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Il y a mille raisons, comme chacun
le sait,
d’être fasciné par l’Egypte.
Quand ces raisons s’ajoutent les unes aux autres, on finit par ne plus
pouvoir
se détacher de ce grand pays avant d’avoir épuisé
tout ce que des siècles de
cultures extrêmement diverses y ont accumulé et ça,
ça prend du temps.

Pour mon septième ou
huitième voyage
en Egypte, après le Caire et la haute
vallée du Nil, après Alexandrie et les monastères
du désert, après le Delta et
le Canal, le Sinaï et la Mer Rouge, voilà qu’arrivait enfin
le moment de me
rendre au Fayoum, célèbre pour ses portraits que l’on
peut admirer dans les
musées du monde entier, les fameux « portraits du
Fayoum ». Qui n’a
pas été frappé par ces regards opaques surgis de
grands yeux noirs et par ces
expressions tristes venues non seulement, et doublement,
d’au-delà du Temps,
mais aussi d’au-delà de la Mort, puisque ces portraits, qui
ornaient les
sarcophages d’hommes et de femmes morts au premier siècle de
notre ère,
représentaient leur visage non pas à l’époque de
leur vieillesse mais à
l’époque de leur jeunesse ? Portraits de morts, portraits
de gens ayant
vécu voici deux mille ans, portrait de morts peints à la
plus belle époque de
leur vie…C’est au pays où avaient vécu ces gens-là
que je partais donc après
une énième visite de pure détente sur les bords de
la Mer Rouge.
Départ du Caire,
naturellement, puisque le
Fayoum n’est séparé des
Pyramides de Gizeh que par soixante kilomètres de désert.
Soixante kilomètres
séparent les fameuses Pyramides de la première ville
morte du Fayoum, Karanis,
qu’on atteint au moment même où on touche le Fayoum.
Une ville morte aux consonances
grecques ? Eh
oui ! C’était bien,
en fin de compte, sur la trace de colons macédoniens et grecs
que je
m’élançais. Car si le Fayoum, cuvette entourée par
le désert où vient se jeter
un bras du Nil, était du temps des premiers pharaons un vaste
marécage où
régnaient en maître le terrible crocodile et une
pléiade d’oiseaux, leurs
successeurs vont progressivement transformer cette région en une
contrée
fertile et prospère grâce à un système
d’irrigation sophistiqué. Mais ce sont
surtout les colons macédoniens et grecs, anciens
vétérans des armées
d’Alexandre le Grand et de celui de ses généraux qui
s’emparera de l’Egypte
après sa mort, Ptolémée 1ier, qui vont
parachever la mise en
exploitation systématique de cette contrée. Des
générations de colons vont se
suivre en se mêlant mal aux populations locales. L’histoire de
l’Egypte, cent
ans après l’arrivée d’Alexandre et jusqu’à
l’époque romaine, n’est-elle pas
l’histoire de révoltes incessantes de la population locale
contre la pesanteur
de l’occupation étrangère ?
<>Rationalisant
leur
entreprise à l’extrême, ces colons vont s’installer aux
confins des terres fertiles et du désert afin d’empiéter
aussi peu que possible
sur les terres cultivables. Leur entreprise, étroitement
surveillée et
encouragée par le pouvoir central lagide - les descendants de
Ptolémée – va
durer trois siècles jusqu’au jour où elle va se heurter
à l’occupation romaine
et à une fiscalité absurdement lourde que Rome impose
à ses colonies et qui
décourage toute activité agricole. Colons et paysans
déserteront les villes et
les villages du Fayoum et la province favorite des rois lagides,
à commencer
par Ptolémée II qui lui donnera le nom de sa sœur
bien-aimée, amante et épouse,
Arsinoé, tombera dans l’oubli pendant près de deux
millénaires. Il faudra
Mohammed Ali, le bâtisseur de l’Egypte moderne au 19ième
siècle pour
lui redonner un peu de son lustre d’antan.

