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Dans le hall de l’aéroport
de Gondar, encore désert, un poste télé
branché sur CNN nous apprend la mort de Benazir Bhutto. Le
Pakistan ne va pas bien. Le café est infect, comme pratiquement
tous ceux que j’ai bus dans un pays, qui paradoxalement, est
célèbre pour ce produit. Le Fokker d’Ethiopian Airlines
est, comme à son habitude, à l’heure et après une
demi heure de vol, nous atterrissons sur une piste
aménagée entre les montagnes : Lalibela.

Il faudra une heure de route
serpentant sur des lacets et parcourue par quelques bergers pour
atteindre le Seven Olives Hotel. Le site étant fermé
jusqu’à quatorze heures, nous avons amplement le temps de
profiter de la très agréable terrasse de l’hôtel
qui affiche complet. Malgré notre réservation, nous avons
du sauter les premiers du bus pour être assurés d’avoir
une chambre. Parmi les étrangers attablés non loin de
nous, nous entendons des bribes d’arabe libanais. Je me dirige vers les
deux personnes – un homme et une femme – et leur demande :
- Excuse me. Are you Lebanese ?
- Yes, we are. And you, are you Baron & Baron?
La première vision qui du
site de Lalibela est digne d’un film de science fiction. Une structure
métallique enveloppée d’une fibre blanche posée
sur quatre pieds au dessus d’une église incrustée dans
l’espace. De nuit, avec l’éclairage artificiel, c’est encore
plus impressionnant. La scène ou les astronautes
débarquent sur la planète ou est posé le
mystérieux monolithe dans 2001, Odyssée de l’espace. Ces
structures et échafaudages ont été
installés pour protéger certaines églises. La
plupart trouvent que c’est affreux, que ça gâche
l’harmonie du site et que ça amoindrit la visibilité des
monuments. Ce n’est pas faux. Mais, en ce qui me concerne, je ne m’en
offusque pas spécialement. Cette enveloppe hybride crée
un contraste assez touchant avec ces pierres millénaires.
Première et plus grande
église du parcours, Bet Medhane Alem est comme un temple grec
inversé. Au lieu d’être posé sur une hauteur,
l’édifice est enfoncé dans un trou. Sa structure
couvrante étant, au moment de notre visite, en construction, le
temple est entièrement enveloppé d’échafaudages et
on voit à peine les colonnes – ou piliers – qui l’entourent.
L’intérieur, de plan basilical est majestueux. Les tapis au sol,
les grands instruments à percussions utilisés lors des
messes, la hauteur des plafonds. Un passage permet de rejoindre Bet
Maryam, l’église que l’on voit depuis l’entrée du site.
Joliment installée dans une vaste cour, Bet Maryam est
doté, à l’intérieur, d’un magnifique décor
peint. Les plafonds sont couverts de fresques aux motifs
géométriques et floraux – des compositions circulaires
s’insérant dans des ensembles cruciformes – abstraits mais
symboliques. Depuis Bet Maryam, des tunnels et escaliers mènent
vers les autres lieux de cultes encastrés dans le roc, plus
modestes mais non moins émouvants, qui constituent le groupe
Nord-Ouest du site de Lalibela.
La deuxième partie du
parcours est le groupe Sud-Est comportant lui aussi des églises
monolithiques. Nous reprenons le chemin principal qui enjambe la
rivière du Jourdain à la recherche de cet ensemble, mais
en vain. Impossible de les voir et comme l’heure se fait tardive, les
groupes de touristes sont de moins en moins nombreux pour que nous
puissions les suivre. Des passants et un prêtre,
interrogés en chemin, nous indiquent, une colline à
gravir sans de plus amples détails, Nous trouvons enfin, un
groupe de pèlerins installés à l’ombre des arbres
sur une éminence dominant la route. Nous grimpons jusque
là et trouvons un sentier étroit qui serpente sur la
montagne. La présence d’un agent chargé de
contrôler les billets des visiteurs confirme que nous sommes dans
la bonne direction. Nous venons d’atteindre le complexe de Bet
Gabriel-Rufael.

