que M. Naufal (propriétaire) nous signale que ce
soir c'est la finale du championnat de Cricket, toutes les chambres de
la capitale sont prises. Nous élargissons notre recherche vers
les gammes meilleurs marché et plus chic. Après 20
tentatives, le Grand Oriental nous accorde une triple à 75USD,
petit déjeuner compris. Après une dernière
baignade, nous faisons nos adieux au Shahira. J'ai laissé les
sandales que j'avais acheté avant le voyage en cadeau à
Rafik. A la gare, nous obtenons nos trois places au prix de 200 roupies
et allons prendre nos quartiers dans le train, les places
n'étant pas numérotées.
[y] L’amertume de Trincomalee me poursuit jusqu’au train de nuit
à destination de Colombo.
[b] Le train est très déglingué. Les sièges
sont recouverts de skai totalement usé et l'assise est à
la dure.
[y] On s’était progressivement preparés psychologiquement
au cours de la journée à ce trajet de 9h dans des
conditions qu’on savait épouvantables. On n’était
preparés à rien.
[b] 20h, le train démarre. Un vestige roulant.
L'éclairage, quasi inexistant, est fourni par deux globes
grillagés autour desquels se forment inexorablement des toiles
d'araignées. Le plafond est couvert d'autocollants bleus en
forme d'oiseaux (10). A
chaque arrêt, le train démarre dans un hurlement atroce
dont on croit que c'est le dernier avant de rendre l'âme. Nous
avons eu d'ailleurs, dans un obscur village, une panne
qui nous a laissé imaginer que le voyage s'arrêterait ici.
[y] De la fenêtre on voit defiler des paysages et on se
pâme. Pour les mecs du coin en revanche, le paysage le plus
bandant qui soit, c’est nous.
[b] plus elles que moi...
[y] Acte complètement gratuit. Ils se posent et nous matent sans
complexe. Certains essaient de parler avec des mines perverses, les
autres se contentent de la mine perverse et restent silencieux. Ils
étaient bien une centaine autour de nous ce soir-là, de
12 à 92 ans, à nous fixer la langue pendante,
malgré notre indifférence. Il faut dire qu’on ne passait
pas inaperçus, étant les seuls étrangers, nous et
notre protégée Anna, institutrice anglaise sortie d’un
film des Monty Python, voyageuse solitaire et ahurie, qui sans nous se
serait faite happer par la foule. La pauvre était au Sri-Lanka
depuis deux semaines et ne pensait qu’à hâter
la date de son retour, elle avait fait la moitié de l’Asie toute
seule disait-elle, mais n’avait jamais rencontré de peuple aussi
pervers. Trop heureuse de nous avoir trouvés, elle entame une
interminable
litanie de plaintes que j’écourte en me plongeant dans mon
carnet.
D’entrée, on fait sensation en accrochant nos maillots humides
pour
les faire secher.
[b] J'ai quand même pris soin de cacher les maillots des filles
derrière le Ralph Lauren reçu à mon anniv!
[y] Valerie commence à tisser un bracelet brésilien
à mon intention pour passer le temps, on fait nos comptes. Les
chiffres mirobolants pour un routard laissent Anna sur le cul, on
n’échappe pas à notre réputation de richards
libanais. Sinon, autour de nous, c’est le défilé,
l’étalage de virilité en puissance. On a droit à
toutes les provocations possibles, de la bande de jeunes et leur
beat-box endiablé, avec impro de percussions sur la paroi du
compartiment et regards lourds de sous-entendus; au voyeur de
l’entre-deux-sièges qui tend vainement son pied dans l’espoir de
nous froler; au primate qui s’accroche à la poignée
exterieure du train et fait ses acrobaties en nous hurlant des
inepties; jusqu’aux désoeuvrés des quais de gares des
bleds paumés, qui se contentent de nous dévisager
curieusement par la fenêtre. On s’attendait à ce que ce
cirque dure neuf heures, il en a duré onze, d’abord difficiles,
puis excédées, résignées et enfin
jubilatoires. Greg m’accompagne à mes pauses cigarette dans le
couloir, probablement pour me protéger des autres fumeurs aux
mines patibulaires. L’épisode WC est imparable:
[b] Les toilettes sont composées d'un trou ouvrant sur la voie
ferrée. Bien que tout est sensé y être
évacué,
l'odeur y est insoutenable. Ah, il y a aussi, détail
surréaliste, un superbe mirroir avec le logo des chemins de fer.