C’est donc une ville en ruine
depuis des
siècles, à l’orée du désert,
envahie par les sables, que je découvre en arrivant à
Karanis. Mauvais présage
pour la suite du voyage, je passe devant elle trois fois sans la voir
alors
qu’elle est située au bord de l’autoroute et à
l’entrée même du Fayoum, au
moment où, après la traversée du désert, on
aperçoit enfin les premiers
champs : des panneaux routiers la mentionnent dans toutes les
langues, les
guides touristiques donnent le nom arabe, des flèches pointent
des directions.
Eh oui, ce n’était précisément qu’un
avant-goût de ce qui m’attendait. Malgré
toute cette batterie d’indicateurs et d’indications, il a fallu que je
m’y
reprenne à trois fois avant de la trouver…
Accueil par la « police
touristique ». Je visiterai le site
escorté par un guide commis d’office. Je suis le seul touriste.
Nous serons
rejoins par un parasite comme l’Egypte en est infestée, un quémandeur de bakhchich de plus
déguisé en
gardien du site ou en je-ne-sais-quoi d’autre.
<>Le premier
aperçu de
Karanis, une fois
passée la première dune, est
absolument affolant : des kilomètres carrés de
restes fantomatiques d’habitations
et de temples, de boutiques et de thermes, avalés par les
sables, dont surgit
tantôt une porte donnant sur le sable et sur le ciel,
tantôt un pan de mur nu,
quelques masures intactes dont le plafond et les murs se
déforment et
s’affaisse en courbes lisses. On marche à travers le sable, on
visite ce qui
reste de temples, les édifices qui ont le mieux
résisté aux agressions du
temps, de la Nature et des pillages. Plus solides et mieux construits
que les
masures en briques devenues grises dont on aperçoit les restes
un peu partout.

Regard ému sur deux
baignoires décorées, l’une
pour femmes, l’autre pour
hommes, seuls vestiges des thermes de l’immense ville de Karanis.

Affolement devant la dureté
du sort
réservé à une aussi grande ville :
ruine économique de ses habitants, sans doute de durs
travailleurs de la terre,
pillés par une puissance coloniale plus forte qu’eux par un
procédé invisible
et terriblement efficace, la fiscalité, abandon progressif de la
ville, les
sables progressent - plus de défense contre leur avancée,
le sol bouge, les
maisons se déforment ou s’effondrent, le reste des habitants
disparaît. Des
siècles plus tard, d’autres misérables paysans viennent
s’emparer des pierres
et des briques encore sur place pour construire de quoi se loger…Il
reste ce
spectacle terrible que j’ai sous les yeux. Rideau. Je quitte
rapidement, sans
trop me retourner.

Direction
Madinet-el-Fayoum, une trentaine de
kilomètres plus loin. Très belle route à quatre
voies. Je conduis entre des
champs incroyablement verts, semés de quelques palmiers, de
quelques haies, de
villages en brique, de fermes isolées, de pigeonniers qui
surmontent des
maisons paysannes ou même des villas avec antennes paraboliques.

Peu de gens, peu de bêtes.
Pourtant on en
voit, travailleurs dans les
champs, enfants montés sur des ânes et ramenant des
moissons de luzerne pour
les bestiaux de la ferme, buffles - justement, allongés dans les
champs, buvant
dans les canaux d’irrigation, vaches de toutes couleurs, oiseaux
variés. C’est
l’Afrique tout à coup. Je me dis qu’un parc zoologique de
Tanzanie ne doit pas
beaucoup différer, qu’au contraire même, il doit
être moins vivant, moins vert
que ce que j’ai sous les yeux.

