BARON & BARON > CARNETS & RECITS DE VOYAGESETHIOPIE > RÉCIT DE VOYAGE 2007 [3. GONDAR]
CARNET DE ROUTE EN ETHIOPIE (2007): 1. ADDIS ABEBA | 2. BAHAR DAR ET LE LAC TANA | 3. GONDAR | 4. LALIBELA
ALLER / VENIR
Ethiopian Airlines assure des vols quotidiens (à plusieurs escales) entre Gondar et Addis Abeba, Bahar Dar, Lalibela et Axum. Il est possible de voyage par la route via les bus locaux (4h pour Bahar Dar, 2 jours pour Addis Abeba, 11h pour Axum) ou les minibus privés (3h pour Bahar Dar).
Il est facile de circuler à pied dans le centre, autour du château. En revanche, pour rejoindre les bains de Fasilada et l’église Debre Berhan Selassie, le taxi s’impose.
DORMIR
Niché au bout d’une petite rue bien tranquille, l’Hôtel Fogera est une maison italienne art déco. Les chambres sont toutes différentes mais ont en commun leur vétusté. Malgré son état de dégradation, l’endroit dégage un charme fou. Plus confortables et mieux équipés sont les tukuls, huttes traditionnelles aménagées dans le jardin. Ce dernier est une valeur ajoutée indéniable : On s’y installe en fin d’après midi, au milieu des arbres, et on regarde voler les aigles et autres volatiles moins royaux, à quelques mètres de soi. Un vrai spectacle. voir notre critique sur Tripadvisor

Depuis la veille, nous voulions absolument échapper à l’emprise de l’entremetteur qui, depuis l’aéroport de Bahar Dar, nous avait emmenés à l’hôtel et nous collait aux baskets. Nous voulions assurer un transport par la route pour Gondar sans se passer de ses services, mais, étant de mèche avec le staff du Tana, la seule solution pour nous en sortir, était de contacter un hôtel concurrent de la ville et de leur demander de nous envoyer un véhicule. A 9h00 du matin, donc, un minivan venait nous chercher, au nez et à la barbe de nos « ravisseurs » qui nous ont harcelés de coups de fil – ils avaient le numéro de notre portable éthiopien – la journée durant.
 



Les trois heures de Bahar Dar à Gondar nous ont permis de découvrir un aspect du monde rural éthiopien. Paysages d’une grande variété, passant subitement de plantations verdoyantes à des canyons lunaires hérissés de pitons rocheux, villages dont les maisons sont toujours construites avec quatre matériaux de prédilection : Des planches de bois en quadrillage pour la structure, de la terre crue séchée enveloppant la structure en bois et servant d’isolant thermique, de la chaume ou de la tôle pour la toiture. Au départ de Bahar Dar, un des compagnons du chauffeur a acheté des feuilles de quelque chose à un marchand ambulant, les distribuant parfois à certains habitants de villages traversés, sans que nous le sachions pourquoi. A la fin du parcours, il a dispersé les feuilles restantes au sol du van, formant un tapis végétal. Un autre personnage, assis sur le siège passager avant, mâchait du qat, dont il avait une provision assez importante. Cet usage typique du Yémen est aussi répandu de ce côté de la Mer Rouge.

Autre point d’intérêt du parcours, la bande musicale. Tout au long de ce voyage en Ethiopie, nous ne cesserons d’entendre et écouter des sons fascinants. Outre ceux de la nature, il y a la ou plutôt les musiques et chants d’Ethiopie. Rythmes africains, musique pop, chants religieux chrétiens ou musulmans et, sur une bonne partie du parcours, du Reggae. Quelques jours avant notre départ, Jad m’avait appris que feu l’Empereur Haile Selassié était le dieu vivant des rasta, sans que je ne comprenne quel lien y avait-il entre deux pays aussi éloignés que la Jamaique et l’Ethiopie. Sur place, j’ai eu l’occasion d’acheter un autocollant mettant côte à côte, de part et d’autre du drapeau impérial éthiopien, Haile Selassié et Bob Marley. L’un avec son uniforme d’apparat, l’autre avec ses dreadlocks!

Plus tard, cette histoire m'a poussé vers un autre chanteur, Gainsbourg, qui a consacré à l'Ethiopie une de ses plus belles chansons, Negusa Nagast.

"L'homme a créé des Dieux, l'inverse tu rigoles,
Croire, c'est aussi fumeux que la ganja,
Tire sur ton joint pauvre rasta et inhale tes paraboles.
Là-bas en Ethiopie, est une sombre idole Haïlé Sélassié négus roi des rois,
Descendant de Moïse à ce qu'en croient certains,
Quant à moi je les crois sur parole.

Des esclaves le protègent sous de noirs parasols,
Du ciel blanc d'addis Abéba,
A ses pieds un lionceau, emblème de Juda, symbole.
Dans son lointain palais le negus s'isole prisonnier après un nouveau
coup d'état,
Peût être passer par les armes, va savoir qui ou quoi,
Demande donc à la C.I.A ou interpol.
"


C’est en faisant par la suite, une petite recherche sur Internet, que j’apprendrai que le mouvement rastafari, né dans les années 1930 en réaction à l’humiliation des noirs, a pris le souverain d’Ethiopie couronné roi des rois, seul chef d’un pays d’Afrique indépendant, comme Dieu Incarné ou Messie Noir, qui permettra à toutes les populations originaires de ce continent d’accéder à la justice divine. Haile Selassié effectua en avril 1966, une visite triomphale en Jamaïque tandis que Bob Marley, figure de proue rasta, fut de son côté baptisé par l’église éthiopienne orthodoxe… Pour revenir à notre minivan, le reggae qu’on y entendait n’était pas celui de Bob Marley, mais de Teddy Afro, star montante de la scène locale. Une fois à Gondar, fermement résolu de faire des acquisitions de cds, je me suis rendu dans un magasin de musique. Le problème est ce qu’on vend dans tous les établissements que j’ai pu visiter est de piètre qualité : Enregistrements sonores ou vidéos pirates effectués au cours de concerts et copiés sur CD ou DVD. Les champs bordant la route sont parfois ponctués de carcasses de blindés à moitié enfouies dans le sol, souvenirs d’une histoire moins glorieuse, celle de la guerre civile à l’époque du Derg, régime militaire d’inspiration communiste, dont le chef, le tristement célèbre Mengistu, aurait tué l’empereur de ses propres mains.


