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Depuis la veille, nous voulions
absolument échapper à l’emprise de l’entremetteur qui,
depuis l’aéroport de Bahar Dar, nous avait emmenés
à l’hôtel et nous collait aux baskets. Nous voulions
assurer un transport par la route pour Gondar sans se passer de ses
services, mais, étant de mèche avec le staff du Tana, la
seule solution pour nous en sortir, était de contacter un
hôtel concurrent de la ville et de leur demander de nous envoyer
un véhicule. A 9h00 du matin, donc, un minivan venait nous
chercher, au nez et à la barbe de nos « ravisseurs »
qui nous ont harcelés de coups de fil – ils avaient le
numéro de notre portable éthiopien – la journée
durant.
Les trois heures de Bahar Dar
à Gondar nous ont permis de découvrir un aspect du monde
rural éthiopien. Paysages d’une grande variété,
passant subitement de plantations verdoyantes à des canyons
lunaires hérissés de pitons rocheux, villages dont les
maisons sont toujours construites avec quatre matériaux de
prédilection : Des planches de bois en quadrillage pour la
structure, de la terre crue séchée enveloppant la
structure en bois et servant d’isolant thermique, de la chaume ou de la
tôle pour la toiture. Au départ de Bahar Dar, un des
compagnons du chauffeur a acheté des feuilles de quelque chose
à un marchand ambulant, les distribuant parfois à
certains habitants de villages traversés, sans que nous le
sachions pourquoi. A la fin du parcours, il a dispersé les
feuilles restantes au sol du van, formant un tapis
végétal. Un autre personnage, assis sur le siège
passager avant, mâchait du qat, dont il avait une provision assez
importante. Cet usage typique du Yémen est aussi répandu
de ce côté de la Mer Rouge.

Autre point d’intérêt
du parcours, la bande musicale. Tout au long de ce voyage en Ethiopie,
nous ne cesserons d’entendre et écouter des sons fascinants.
Outre ceux de la nature, il y a la ou plutôt les musiques et
chants d’Ethiopie. Rythmes africains, musique pop, chants religieux
chrétiens ou musulmans et, sur une bonne partie du parcours, du
Reggae. Quelques jours avant notre départ, Jad m’avait appris
que feu l’Empereur Haile Selassié était le dieu vivant
des rasta, sans que je ne comprenne quel lien y avait-il entre deux
pays aussi éloignés que la Jamaique et l’Ethiopie. Sur
place, j’ai eu l’occasion d’acheter un autocollant mettant côte
à côte, de part et d’autre du drapeau impérial
éthiopien, Haile Selassié et Bob Marley. L’un avec son
uniforme d’apparat, l’autre avec ses dreadlocks!
Plus tard, cette histoire m'a
poussé vers un autre chanteur, Gainsbourg, qui a consacré
à l'Ethiopie une de ses plus belles chansons, Negusa Nagast.
"L'homme a créé des Dieux, l'inverse tu
rigoles,
Croire, c'est aussi fumeux que la ganja,
Tire sur ton joint pauvre rasta et inhale tes paraboles.
Là-bas en Ethiopie, est une sombre idole Haïlé
Sélassié négus roi des
rois,
Descendant de Moïse à ce qu'en croient certains,
Quant à moi je les crois sur parole.
Des esclaves le protègent sous de noirs parasols,
Du ciel blanc d'addis Abéba,
A ses pieds un lionceau, emblème de Juda, symbole.
Dans son lointain palais le negus s'isole prisonnier après un
nouveau
coup d'état,
Peût être passer par les armes, va savoir qui ou quoi,
Demande donc à la C.I.A ou interpol. "