Hélas, l’ancienne
Crocodilopolis, la
capitale de la province du Fayoum
durant toute la période macédonienne, grecque et romaine,
fondée par les colons
macédoniens et grecs au troisième siècle avant JC
avant d’être rebaptisée Arsinoé
par Ptolémée II, du nom de sa sœur, tout comme la
province elle-même,
Crocodilopolis-Arsinoé n’est pas une ville qui vous retient.
C’est vraiment « circulez,
y a rien à voir ». Même pas un café
où s’arrêter…Je continue donc.
Direction : Narmouthis, deuxième ville morte que je compte
visiter, une
trentaine de kilomètres au-delà de Madinet-el-Fayoum,
à l’autre extrémité de la
province par rapport à Karanis. J’aurai ainsi traversé le
Fayoum de part en
part.
<>Deuxième
alerte : je n’arrive pas à sortir de la ville. Une fois que
j’y parviens, je ne trouve pas la route à prendre. Arrêts.
Demande de
renseignements. Je parle l’arabe. C’est un atout qui va se
révéler
extraordinairement précieux. <>Une fois sur la route, je suis à
nouveau rassuré : belle route à deux
voies au milieu des cultures, grands panneaux routiers : les
ruines de
Karanis sont mentionnées régulièrement :
à 20 kilomètres, à 15 kilomètres,
etc.
Nouvelle alerte : je suis tout
à coup
au milieu d’un immense village,
dans une rue embouteillée, crevassée, des mares à
franchir, des minibus
partout, des charrettes tirées par des ânes, des poules
qui volent, des hommes
de tous les âges aux barbes longues et aux visages peu avenants,
des femmes
voilées, des enfants partout. Je n’avance plus. La montre
tourne. Où
suis-je ? Quelle a été mon erreur ? Une
demi-heure passe. Je suis
encore coincé dans le trafic. Je revois déjà mon
programme de la journée à la
baisse. Puis tout à coup la belle route à deux voies,
bien asphaltée. De
nouveaux les beaux panneaux routiers. Il n’y avait pas d’erreur. Vous
êtes en
Egypte, vous vous enfoncez dans une province paumée.
<>Quelques
kilomètres plus loin, même chose. Un autre gros village.
Cette
fois-ci des rues bifurquent. Je suis perdu. Des minutes
précieuses passent, des
demi-tours. Un temps fou pour retrouver la route. Je continue. Un
panneau
indique encore quelques kilomètres pour Narmouthis. Je fonce. Et
là, je suis
tout à coup sur une route en terre battue, perdu dans les
champs. Personne en
vue. Puis une ébauche de village. Les passants ne savent rien.
J’ai beau
expliquer : rien…. Un instituteur donne une vague indication.
J’avance.
Cette fois, je suis sur une route encore plus étroite, toujours
dans les
champs, entre deux canaux d’irrigation. J’attrape un ouvrier agricole
monté sur
une moto. Il me fait signe de le suivre. Il fonce sur sa moto. J’ai
peine à le
suivre. Je suis lancé dans un rallye automobile, coups de
volants à droite, à
gauche, éviter une crevasse ici, un bloc de pierre là. Ca
ne pouvait durer longtemps.
Au bout de quelques minutes, la voiture a une roue en l’air, au-dessus
d’un
canal ; elle penche dangereusement. Fin de la course. Mon guide
appelle du
renfort dans les champs. D’autres ouvriers, des enfants. Une heure
à essayer de
soulever la voiture, à dégager la terre en dessous,
à construire un support
pour la roue avant qui a dérapé. Angoisse. Chaleur de
midi. Sueur. Mon
programme de visites qui part en fumée. Séjour foutu.
Puis c’est la délivrance,
la voiture qui rebondit sur la route, la course à nouveau
derrière mon guide et
sa moto. Nous arrivons dans le désert. Désert de sable
fin. Il faut s’arrêter
et continuer à pied.
Au
haut d’un petit monticule, une casemate. Des gardiens armés.
Salamaleks. Où est Narmouthis ? Je ne vois toujours rien.
Je suis,
naturellement, le seul visiteur depuis des jours… On avance. Je suis
escorté
par deux hommes, kalachnikov en bandoulière, ultimes protecteurs
du site contre
d’éventuels pilleurs. Entre deux dunes de sable apparaît
enfin l’allée
principale de la ville.

