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- Vous allez où?
- Addis Abeba.
- Et après ? Quelle est votre destination finale ?
- L’Ethiopie est notre destination finale.
- Vous allez faire quoi, là bas ?
- Du tourisme.
- Vous comptez chercher des bonnes, vous voulez dire ? Vous avez une
agence de personnel de maison ?
- Non. Nous allons en Ethiopie pour visiter.
L’agent de police se tait. Il écarquille les yeux.
- C’est une blague?!
- Pas du tout.
- Je vous plains. Vous n’avez pas pu choisir une autre destination ?
- Pas du tout.
Je lui montre le Lonely Planet « Ethiopia & Eritrea ».
Il feuillete le guide. Il n’en croit pas ses oreilles et ses yeux.
L’ouvrage est la preuve matérielle que des gens se rendent dans
ce pays pour y faire du tourisme, chose absolument impensable à
ses yeux.
- Mais c’est un peuple misérable (…)
Et il se lance dans une interminable tirade que nous
préférons ne pas reproduire ici. Discours
révélant l’étendue du racisme et de l’ignorance
(ne vont-ils pas de pair) dans notre bonne société
libanaise.
Quelques heures plus tard, au petit
matin, nous roulons dans le taxi
d’Etisha à travers les artères d’Addis Abeba. Difficile
de se faire une idée de cette ville. Elle n’est ni belle, ni
laide. Ni spécialement pauvre (loin de l’image des
clichés misérabilistes sur l’Afrique), ni clinquante,
comme le sont souvent les capitales de pays émergeants. Beaucoup
d’immeubles ordinaires, sans histoires. Beaucoup de verdure. Parfois
carrément des forets. Se dégagent, ça et
là, d’intéressants buildings style international des
années 1960, sans qu’il ne s’agisse de véritables chefs
d’œuvres. Dans ce rayon, on lui préfèrera Asmara,
capitale de l’Erythrée, frère ennemi de l’Ethiopie, qui
est un véritable musée de l’architecture Art Déco.
Addis est très étendue. Tellement étendue qu’on en
perd les repères. Un endroit qui semble juste à
coté sur la carte peut s’avérer être à dix
kilomètres… Y a-til un centre-ville ? En principe. Car, mis
à parts les quelques buildings cités plus haut, Africa
Hall, etc., on a du mal à trouver un quartier ou le
piéton peut se balader.
A l’exception notoire du Merkato
(photo ci-dessus), dont on dit que c’est le plus grand
marché d’Afrique (on doit le dire dans beaucoup de ville
africaines…). Le touriste qui se rend au Merkato le fait avec un
arsenal de dispositions sécuritaires. Taxi réservé
aller / retour, objets précieux et cartes bancaires
laissés dans le coffre de l’hôtel, etc. Mais les
marchés ne sont-ils pas, dans le monde entier, le terrain de
chasse des pickpockets? Enfin. Le Merkato est immense, c’est une
évidence. Une ville dans la ville. Autre évidence,
à moins d’être ferrailleur, marchand d’épices ou de
quelques denrées, il n’y a pas grand-chose à y acheter.
Pour le touriste que nous sommes, en tout cas. La promenade est
pourtant exceptionnelle. Le Merkato est un agglomérat de
constructions en béton ou en tôle ondulée autours
desquelles évoluent toutes sortes de gens : petits
métiers, courtiers, ménagères et peut être
brigands de grand chemins. Certains doivent venir de très loin
pour y vendre ou acheter, pour négocier, rencontrer, discuter,
à l’abri des regards indiscrets. Amis photographes attention, la
caméra n’est pas toujours la bienvenue.
Un des premiers endroits où
nous nous sommes rendus est
l’université, dont la bibliothèque (photo ci-dessus) figure parmi les
« architectural landmarks » de la revue Wallpaper mais dont l’accès
n’est pas permis aux non-étudiants. Les auteurs de Wallpaper supposent, soit que
leurs lecteurs ne vont pas sur leurs traces, soit que leurs lecteurs
sont tous inscrits à l’université d’Addis. Le campus est
un joli cadre de vie et de travail, avec les étudiants et
étudiantes, pas vraiment contents de nous voir nous balader ici.
Au cœur de l’université se trouve un des hauts lieux
touristiques de la ville, le Musée Ethnographique,
aménagé dans l’ancien palais de l’Empereur Hailé
Selassié. On y remarque, sur la piazza aménagée
devant, un curieux escalier en spirale qui ne mène à
rien. Il fut construit par les colonisateurs italiens, et chaque marche
représente une année d’occupation du pays par ces
derniers. Après l’indépendance, les Ethiopiens
placèrent un lion, symbole de leur nation, trônant
fièrement sur ce monument de l’oppression fasciste. Le
musée ethnographique comporte de belles collections ainsi que
des présentations de la vie humaine selon les traditions des
différentes régions du pays. Un des points forts de la
visite est toutefois les appartements privés de Hailé
Selassié et sa spectaculaire salle de bains en marbre et
mirroirs.
Hailé Selassié, dit
le Négus, un personnage
à la stature quasi biblique, héros national et dieu
vivant des rastas. Son image et ses traces sont omniprésentes
dans tous le parcours urbain à travers Addis Abeba. A la
cathédrale Saint Georges, lieu de son couronnement
(cathédrale qui possède un petit mais riche musée
d’objets liturgiques), et surtout à la Cathédrale de la
Sainte Trinité, le plus important lieu de culte de la capitale.
C’est ici que repose le Négus et sur les tambours de la coupole,
des fresques, dans un style rappelant le muralisme mexicain,
évoquent les hauts faits de sa carrière. Ces
cathédrales ont un autre intérêt que l’histoire et
l’architecture, c’est leur usage. Le christianisme éthiopien est
profondément ancré dans un pays à l’histoire
millénaire. Il connaît une ferveur qui, au nord de la
Méditerranée, si elle ne s’est pas éteinte, s’est
enrobée d’artifices et de dorures. Assister à la messe
éthiopienne est forcément émouvant. Que l’on soit
croyant ou pas.

Addis Abdeba compte une autre star
défunte pour rivaliser avec Hailé Selassié : Lucy.
Découverte en 1974 et baptisée de ce nom comme la chanson
des Beatles, Lucy est notre ancêtre. Son squelette est la
pièce maîtresse du musée national d’Addis qui,
outre ses collections de paléontologie, couvre l’histoire et
l’art éthiopien à travers des vestiges de la civilisation
axoumite, des effigies funéraires Konso et African Heritage,
grande composition peinte par Afewerk Tekle, le plus
célèbre peintre éthiopien moderne, dont il est
possible de visiter l’atelier, la villa Alpha (sur rendez vous, http://www.maitreafewerktekle.com/).
Un vestige
d’un autre genre nous appelait avant de quitter Addis : la
gare du chemin de fer Djibouto-Ethiopien (photo ci-dessus). Une gare
entièrement
francophone dans un pays qui ne l’a jamais été, une gare
ou tout le personnel continue de venir mais ou les trains se sont
arrêtés de passer. Une gare hors du temps.
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