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Bons baisers de Bagheria, aux environs de Palerme
par Marie-Hélène Gassend

Mon ami au long cours,
tu fais un voyage en Sicile en juin et tu me demandes ce qui est à voir absolument. Les circuits touristiques t’imposent sans doute le parcours très balisé des temples grecs. Intéressant, certes, mais on pourrait être en Grèce ou en Turquie et tu veux, je crois, de la Sicile sicilienne. Peut-être pourrais-tu faire un tour à Bagheria, à l’est de Palerme, sur la côte. C’était là le lieu de villégiature des aristocrates palermitains du XVIIIe siècle et il reste, dans un tissu urbain dense et désordonné, quelques villas follement décorées avec ce sens de la théâtralisation et du faste ostentatoire qui caractérise le siècle et l’île. Vas-y par le train car l’arrivée à la gare ne manquera pas de te surprendre. Il vaudrait mieux choisir un jour de pluie.


Bagheria, gare
De l’autre côté du quai, ce paysage si caractéristique : une montagne aride qui barre la vue sur la mer. En sortant, en face de la gare, des bâtiments sans fenêtre et sans nom.
Désolation : sommes-nous là dans un lieu de villégiature ? Personne, pas d’indication. Ah si ! un panneau : Villa Cattolica. Mais rien pour indiquer Villa Palagonia ou villa des monstres, celle que je te recommande.

Engage-toi dans cette direction et, au passage à niveau, prends à gauche la grande artère perpendiculaire à la mer. C’est là une rue neuve, dans une ville neuve, terriblement anonyme, même si tu peux voir sur ta droite la belle façade d’une ancienne demeure et sa glycine nostalgique ; même si la tache claire d’un oranger, flottant entre béton et ferraille, évoque lumineusement les peintres de la Renaissance italienne et rappelle discrètement quelle fut la principale ressource de la Conque d’or et de l’île. Ici à Bagheria, il n’y a presque plus d’arbres. 


Ne manque pas, sur ta gauche, une enseigne originale de rôtisserie de poulet . Humoristique ?

Pas vraiment. Le message est clair : « Mes poulets sont protégés et qui touche à une de leurs plumes sera envoyé au père éternel. » Ou bien, autre hypothèse : « je suis protégé car j’ai payé le pizzo.» La religion a, en Sicile, plusieurs usages et beaucoup sont réservés aux initiés. Ce qui fait rire le touriste ne fait pas rire l’homme d’honneur.

Tu vas arriver à un vaste carrefour où se dresse, incongru dans ce contexte, le portail des géants qui donnait autrefois accès à la Villa Palagonia. Il est là, seul comme une verrue, et tellement hors du temps que je ne l’ai pas photographié. Fais-le pour moi s’il te plaît. (Il constitue un bel exemple du grotesque baroque et gigantesque, assez comparable à la peinture de la salle des géants à Mantoue, au Palazzo TE. Si tu n’y es pas allé, je me ferai une fête de t’y accompagner.) Contourne-le, mon ami, et tu verras qu’il est là par miracle comme s’il avait échappé à un tremblement de terre – je ne crois pas si bien dire – . La porte d’un édifice public (lycée me semble-t-il) s’appuie contre lui . La photo de cet édifice se trouve dans la plupart des dépliants touristiques qui l’isolent soigneusement de son environnement… En face, la route s’élève lentement vers un portail cadenassé et l’on voit tout au fond une allée. C’est sûrement là. Drôle d’entrée, bien modeste. Si on pousse doucement le portail, il s’ouvre et l’on peut entrer par derrière. Personne

Si, un monstre entre les barreaux de la porte ! Ce n’est que le profil d’un être hybride, gardien de la sortie de service. Une fois entré, retourne-toi et tu le verras dans sa version intégrale.
Puis vu du dedans, face et profil, avec son compère aux yeux multiples.

Dans le parc, tu seras seul, loin du monde, dans un vrai jardin un peu négligé ¬– une terre qui a été retournée, de petits tas de feuilles, quelques cultures, quelques orangers –, un jardin où on sent bien la présence de la vie rurale, même à cette heure morte, l’heure sacrée en Sicile comme en Italie du déjeuner et de la sieste ; un jardinier insomniaque ne s’étonnerait pas même pas de ta présence. Tu y seras quasiment invisible. Il y a là une paix d’autrefois, comme un souvenir de quiétude car, si tu regardes autour de toi, dans ce jardin, au-delà des murs d’enceinte, tu éprouveras un sentiment d’oppression. De hauts immeubles encerclent la Villa Palagonia et fondent sur elle . Mais il n’est pas temps de réfléchir ; comme moi, tu es venu pour les statues ; abaisse ton regard jusqu’aux toits des communs, qui séparent la propriété de la rue. Là, c’est tout un petit peuple défunt qui se met doucement en mouvement.

