>
PETITE GEOGRAPHIE URBAINE
|
| Bouaké
est la deuxième ville de Cote d’Ivoire. J’y suis née et
j’y ai vécu 15 ans, et c’est avec nostalgie que je raconte ce
voyage imaginaire dans la ville, telle que je l’ai connue avant ces
drames. Bouaké est une grande ville de 1.500 000 habitants de
toutes origines : malienne, burkinabé, libanaise,
européenne… divisée en quartiers qui chacun a sa
spécificité. Je vivais au Commerce, qui quartier central
le plus actif, ou l’on trouve banques, supermarchés, commerces.
Sur ma rue, se suivaient le palais du carnaval, le concessionnaire
Mazda, la BBB, l’hôtel Phoenicia, la Calanque, Suprême
furnitures, Chez Donald, Le Palace, la librairie Ville Pastour, la
poste, Le Provencale et tout au bout, l’Hotel Ranhotel. Se trouvent
plus bas le Capitole, Ecomax, la vidéothèque de tonton
Antoine, l’amicale…Plus haut Sococe, la cave d’Henri, la Gendarmerie…
La liste est très longue. |
| Puis
il y a aussi le quartier Kennedy ou se trouvent un bon nombre
d’écoles, dont le Lycée Français René
Descartes,le compound américain,le monastère des
bénédictins,puis celui des bénédictines,
mais aussi la piscine municipale et le club Libanais. Kennedy est aussi
un quartier résidentiel, ou vivent généralement
les familles aisées (européens, quelques familles
libanaises et ivoiriennes) dans de somptueuses villas. |
| A
Gonfreville se trouve une grande usine textile ainsi que le stade
municipal. La tour TSF est un repère imposant, qui culmine au
sommet de Bouaké. Dans les environs se trouvent également
le CHU, l’aéroport,le marché de gros. |
| La
sitab (societe ivoirienne du tabac) est une mini cite
résidentielle gérée par une société
qui s’occupait du transfert des cigarettes d’Abidjan vers le centre la
Cote d’Ivoire, ou vivaient des familles françaises dans des
villas. |
| Dans
les quartiers alentours du Commerce (Air France 1 et 2, Koko) vivent
des bouakéens dans des petites maisons ayant
généralement une cour intérieure, et qui sont
reconnaissables par leur toit en tôle ondulée. |
| > ALLER / VENIR |
| Bouaké est à 350 km
d’Abidjan. Les vols intérieurs n’ayant pas repris en côte
d’Ivoire, seuls les transports terrestres restent à disposition.
L’Express Abidjan – Ouagadougou passe par Bouaké 3 fois par
semaine. Les bus et les taxis broussent sillonnent également ce
parcours par la route. |
| > DORMIR |
Les hôtels les mieux
cotés sont tous situes au Commerce : Rhanotel, Hotel Harmattan,
Hotel Phoenicia, Hotel du Centre.
|
| > MANGER |
| Dans le quartier du commerce, citons
le Black and white (pizzeria et plats européens, grillades), Le
King (maquis de haut standing, grillades et plats africains), Le
Provençale (cuisine française) et Chez Donald (snack
libanais, chawarma et autres sandwichs, et plats asiatiques sur la
terrasse). Et dans le quartier Air France, Chez René (cuisine
française). |
Il y a aussi ce que l’on appelle des
maquis, qui sont des genre de bar-resto ou l’on sert des plats
exclusivement africains ainsi que des grillades et qui sont
fréquentés principalement par des ivoiriens,car cela est
partie intégrante de leur mode vie. Le passage au maquis est
obligatoire pour voir et vivre l’ambiance ivoirienne.
|
Pour
manger les meilleurs desserts, ou simplement prendre le petit
déjeuner, il y a
Le salon de thé, la Patisserie Baverelle et
Chrisloda(spécialiste en crème glacée)
|
| > BOIRE / DANSER |
| Les boites de Bouaké servent
exclusivement de la musique ivoirienne, qui promet une ambiance
conviviale et chaude, et font aussi office de bar. Elles sont
situées au Commerce. Citons le Le darling, Le Lovato, L’acier
Metal, Le Palace et Papagayo |
|
Descente
aux Enfers, par Maria Bittar
19 septembre 2002.
Une date fatidique, qui a marqué la fin de mon havre de paix. Je
me réveille comme d’habitude pour aller à l’école.
Je me lève et aperçois ma mère sur la terrasse en
pleine conversation avec mon oncle, perché au troisième
étage de l’immeuble en face. Elle me dit : « il y a des
hommes armés en civil dans les rues, qui tirent en l’air… Ce
serait un coup d’Etat. ». Je me dis alors « chouette on a
pas cours, vive les coups d’Etat ! »…Un jour passe, un
deuxième. On mate les news, on en apprend un peu plus : le coup
d’Etat a avorté à Abidjan, l’armée a réussi
à repousser les putschistes. Bonne nouvelle, du moins
apparemment. Pourtant, chez nous, à Bouaké, on a
l’impression que quelque chose ne tourne pas rond… L’employé de
mon père vient nous raconter ce qui se passe : des gendarmes ont
été abattus, les habitants n’ont manifesté aucune
résistance, la situation se révèle plus
compliquée que d’habitude… Les rebelles ont peut être
raté Abidjan, pas Bouaké. On attend chaque jour une bonne
nouvelle, la réouverture du lycée français,
l’arrivée de l’armée régulière, un signe…
Rien. J’appelle des amis français qui habitent près du
lycée pour savoir ce que l’ambassade leur a dit. Les pauvres,
ils sont terrorisés. Ils entendent les coups de mortiers qui
prennent pour cible un poteau électrique en face de leur villa.
Aucune amélioration. La situation semble stagner et les rebelles
tentent de convaincre la population que c’est pour son bien. |