Une entaille abyssale transperce le
roc et ouvre une perspective sur une façade monumentale
composée de grandes arcades aveugles. Bet Gabriel-Rufael se
dévoile comme un passage de la terre vers le ciel. Il faut
encore s’enfoncer dans un tunnel avant d’accéder à
l’église par une passerelle au bord d’un précipice.
Contrairement à la majorité des églises, on entre
ici par en haut. Autre singularité des lieux, l’édifice
est composé en fait de deux églises, on ne le remarque
qu’une fois à l’intérieur, qui sont à des niveaux
différents.
La visite des églises du
groupe Sud-Est est définitivement plus sportive et
éprouvante que celles du Nord-Ouest. Nous sommes perdus dans un
labyrinthe de tunnels et de passages excavés dans la roche, que
parcourent en courant des prêtres barbus et pieds nus qui
semblent totalement en transe. Certaines voies sont sans issue,
d’autres nous ramènent à notre point de départ. On
tombe sur une église enveloppée d’échafaudages en
bois. Laquelle est-ce ? Bet Merkorios ? Bet Abba Libanos ? Bet Amanuel
? Celle-ci, on la reconnaît sans peine. C’est celle dont la
façade est la plus finement ciselée, un peu comme une
demeure de la renaissance italienne. Nous sommes épuisés
face à tant de grandeur et tant d’allées et venues. Et
pourtant nous n’en avons pas encore fini de Lalibela. Nous avons
laissé ce qui est sans doute le plus illustre monument
d’Ethiopie pour la fin.
Bet Giyorgis – Saint Georges – est
isolée par rapports aux deux grands groupes d’églises de
Lalibela. Encastrée dans une gigantesque entaille
minérale, elle est sculptée de la forme mémorable
d’une crois grecque aux proportions parfaites. Des éminences
entourant le site permettent d’en avoir la vue plongeante
publiée dans les livres d’art, magazines de voyages et brochures
touristiques. La lumière dorée du soleil couchant caresse
la pierre lui donnant des teintes ocre, et faisant ressortir des taches
d’humidité jaunes. Les fenêtres aux arcs en pointe lui
donnent une allure de palais indien perdu dans quelque légende
au fin fond du Rajasthan. La magie du lieu est totale. Un passage long
et étroit s’enfonce dans les entrailles de la terre et aboutir
à l’entrée de l’église. L’intérieur,
sombre, n’est éclairé que par un tube fluorescent au
néon. Un prêtre, lunettes noires prend la pause photo
devant la peinture représentant Saint Georges terrassant le
dragon. Comme d’habitude dans l’église de Lalibela, le
minéral cohabite avec le textile, les couleurs, les tentures,
les tapis. Extase absolue. Lalibela est digne d’être
surnommée « nouvelle Jérusalem ». Le lieu,
les architectures, et les pratiques de l’espace donnent une vision du
christianisme radicalement différente de celle des
églises d’Europe et d’Orient. Un christianisme moins tralala,
moins chic, mais plus mystique. Un christianisme qui ressemblerait
peut-être à celui qui aurait pu être pratiqué
dans les premiers siècles de notre ère.
Difficile de redescendre sur terre,
ou, plutôt, de remonter à la surface. Difficile, la marche
pour rentrer du site jusqu’à l’hôtel, situé au
point le plus élevé de la ville. Surtout que nous
referons une marche nocturne à la recherche d’un bar ou nous ont
donné rendez vous des compatriotes et qui s’avèrera
désert et obscur. La promenade aura été l’occasion
pour Patrick de se lier avec les enfants de Lalibela en les abusant,
faisant semblant d’être le frère d’un footballeur
international dont je n’avais jamais entendu parler mais dont le seul
nom aura suffit pour déclencher une frénésie
générale. Enfin, de retour au Seven Olives, nous
retrouvons, autour du feu de camp, nos libanais, des officiers
américains, et des missionnaires scandinaves qui chantent des
choses un peu bizarres. Le voyage touche à sa fin. Le lendemain,
nous reprenons l’avion pour la capitale pour nous séparer.
Patrick rentre directement à Beyrouth tandis que je profiterai
seul de la mini-suite à l’étage VIP du Sheraton Addis.
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