Des musiciens, des cavaliers en costume de cour sur des montures naines et hybrides, souvent rampantes. Regarde comme ils sont tristes; beaucoup ont les yeux baissés. Tout ce monde-là est en représentation. C’est la folie baroque à l’état pur c’est-à-dire théâtralité et métamorphose, incandescence éphémère de la création . Attention ! Il est difficile de trouver un angle de vue qui permette d’éliminer les immeubles à l’entour. D’ailleurs, Dominique Fernandez et Ferrante Ferranti dans PALERME ET LA SICILE m’ont induite en erreur, car c’est bien le souvenir de leurs photos qui m’a conduite à Bagheria. Les statues s’y découpaient sur un fond azur. La réalité est tout autre.
Il y a eu déplacement du spectateur et changement de public. Non seulement il n’y a plus personne dans le jardin, mais ceux qui sont aux premières loges habitent à deux pas, à l’extérieur des murs. Ce sont les habitants des immeubles très très proches, presque collés à la villa. Et ceux-là, sur cette photo-là, sont privilégiés. Ils jouissent de vastes terrasses et de grands balcons. Vois aussi ce musicien sur fond de tôle ou de plastique. Il tourne le dos à son nouveau public. Il y a pire encore : des toits qui se gondolent, des bâtiments affreux et, Tout un monde mourant en face des balcons.


Palerme, vue depuis La Ziza

Mon ami, il est temps: avant que ne s’ouvre l’autre entrée du musée, celle de la grande allée, tu peux te promener encore sous les voûtes du château et admirer la beauté d’une porte livrée à la seule érosion du temps. Les dessins naturels de la rouille, des taches, des craquelures, de la veine du bois ou du marbre, m’ont toujours fait rêver.


Dans ce silence et cette totale absence, gravis l’escalier à deux volées qui t’amènera directement dans la salle des miroirs. Personne ne t’arrêtera, tout le monde s’en moque, il ne s’agit que de «baroque». Et c’est un art qui fut longtemps regardé de haut par les écrivains qui firent le voyage en Sicile – qu’il s’agisse de Dominique Vivant Denon ou de Goethe. Rien n’est fermé . Les portes de l’entrée de derrière sont battantes. Et là, seul, tu peux rêver un peu aux bals et aux toilettes de la noble société sicilienne multipliés à l’infini par le jeu des miroirs . Je m’arrête maintenant puisque les photographies que l’on trouve dans les livres sont fidèles, et que la reproduction n’a pas masqué la réalité. Cependant, il me semble qu’entre le moment où a été publié le livre de Dominique Fernandez (1998) et la date à laquelle je l’ai visitée (avril 2009), la salle des miroirs a beaucoup perdu de son éclat . La Villa Palagonia est à l’agonie. Pourquoi cette déréliction ? Pourquoi décide-t-on de protéger le patrimoine grec, de restaurer les palais arabo-normands? Et pourquoi a-t-on supprimé le baroque des environs de Palerme, alors que Raguse est intacte et parfaitement entretenue, alors que Noto et Modica resplendissent… Mon ami, il n’y a pas eu à Bagheria un tremblement de terre comme dans la vallée du Belice, il y a eu massacre, extermination architecturale « uno scempio, uno sfacelo » pour reprendre les termes qu’emploie Dacia Maraina dans son livre Bagheria. C’est là l’œuvre de la corruption administrative ou immobilière — l’une ou l’autre expression constituant un euphémisme—, qui a sévi entre 1950 et 1965. Ce lieu me serre le cœur. Il fait partie des zones de fracture où se disloque le paysage. Cette incohérence, ce gaspillage, ce passé perdu, détruit, c’est la Sicile même. Bons baisers de Bagheria
MH
2009, Marie-Hélène Gassend (texte + photographies) pour Baron & Baron, tous droits réservés.  >> CONTACTEZ NOUS