Un
premier temple, intact, dont le toit dessine
une courbe inquiétante, près de s’effondrer. Le saint des
saints est vide mais
garde tout sa mystérieuse majesté. Puis l’allée
principale, le portique
majestueux, la succession de lions incroyablement vivants malgré
les siècles à
mesure que l’on approche du grand temple à l’autre bout de
l’allée.

De
part et d’autre, des portes grandes ouvertes
qui ne donnent plus que sur des monticules de sable : la vie est
partie,
elle n’est plus qu’une idée, avalée par le temps, la
fuite, le sable qui
avance.
Le grand temple pharaonique, de
dimensions
ridicules par rapport à ce que
l’on a l’habitude de voir en Egypte, quasiment intact, le saint des
saints orné
d’inscriptions hiéroglyphiques et de gravures, les soleils
ailés : enfin,
j’y suis. Puis, derrière, des restes de colonnades
disposées en un carré
immense : tout ce qui reste de ce qui a dû être le
gigantesque temple
ptolémaïque où devaient se retrouver mes chers
colons macédoniens et grecs.
Courte errance parmi des ruines absolues : ruines de
bâtiments dans une
ruine de nature.
<>Chemin
du retour vers
la casemate de mes gardiens. Thé à la menthe.
Conversations en arabe. Je suis qui ? Libanais ? Oui.
Musulman ?
Non, Libanais arabe, ça suffit et d’ailleurs c’est bien,
non ? Oui, bien
sûr. Comment va le Liban ? Hassan Nasrallah ? Un
héros. Les visages
s’illuminent. Un héros arabe. Explosion de joie sur les visages.
J’apprends
qu’il y a d’autres routes pour arriver au site. Mais lesquelles ? <>Arrosage de bakhchichs. Nous partons,
mon guide et moi. Séparation émue. Il
refuse ce que je lui offre. Il paraît que les fellahs d’Egypte
ont une
extraordinaire dignité. Rien à voir avec ces
misérables fonctionnaires qui
pullulent sur tous les sites archéologiques. Je confirme. Pour
le persuader
d’accepter mon généreux cadeau, je dois lui dire que
c’est pour ses enfants et
sa famille que je le lui offre, qu’il n’a pas le droit de refuser. Il
accepte. Fin
de mon aventure à la découverte de Narmouthis.
<>
J’ai la gorge sèche. Je fonce vers Madinet-el-Fayoum, encore et
toujours. Toujours
pas un café où boire et manger. Je continue vers mon
nouvel objectif : le
monastère copte de l’Ange Gabriel – Deir-el-Malak Gebrayel. Il
est encore
temps. J’arriverai avant le coucher du soleil.
<>
J’aperçois tout à coup un petit restaurant pour
camionneurs en plein air.
Arrêt. Je savoure. Sandwich de fèves cuisinées
(foul) et Seven-Up. Le bonheur.
Je continue.
Panneaux
routiers qui indiquent mon objectif,
comme toujours. Puis plus rien. J’arrive aux limites du
département. Toujours
rien. Barrage de police – il s’agit de contrôler les
déplacements des
intégristes musulmans entre les départements. Celui
d’à-côté, le département de
Béni Soueif, est connu pour être l’un de leurs bastions.
On devise avec le frère
Charles. Tel connaît bien un couvent mais ce n’est pas le
même nom. Demi-tour.
Nouveau barrage de police, cette fois à l’entrée du
Fayoum. Je passe devant un
monastère copte. Je décide de m’arrêter pour
demander mon chemin. On embarque à
bord de ma voiture un garde armé qui doit rentrer chez lui, sur
mon chemin, et
qui me donnera les indications nécessaires. Je finis par arriver
cinq minutes
après l’heure limite des visites. On me laisse quand même
entrer. Le couvent
est sur une colline de pierre, à dix kilomètres des
terres cultivées. Il domine
le désert. Accueil chaleureux par un moine copte. Visite de
l’église à laquelle
on accède par une ouverture minuscule dans un mur,
découverte des fresques. Le
moine disparaît quelques minutes.