Nous avons déduit que s'il se trouvait encore en place, il
devait être inamovible.
[y] La foule est de plus en plus louche les heures passant. On traverse
des coins de plus en plus paumés et ca se ressent a la tete des
nouveaux passagers. Un homme entre, un chapeau rose et fleuri en
plastique sur la tete. Les quais sont noirs de monde, beaucoup semblent
être juste là pour le plaisir. A 4h du matin, je me
prepare un Nescafe froid dans la bouteille d’eau qui avait
déjà servi à un effervescent Aspirine C. Ça
balance tranquillement au rythme des “Coffee Cigarettes” des vendeurs
ambulants. Plus tard encore, la tension étant un peu
retombée vu que meme le plus motivé des voyeurs avait
succombé au sommeil, c’est à moi de mater. Je
m’éclate en essayant de faire quelques croquis des dormeurs,
entreprise un peu douteuse vu le roulis. Mais je jubile. La situation
est surréaliste.
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02'08'04 - Colombo
[y] Il est 7h du matin quand le train arrive à Colombo. Sur la
place devant la gare, sous les cris des corbeaux, une multitude de
corps étalés, endormis, parfois des familles
entières. Je crois que je suis blasée. Ma nuit blanche a
été tellement saturée, j’ai plongé si
profondément dans la crasse et la misère que plus rien ne
me choque, plus rien ne me touche. Je
suis là, crevée et irritable, spectatrice de la
misère comme dans un décor de cinema. On dit que le
Sri-Lanka est une preparation à l’Inde. Je ne connais pas
l’Inde, mais qu’est-ce qui pourrait être encore pire que cet
amoncellement de corps sur un trottoir? Besoin pressant de me dorloter,
d’aller à l’hotel. Plus qu’un besoin, une necessité.
Vite, Tuk-tuk, emmène-moi dans mon palace. Et aussitot dit,
aussitot fait, je me retrouve dans un hotel digne d’un conte de
fées, le Grand Oriental Hotel (“Universally known as GOH”, rien
que ca!). Mines de clochards, hirsutes, cernés jusqu’au
cou et charges comme des bêtes, on fait tache. Le
réceptionniste un peu choqué fait mine d’ignorer ma
reservation, mais choisit mal son moment. Irritable comme jamais, je
commence
à peine un scandale à grands coups de “it’s a shame!”,
quand
il me tend hativement une clé. On file vers l’ascenseur,
s’attendant au pire. Au prix qu’on nous a demandé pour la
chambre on ne mérite pas plus qu’un placard. Erreur, je n’ai
jamais vu plus grande chambre d’hôtel de ma vie, petite merveille
coloniale avec coin salon, coin salle à manger, table de
toilette royale et pour couronner le tout, lit à baldaquin
avec rideaux de dentelle. On a meme droit à la première
(et
seule) baignoire du voyage, avec petits savons, shampoings, serviettes
aux
initiales de l’hotel. Les grands tableaux au fusain sur le mur
représentent des scenes de chasse à l’elephant et autres
faits coloniaux. Notre chambre est la voisine de la suite Tchekov. On
est aussi heureux que des gosses
un matin de Noel. Et dire qu’on avait envisagé la Ramakrishna
mission,
on l’a échappé belle!
[b] Dieu sait ou doit être Anna, notre protégée du
train!
[y] Après petit déjeuner royal, je m’endors comme dans
un rêve.
14h Good Morning Colombo! Ton trépidant rythme urbain, ton
bordel et ton anarchie m’avaient manqué. Heureuse de
(re)découvrir cette longue Galle Road qui traverse la ville et
se termine par une grande balade au bord de l’océan. Une
corniche qui borde une plage de sable surbondée. Question
climat, on est gatés. Révélation de la
journée: Barefoot. Extraordinaire boutique design, de
vêtements, de meubles, d’objets tous exclusivement Sri-Lankais et
fabriqués à la main dans les villages. Stop obligé
de tout touriste qui se respecte et probablement de la bourgeoisie
dorée de Colombo, parce que question prix, on est bien loin des
taux des souks de Kandy. Il faut se retenir pour ne pas se ruiner.