|
Plan de Bouaké selon Maria. cliquer sur l'image pour
l'aggrandir
|
| Jeudi,
vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi,
vendredi : Enfin une nouvelle, mais sûrement pas celle que
j’attendais : les militaires français vont évacuer les
ressortissants étrangers et quelques familles bouakéenes,
celles qui ont une voiture et un bon compte en banque. Les autres sont
livrés à eux-mêmes et aux rebelles, c’est de leur
faute après tout s’ils sont pauvres et exploités… Bref,
j’ai cinq minutes pour préparer un sac à dos et faire mes
adieux. Je crois rêver. J’ai déjà eu des bad trips
mais, celui-la, c’est vraiment le summum de l’apothéose. Mon
cousin avale de l’essence en essayant de récupérer le
contenu de sa voiture, mon père se dépêche de
remonter la roue de la Mazda qu’il avait démontée au cas
ou les rebelles auraient eu l’idée de la voler et moi je pense
à un moyen de prendre tous mes CDs sans laisser les pochettes…
Dans des moments pareils, on ne sait vraiment pas quoi faire, on a
juste envie de se réveiller, mais je ne me réveille pas.
Vite, en voiture ! Je jette un dernier regard sur ma chambre. Je ne
veux pas croire que je ne reviendrais jamais. Moment
d’égarement…C’est ici que je suis née et que j’ai
toujours vécu. Je suis libanaise de nom mais bouakéenne
de cœur… Pas le temps de philosopher, le convoi est en route. Nous
sommes les plus proches de la sortie de la ville. J’aperçois les
journalistes de France 2 et de RFI. Papa répond aux questions,
Maman pleure, je regarde un milicien perché sur son tank, qui,
ma foi, a l’air plutôt sympathique. Il comprend mon regard et
nous lance « ne vous inquiétez pas vous allez revenir !
». J’apprendrai plus tard qu’il s’appelle Tuo Fozie et qu’il
allait devenir un des chefs rebelles les plus importants. Nous sommes
le 26 septembre 2002. |

|
| Bouaké, collages /
mémoires |
| Il faut une heure, en temps normal, pour arriver de
Bouaké
à Yamoussoukro. En temps rebelle cela équivaut à
trois. Sur la route, des tanks américains et anglais. Leurs
soldats nous adressent des sourires compatissants, et nous, comme des
idiots, on leur fait le V de la victoire, de quoi leur donner la grosse
tête. Arrivés à destination, la basilique Jean Paul
II s’impose à nous. Signe de croix, mais je sais au fond de moi
que même Dieu a ses moments de faiblesse. Nous serons
logés à l’Hôtel Président. Rectification :
les français et les européens y seront installés,
le libanais ira dormir chez ses confrères qui vivent à
Yamoussoukro. Et les quelques familles, comme la mienne, qui n’en
connaissent pas descendront à l’hôtel à leurs
frais. Toutes les chambres ordinaires ayant été
réservées par les ambassades des pays civilisés,
nous avons droit à la suite royale. Qui n’est royale que par son
prix. Je squatte les deux sièges que je place l’un en face de
l’autre. Mes parents, mon frère et ma soeur dorment sur le 180 x
200 cm qui trône au milieu de la suite. |

|
| Bouaké, collages / mémoires |
27
septembre 2002.
Tout le monde debout ! Le convoi pour Abidjan va bientôt se
mettre en route. Devant l’hôtel je crois reconnaître le
micro bleu de la chaîne arabophone Al Jazeera interrogeant mon
oncle, qui se défoule et dénonce l’abandon de notre pays
à l’égard ses ressortissants dans une telle situation.
« C’est une honte, dit-il, quelle humiliation… ». Mais nous
savons tous que ce n’est qu’un autre cri vain… Que le Liban s’occupe
déjà de lui même, après on verra. Vers 11h,
nous quittons pour Abidjan, ou des amis ont eu la gentillesse de nous
proposer leur maison. Début d’une nouvelle vie. Commence alors
la galère : Nouvel espace, nouvelle école, nouvelles
personnes. |
|