Je regarde autour de moi ces
bâtiments dans
le désert, la cloche suspendue
sur une petite structure métallique, ces croix peintes sur les
murs. Des gardes
armés protègent la vie des moines tout en surveillant
leurs activités. Des
indics officiels. Grillage tout autour du monastère. Un petit
côté Texas et
Sergio Leone.
<>Mon
moine revient
avec un jus de mangue et me propose un thé à la menthe
que
nous prenons assis sur un petit muret face au désert.
Conversation chaleureuse
– chaleur humaine, c’est le mot. Un autre moine se joint à nous.
Comment va le
Liban ? Mal. Comment vont les Chrétiens du Liban ?
C’est vrai qu’ils
émigrent en masse ? Ils ne vont pas plus mal que les autres
Libanais. Tous
les Libanais émigrent en masse. Mes amis sont passablement
rassurés, mais pas
tout à fait. Il faut que je parte. Direction : l’Auberge du
Lac, pas loin
de Karanis, à l’entrée du Fayoum en venant du Caire,
à l’autre extrémité de la
province par rapport au monastère.

J’y arrive au coucher du soleil.
L’Auberge est au
bord du grand lac du Fayoum,
Birqet Karoun pour les Egyptiens modernes, le lac Moeris pour les
Grecs. Un
ancien pavillon de chasse du roi Farouq, dernier roi d’Egypte, et l’une
de ses
nombreuses et somptueuses garçonnières. Des gardes
armés partout, l’armée, la
gendarmerie. Papiers de la voiture exigés par se garer dans le
parking de
l’hôtel. Où sont-ils ? Dans le pare-soleil. Je le
rabats. Plus rien. Plus
de papiers. Panique. Ils sont tombés en route, emportés
par le vent. Il me
reste le contrat de location de la voiture. On devise. Certains me
conseillent
d’aller faire une déclaration au poste de gendarmerie à
vingt kilomètres. Un
autre, plus pratique et plus réaliste, me fait remarquer qu’on
ne sait pas où
je les ai perdus, que c’est peut-être dans le département
du Caire, que, de
toute façon, entre ici et le Caire, il n’y a pas de barrages de
police, que je
pourrai donc rentrer tranquillement rendre la voiture à l’agence
et que c’est
elle qui fera le nécessaire. Je repense la nuit à tous
les barrages de police
que j’ai traversés….Je me dis que j’ai une bonne tête et
qu’il y a un dieu pour
les inconscients. Je décide donc de ne pas changer mon programme
du lendemain,
entièrement à l’intérieur du Fayoum, et qui doit
précéder mon retour au Caire
dans l’après-midi.
Soirée tranquille
passée dans les
jardins de l’hôtel, au bord du lac, au
restaurant du même hôtel. Quelques rares clients. Petites
conversations avec
les serveurs et serveuses que j’intrigue. Mobilier anglais neuf
partout.
Chambres somptueuses. On y est bien, surtout après une
journée aussi
mouvementée. Un sommeil profond m’emporte rapidement.

Le lendemain, c’est à la
rencontre des
pêcheurs du lac Moeris que je pars.
Ils sont à cent mètres de l’hôtel avec leurs
barques tirées sur le rivage,
leurs filets, leurs femmes et leurs enfants. Longues conversations en
arabe
avant de pouvoir les photographier. Population misérable qui me
sort
instantanément tous ses griefs à l’encontre d’un
gouvernement accusé de les
affamer alors qu’il essaie de réglementer la pêche et
d’avoir vidé le lac de
ses poissons alors qu’il est précisément conscient des
ravages effectués par
une activité excessive et non réglementée. Ils me
montrent le résultat tout
aussi misérable de leur pêche - quelques minuscules
sardines - pensant
m’apitoyer alors que je ne fais que mieux comprendre la politique des
autorités. Je remarque des constructions à moitié
enfoncées dans les eaux du
lac. J’apprends que les autorités égyptiennes ont
réussi – ce n’est pas une
mince prouesse – à rehausser le niveau du lac, notamment
grâce à la
canalisation et au traitement des eaux usées qui sont
dirigées vers le lac
alors qu’elles allaient précédemment, sans traitement,
infecter les nappes
phréatiques. Bonne nouvelle pour le monde en
développement.