Valérie et moi nous en sortons chacune après trois heures
de shopping tourmentées avec deux sacs géants
sous l’oeil horrifié des routards et surtout de Anna qui n’a
certainement plus aucun doute sur notre statut de richards libanais. On
tombe sur elle par hasard, elle ne perd pas le nord et tres vite
se remet à se plaindre disant qu’elle avait passé une
nuit pourrie au YMCA de Colombo et rentrait à Londres le
lendemain. Elle est accompagnée d’un autre anglais, très
Terry Gilliam lui aussi qui fait des yeux ronds devant la
quantité d’éléphants en tissu que je transporte
dans mon sac. Rentrés au palace, c’est vraiment la belle vie.
Greg doit quitter le lendemain dans la nuit; Yara et Maria nous
rejoignent après demain matin. Pour lui c’est bientot fini mais
pour Valerie et moi, tout commence à peine. Il dit n’avoir aucun
regret, qu’il a fait exactement ce qu’il avait besoin de faire, pour
nous, la difficulté est de poursuivre le voyage, en tenant
compte des zones de mousson. On discute de notre itinéraire
jusqu’à assez tard, puis décidons de sortir diner.
L’ennui est que Colombo est une couche-tôt et la plupart des
endroits sont déjà fermés. La nuit tombée,
Colombo se transforme. Le quartier autour de la gare, si animé
la journée, est, le soir, un repaire de brigands, tous les
hommes louchent sur nous. On se balade du coté du Galle Face
Hotel, autre merveille coloniale dans le genre, puis finissons dans un
café Barista, à jouer au Janga
[b] variante indienne de "tu oses ou tu dis la vérité"
[y] La nuit est belle, on est à Colombo.
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03'08'04
- Colombo
[y] Journée culture. Nous prenons énergiquement un
tuk-tuk qui decide de dévier un peu de sa route pour nous
emmener visiter un temple... Mais quel temple! Toutes ces statues, ces
dagobas, cette place magnifique qui, vue d’en haut, fait penser
à un plat de Maki.
[b] et il y avait l'autre temple, encore plus beau, suspendu au dessus
du lac, avec cette somptueuse cérémonie religieuse.
[y] Et la journée a été…exceptionnelle.
Extraordinaire. Etonnante. Pas assez de superlatifs pour décrire
le mix de rencontres et de découvertes aussi riches
qu’inattendues qui ont ponctué ce séjour dans la
capitale. Je ne sais pas si Colombo m’a impressionnée justement
parce que je ne m’attendais pas à l’être, parce que tout
le monde me disait qu’elle me décevrait, que le GDR ne lui
trouve aucun interet disant que “Même les plus acharnés
n’y passeront pas plus d’une journée”.
[b] La Sapumal Foundation
[y] était fermée pour une raison obscure. Pas de regret,
la maison est assez belle en soi et on y rencontre surtout un homme, un
sculpteur qui y donne des cours de dessin et de peinture. On passe du
temps
avec lui, l’envie de dessiner dans cet endroit me démange. Il
travaille
avec du béton, assez étonnant comme style, très
brut,
tres nerveux. Quant aux élèves, c’est une statue de la
déesse Parvati qui leur sert de modele pour les croquis de nu, a
défaut d’une Micheline ou du buste de la Vénus. Je trouve
ca dement. On le quitte avec la promesse de revenir assister à
un cours à notre retour à Colombo, et on enchaîne
avec la visite du centre “Lionel
Wendt”.
[b] On y rencontre le secrétaire général de la
Photographic Society of Sri Lanka qui me donne des formulaires pour un
concours international de photo...
[y] Besoin de souligner que le GDR ne mentionne aucun de ces endroits?
On découvre une exposition de photos d’étudiants en
Graphic design, et surtout le personnage de Lionel Wendt en question,
photographe Sri-Lankais (1900-1944) et son travail hallucinant, de
portraits en paysages, et en particulier des nus beaux à
pleurer. Inspiration Man Ray, Dadaiste, surréaliste et pourtant
si Sri-Lankais. Tellement impressionnant
que j’achète le bouquin (qui doit peser 5 kg à lui tout
seul)
et que je n’en reviens toujours pas. C’est exactement l’Image que je
voulais garder du pays, sans jamais oser l’espérer.
[b] demain soir ils donnent le spectacle Les Troyens! Incroyable. Dire
que deux mois plus tôt, j'avais travaillé dans la
même galère avec mes étudiants à l'Alba !