C’est en faisant
par la suite, une petite recherche sur Internet, que j’apprendrai que
le mouvement rastafari, né dans les années 1930 en
réaction à l’humiliation des noirs, a pris le souverain
d’Ethiopie couronné roi des rois, seul chef d’un pays d’Afrique
indépendant, comme Dieu Incarné ou Messie Noir, qui
permettra à toutes les populations originaires de ce continent
d’accéder à la justice divine. Haile Selassié
effectua en avril 1966, une visite triomphale en Jamaïque tandis
que Bob Marley, figure de proue rasta, fut de son côté
baptisé par l’église éthiopienne orthodoxe… Pour
revenir à notre minivan, le reggae qu’on y entendait
n’était pas celui de Bob Marley, mais de Teddy Afro, star
montante de la scène locale. Une fois à Gondar, fermement
résolu de faire des acquisitions de cds, je me suis rendu dans
un magasin de musique. Le problème est ce qu’on vend dans tous
les établissements que j’ai pu visiter est de piètre
qualité : Enregistrements sonores ou vidéos pirates
effectués au cours de concerts et copiés sur CD ou DVD.
Les champs bordant la route sont parfois ponctués de carcasses
de blindés à moitié enfouies dans le sol,
souvenirs d’une histoire moins glorieuse, celle de la guerre civile
à l’époque du Derg, régime militaire d’inspiration
communiste, dont le chef, le tristement célèbre Mengistu,
aurait tué l’empereur de ses propres mains.
Après avoir rangé nos
affaires dans notre chambre immense, lumineuse mais en piteux
état, nous quittons à pied l’hôtel Fogera pour
entreprendre une balade dans Gondar. Perdus sur le chemin pourtant bien
tracé de la citadelle, nous nous retrouvons dans une sorte de
jardin cimetière ou, derrière une palissade en bambou,
des novices psalmodient des prières. Ces incantations divines
ont quelque chose de magique dans la chaleur de cette après
midi, et me projètent tout à coup dans le souvenir des
pujas, ces prières que récitent les hindous à la
porte de leurs temples. La citadelle de Gondar est, pour ainsi dire,
une curiosité. Des édifices – bibliothèque,
palais, etc. parsemés - dans une enceinte fortifiée qui
ne brillent certainement pas au rang des grandes merveilles
architecturales de l’histoire de l’humanité, mais qui suscitent
une certaine émotion. Cet ensemble aux influences multiples –
Afrique, architecture éthiopienne axoumite, Arabie, Portugal,
Inde – semble totalement irréaliste. On s’imagine
parachuté au milieu d’une BD d’aventure, celles que publiait le
journal de Spirou au faite de sa gloire.
Alors que Patrick me décrit je ne sais quel détail de
construction, mon regard plonge, depuis la terrasse du château,
vers une jeune fille assise dans l’herbe en train de feuilleter des
papiers éparpillés autour d’elle. Elle porte un jeans on
ne peut plus quelconque, un tee shirt noir élégamment
couvert d’un châle rouge et dégage quelque chose de
sublime. Il est un fait que, depuis notre arrivée, nous ne
cessons de nous extasier sur la beauté plastique des
éthiopiennes et des éthiopiens. Elles, pour leurs formes
sculptées avec la perfection de marbres grecs, eux pour la
vigueur et la droiture de leurs jambes et torses élancés.
Elles et eux pour leurs regards précis, perçants.
J’abrège la visite des salles de réceptions de Fasilada
et fais le tour du château par l’arrière, espérant
que la fille au châle rouge et aux paperasses sera toujours
là.

L’empereur Fasilada qui fit de
Gondar sa capitale en 1636 avait un sens certain de l’art de vivre. Il
fait bâtir, à deux kilomètres de sa citadelle, un
immense bain. Un pavillon central se dresse toujours au centre de la
piscine, vide – mais qui parait-il est remplie une fois l’an –
aménagée aussi, dit-on, à des fins religieuses,
afin de reconstituer le baptême du Christ dans le Jourdain.
L’ouvrage, aujourd’hui en cours de restauration, est envahi par des
arbres qui ne sont pas sans évoquer le souvenir de la visite des
temples d’Angkor. Sa forme même rappelle d’ailleurs les bassins
de purification que l’on trouve à proximité des grands
temples de l’Inde et du royaume Khmer.

Mais le lieu le plus spectaculaire
de Gondar est sans doute l’église Debre Berhan Selassie. Les
lieux de culte dégagent, il est vrai et cela s’applique à
toutes les religions, plus d’émotion que les espaces d’apparat.
Debre Berhan Selassie est un des landmarks les plus illustres du pays.
La nef de l’église est couverte de fresques apocalyptiques –
à la Jérôme Bosch, dixit le Lonely Planet –
relatant le triomphe de l’église sur l’hérésie
tandis que le plafond est orné de têtes d’anges
paisiblement alignées entre les poutres. 104 visages, tous
pareils et différents à la fois, plus ou moins souriants,
séparés les uns des autres par des ailes rayonnantes sur
un fond doré. Le paradis incarné, chef d’œuvre que le
guide Lonely Planet - encore lui – compare à 104 sourires de
Mona Lisa.
Retour à l’hôtel,
histoire de prendre une bière dans le jardin. Il y a une musique
répétitive, un peu indienne, très tripante.
Là dessus, des volatiles viennent ululer en chœur. UU /
HUUUUHUHUHU sur le même rythme. Le vent fait bruisser les arbres,
par vagues : KHHHHHHHHH ISSHHH ISH ISH. Par moments, d’autres oiseaux
gazouillent /././//.,../, des corbeaux croassent KHO KHO KHO, des
pigeons font MEU NEUM et un chat se tient en silence sans bouger. Dans
le ciel, autour de nous, au milieu de ce cinéma, les aigles,
majestueux nous tournent autour. Ce délire aérien me
rappelle celui qui se déroule pratiquement à la
même heure au temple de Bacchus à Baalbeck. Et qui
s’interrompt brusquement, d’un seul coup.
Gondar by night. Le long de la rue
principale et jusqu’à la piazza, des badauds et quelques
touristes se baladent entre les immeubles vaguement années 1920,
réminiscences italiennes. Plusieurs bars proposent de la musique
traditionnelle live, d’autres, plus nombreux, des divertissements que
l’on qualifiera de moins « culturels ». Entre les
sollicitations des habituels quémandeurs, guides
improvisés et autres demoiselles pleines de bonnes intentions,
notre ventre affamé est plutôt attiré par une
pizzeria bondée. C’est le premier repas que nous savourons avec
plaisir depuis le début du voyage.
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