Je poursuis en direction de
Dyonisias,
dernière ville morte que j’avais
l’intention de visiter, un peu plus loin que l’extrémité
ouest du lac. Superbe
route qui longe les rives du lac où l’on peut voir quelques
maigres roselières,
des barques de pêche allongées sur le rivage, quelques
pêcheurs en activité que
je photographie rapidement depuis ma voiture. Passée
l’extrémité du lac et des
terres cultivables, on aperçoit l’autre rive, totalement
désertique et bordée
de falaises jaunes. Un dernier village censé être le
dernier avant Dyonisias,
mais la route aboutit à un T. Aucune indication. Je suis
heureux, une fois de
plus, de parler l’arabe. Un vieillard me donne quelques indications du
genre
« tout droit par là, première à droite
après la troisième
mosquée »….Les trois mosquées sont bien
visibles mais, après ça, rien pour
un œil non exercé.

Il faut être en effet assez
malin pour
deviner que la
bâtisse cubique de taille moyenne au milieu du désert qui
commence à cet
endroit est le grand temple de Dyonisias et qu’il ne reste absolument
plus
rien de ce que les guides touristiques considèrent comme
l’un des plus
grands champs de ruines de l’Egypte d’aujourd’hui.

Une fois de plus, je suis le seul
touriste. Visite
du temple, parfaitement
intact, en compagnie d’un petit flic armé qui avoue
lui-même s’improviser guide
touristique. Le champ de ruine apparaît à peine depuis le
toit du temple.
Visiblement, les derniers venus dans la région se sont
copieusement servis des
matériaux de construction mis généreusement
à leur disposition par les ravages du
Temps. Rien à photographier. Plus rien à voir. Un dernier
thé à la menthe avec
des gardes qui s’ennuient visiblement et je rentre sur mes pas.
Avant de prendre
définitivement le chemin du
retour, je ne peux m’empêcher
de faire encore quelques kilomètres sur la grand-route de
Madinet-el-Fayoum,
revoir une dernière fois ces paysages agricoles si verts, ces
animaux couchés
dans les champs, les petits ânes croulant sous les
récoltes de luzerne, ces
enfants et ces femmes qui les mènent. Photos de pigeonniers sur
le toit des
maisons, photos d’oiseaux sur les fils électriques, photos de
buffles dans les
champs, de villages de brique rouge sur tapis vert.

Fin du voyage et retour au Caire
que je traverse de
part en part de Gizeh à
l’aéroport, deux heures dans un trafic intense, au milieu du
béton et des gaz
d’échappement, alors que j’errais le matin même dans des
paysages agricoles
d’une beauté absolue. Négociation serrée à
l’agence de location de voiture au
sujet des papiers perdus. J’attendais et je craignais ce moment depuis
la
veille. Sa perspective me gâchait le plaisir du voyage. J’accepte
de verser 100
dollars.
<>Je
suis
fatigué et j’ai la gorge sèche, une fois de plus. Je suis
content
d’en finir. Je prends ma place au milieu des passagers. J’ai vu des
choses que
peu de gens ont vues, des choses qui laissent des impressions
émouvantes. Je
ramène des photos précieuses. J’ai vu, j’ai connu le
Fayoum. C’est une chance
qu’il vaut la peine d’aller chercher au bout de l’aventure.
Charles
Abdallah
Le 4 mai 2008
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