[y] On enchaîne vers le musée National, mais encore une
fois, devions un peu du chemin pour tomber sur un autre personnage hors
du commun, dans un “Centre du Dictionnaire Cingalais”. C’est
Valérie
qui a eu la curiosité d’y entrer et on l’a suivie. On rencontre
une
bande de bibliothécaires désoeuvrés, dont certains
qui jouent à un simili-billard mais sans les. C’est un jeu
Indien
et ca se joue avec des jetons sur une table vernie.
[b] un mélange entre le billard et le backgammon (ou tric trac)?
[y] Surpris de nous voir là, au milieu de bouquins cingalais et
poussiéreux, ils nous envoient chez leur directeur.
C’est là qu’on découvre un curieux petit bonhomme sans
âge,
[b] tout de blanc vétu
[y] assis au fond d’un bureau plein de paperasse. Le Sage,
l’érudit aux larges mains sereines, un homme dédié
à la rédaction de dictionnaires. On est accroché
à ses paroles comme des disciples et il nous raconte un voyage
[b] en Occident...
[y] effectué 50 ans plus tôt, à l’époque
où Bagdad était encore un conte des mille et une nuits.
Je divague un peu au rythme de sa voix, comme s’il me chantait une
berceuse, examine des extraits du dictionnaire, tombe sur le K.
Apprends plein de choses sur Kali, déesse indienne et
prostituée en écoutant d’une oreille une description d’un
Paris en mai 68, de Beyrouth, de Londres…par ce petit bonhomme sans
âge qui a fait le tour du monde avant de dédier sa vie
à la rédaction des dictionnaires dans son minuscule
bureau poussiéreux et plein de paperasse de Colombo.
[b] Entre des souvenirs du Parthénon et de l'époque ou
les français comprenaient l'anglais mais refusaient de le
parler,
il nous explique les subtilités de la langue cinghalaise, les
différences avec le tamoul, le hindi et l'écriture
sanscrite...
[y] Le musée National, lui, le GDR en parlait. Je suis
très vite à la traîne derrière les autres
dans les longs corridors de Bouddhas en méditation, entre les
divinités et les démons, de ce Shiva Nataraja toujours en
pleine danse cosmique, foulant l’Ignorance de son pied droit,
aureolé de feu et de ses musiciens. J’essaie de faire quelques
croquis, très vite entourée d’une horde d’écoliers
en blanc et curieux. Quel rapport ont-ils avec leurs divinités?
J’aimerais bien pouvoir le leur demander. Leur imagerie est si
curieuse, si fascinante, si riche, si visuelle, mais gardent-elles
quelque chose de réellement divin? Les couleurs, les fleurs, les
éclairages qui les entourent
aujourd’hui les ont-ils étouffés? Je me dirige vers une
rangee
de masques représentant des faces de demons (27 en tout), tombe
sur
de vieux costumes, des pieces de monnaie, beaucoup de sculptures, de
steles,
découvre une collection de marionettes assez énorme et
parfois
bizarre pour déboucher sur un ahurissant squelette de baleine
bleue
gigantesque et pendu au plafond. C’est là que je me rends compte
que
je suis arrivee au musee d’histoire naturelle et decide de faire marche
arrière.
Je reviens à Bouddha, toujours entourée de ma horde
d’écoliers en blanc.
[b] A la sortie du musée, je cherche, en vain, la National
Gallery dont personne ne semble connaître l'existence. Tant pis,
allons déjeuner à The Gallery.
[y] La journée va de mieux en mieux. Je suis dans un cadre
somptueux, à proximité d’un bassin où flottent
quelques lotus, assise dans un fauteuil de cuir en face d’un plat
préparé par un chef aux doigts de fées.
[b] risotto au champagne, no comment!
[y] Le tout baigne dans une lumière de fin d’après-midi,
il y a quelque chose de divin dans l’air qui me met dans une transe un
peu léthargique. Impossible de parler. Il faut juste rester
tranquille et essayer d’apprécier pleinement la magie de ce
moment.
[b] on passera sur les desserts.