Après avoir rangé nos affaires dans notre chambre immense, lumineuse mais en piteux état, nous quittons à pied l’hôtel Fogera pour entreprendre une balade dans Gondar. Perdus sur le chemin pourtant bien tracé de la citadelle, nous nous retrouvons dans une sorte de jardin cimetière ou, derrière une palissade en bambou, des novices psalmodient des prières. Ces incantations divines ont quelque chose de magique dans la chaleur de cette après midi, et me projètent tout à coup dans le souvenir des pujas, ces prières que récitent les hindous à la porte de leurs temples. La citadelle de Gondar est, pour ainsi dire, une curiosité. Des édifices – bibliothèque, palais, etc. parsemés - dans une enceinte fortifiée qui ne brillent certainement pas au rang des grandes merveilles architecturales de l’histoire de l’humanité, mais qui suscitent une certaine émotion. Cet ensemble aux influences multiples – Afrique, architecture éthiopienne axoumite, Arabie, Portugal, Inde – semble totalement irréaliste. On s’imagine parachuté au milieu d’une BD d’aventure, celles que publiait le journal de Spirou au faite de sa gloire.



Alors que Patrick me décrit je ne sais quel détail de construction, mon regard plonge, depuis la terrasse du château, vers une jeune fille assise dans l’herbe en train de feuilleter des papiers éparpillés autour d’elle. Elle porte un jeans on ne peut plus quelconque, un tee shirt noir élégamment couvert d’un châle rouge et dégage quelque chose de sublime. Il est un fait que, depuis notre arrivée, nous ne cessons de nous extasier sur la beauté plastique des éthiopiennes et des éthiopiens. Elles, pour leurs formes sculptées avec la perfection de marbres grecs, eux pour la vigueur et la droiture de leurs jambes et torses élancés. Elles et eux pour leurs regards précis, perçants. J’abrège la visite des salles de réceptions de Fasilada et fais le tour du château par l’arrière, espérant que la fille au châle rouge et aux paperasses sera toujours là.


L’empereur Fasilada qui fit de Gondar sa capitale en 1636 avait un sens certain de l’art de vivre. Il fait bâtir, à deux kilomètres de sa citadelle, un immense bain. Un pavillon central se dresse toujours au centre de la piscine, vide – mais qui parait-il est remplie une fois l’an – aménagée aussi, dit-on, à des fins religieuses, afin de reconstituer le baptême du Christ dans le Jourdain. L’ouvrage, aujourd’hui en cours de restauration, est envahi par des arbres qui ne sont pas sans évoquer le souvenir de la visite des temples d’Angkor. Sa forme même rappelle d’ailleurs les bassins de purification que l’on trouve à proximité des grands temples de l’Inde et du royaume Khmer.


Mais le lieu le plus spectaculaire de Gondar est sans doute l’église Debre Berhan Selassie. Les lieux de culte dégagent, il est vrai et cela s’applique à toutes les religions, plus d’émotion que les espaces d’apparat. Debre Berhan Selassie est un des landmarks les plus illustres du pays. La nef de l’église est couverte de fresques apocalyptiques – à la Jérôme Bosch, dixit le Lonely Planet – relatant le triomphe de l’église sur l’hérésie tandis que le plafond est orné de têtes d’anges paisiblement alignées entre les poutres. 104 visages, tous pareils et différents à la fois, plus ou moins souriants, séparés les uns des autres par des ailes rayonnantes sur un fond doré. Le paradis incarné, chef d’œuvre que le guide Lonely Planet - encore lui – compare à 104 sourires de Mona Lisa.


Retour à l’hôtel, histoire de prendre une bière dans le jardin. Il y a une musique répétitive, un peu indienne, très tripante. Là dessus, des volatiles viennent ululer en chœur. UU / HUUUUHUHUHU sur le même rythme. Le vent fait bruisser les arbres, par vagues : KHHHHHHHHH ISSHHH ISH ISH. Par moments, d’autres oiseaux gazouillent /././//.,../, des corbeaux croassent KHO KHO KHO, des pigeons font MEU NEUM et un chat se tient en silence sans bouger. Dans le ciel, autour de nous, au milieu de ce cinéma, les aigles, majestueux nous tournent autour. Ce délire aérien me rappelle celui qui se déroule pratiquement à la même heure au temple de Bacchus à Baalbeck. Et qui s’interrompt brusquement, d’un seul coup.


Gondar by night. Le long de la rue principale et jusqu’à la piazza, des badauds et quelques touristes se baladent entre les immeubles vaguement années 1920, réminiscences italiennes. Plusieurs bars proposent de la musique traditionnelle live, d’autres, plus nombreux, des divertissements que l’on qualifiera de moins « culturels ». Entre les sollicitations des habituels quémandeurs, guides improvisés et autres demoiselles pleines de bonnes intentions, notre ventre affamé est plutôt attiré par une pizzeria bondée. C’est le premier repas que nous savourons avec plaisir depuis le début du voyage.

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