[y] 18h Galle Face Road. Le plan initial de Greg était
d’assister à un coucher de soleil sur la terrasse du Galle Face
Hotel. Partout à perte de vue, des cerfs volants dans le ciel,
des familles et des amoureux regroupés dans le parc et au bord
de la mer. Le palace ne nous dit plus rien, étant assez repus de
luxe et de beauté, on se disperse parmi la foule et je perds
très vite les autres une fois de plus. J’erre parmi des
inconnus, quasiment aucun touriste, rien que des habitants de Colombo
venus prendre l’air après leur travail, beaucoup d’enfants. Une
petite Fatima vient me parler. Elle a 11 ans et c’est une
graine de top-model qui pose pour moi avec joie. Elle vient me
retrouver
quand, plus tard, je suis seule et au bord de la mer et me traîne
littéralement au bout de la corniche pour me faire
connaître sa mere, dit-elle.
Accrochée à ma main, elle fend la foule d’un pas decide
jusqu’à
arriver à une famille de bons musulmans, avec un père
accompagné de ses deux femmes et de quatre enfants. Ils me
bombardent de questions,
et evidemment posent celle qui tue :"Are you a moslem?" dès
qu’ils
apprennent que mon prénom est Yasmina. Je reste prudente, dis
que
non. Ils sont curieux mais pas malsains. On parle du Sri-Lanka, de leur
vie,
de Fatima, du Liban.
[b] Valérie est aux anges, je ne l'ai jamais vue aussi heureuse.
Descendue sur la plage, elle a oté ses souliers et se
promène dans l'eau, avec les vagues et les familles srilankaises.
[y] Je ne sais pas combien de temps passe mais ressens l’urgence
d’aller retrouver Greg et Valérie avant la nuit. A Colombo,
c’est pas très beau une ville la nuit. Soirée
passée à l’hotel avec une ambiance un peu bizarre de
préparatifs de départ pour Greg. Il laisse
derrière lui une Yasmina et une Valérie un peu
paumées. Yara et Maria doivent débarquer à 5h du
matin. On se couche pour la dernière fois dans ce lit à
baldaquin dans un fou
rire un peu nerveux alors que Greg dort déjà depuis une
heure.
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02'08'04
- Abou Dhabi -
Colombo - Abou Dhabi - Nuwara Eliya - Beyrouth... (enfin, bref)
[y] 02h, 1er wake-up call. Greg doit descendre retrouver son tuk-tuk
en bas de l’hotel. En bons compagnons, on l’accompagne, moi dans un
état semi-comateux et à moitié en pyjama, l’une
tenant son sac à dos et l’autre son baluchon blanc. Les
réceptionnistes nous interpellent, inquiets, dans le hall de
l’hôtel. Que paso? Ils croient qu’on se
barre, ça va pas la tête?
[b] pas de tuk-tuk...
[y] Je suis affalée au pied d’une des colonnes devant
l‘entrée. Je vois flou, un militaire, en fait un agent de
sécurité, nous mate depuis un moment et la musique de Men
in Black s’entend depuis la boîte “Blue leopard”. Greg semble
s’impatienter et je crois qu’il a appelé un taxi. Il faut voir
la tête des videurs du Blue leopard.
[b] le taxi arrive, je quitte Yasmina et Valerie dans la nuit des rues
désertes de Colombo. En route, je donne les recommandations au
chauffeur qui doit réceptionner Yara et Maria (Maria que je n'ai
jamais vue
de ma vie). Nous allons nous croiser à l'aéroport sans
nous
rencontrer.
[y] 5h, 2e wake-up call. On se lève Val et moi sans un mot, sans
un regard, et on redescend dans le hall où on s’affale à
nouveau. Elles arrivent en un rien de temps avec le même taxi qui
a emmené Greg trois heures plus tôt. Comme nous, elles ont
passé une nuit blanche. Mais là, clash avec le personnel
de l’hotel: impossible de les laisser se reposer dans notre chambre.
Elles se contentent des fauteuils du hall pendant qu’on monte ranger
nos affaires pour un nouvel adieu à Colombo.
[b] 5h30 L'avion a décollé à l'heure, mais le vol
est cauchemardesque. Nous survolons l'Inde du sud qui est
frappée
par une mousson historique. On se croirait dans un film catastrophe.
Côté cabine, l'équipage retient avec peine les
chariots, les plateaux repas dégringolent, les gens
dégueulent. Côté hublot,
paysage hallucinant, je croyais que ça n'existait que dans les
films genre The Day After Tomorrow!
[y] 9h40 am Train Colombo Fort-Nanu Oya.
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FIN DE LA DEUXIEME
PARTIE DU RÉCIT DE VOYAGE
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