BARON & BARON > TOUT BARON & BARON > REPORTAGES, CARNETS & RECITS DE VOYAGES > COTE D'IVOIRE > 1. LA DESCENTE AUX ENFERS : 2002, BOUAKE
>> LE CARNET DE GUERRE EN COTE D'IVOIRE : 1. LA DESCENTE AUX ENFERS : 2002, BOUAKE | 2. LA NOUVELLE VI(LL)E : 2004, ABIDJAN
> PETITE GEOGRAPHIE URBAINE
Bouaké est la deuxième ville de Cote d’Ivoire. J’y suis née et j’y ai vécu 15 ans, et c’est avec nostalgie que je raconte ce voyage imaginaire dans la ville, telle que je l’ai connue avant ces drames. Bouaké est une grande ville de 1.500 000 habitants de toutes origines : malienne, burkinabé, libanaise, européenne… divisée en quartiers qui chacun a sa spécificité. Je vivais au Commerce, qui quartier central le plus actif, ou l’on trouve banques, supermarchés, commerces. Sur ma rue, se suivaient le palais du carnaval, le concessionnaire Mazda, la BBB, l’hôtel Phoenicia, la Calanque, Suprême furnitures, Chez Donald, Le Palace, la librairie Ville Pastour, la poste, Le Provencale et tout au bout, l’Hotel Ranhotel. Se trouvent plus bas le Capitole, Ecomax, la vidéothèque de tonton Antoine, l’amicale…Plus haut Sococe, la cave d’Henri, la Gendarmerie… La liste est très longue.
Puis il y a aussi le quartier Kennedy ou se trouvent un bon nombre d’écoles, dont le Lycée Français René Descartes,le compound américain,le monastère des bénédictins,puis celui des bénédictines, mais aussi la piscine municipale et le club Libanais. Kennedy est aussi un quartier résidentiel, ou vivent généralement les familles aisées (européens, quelques familles libanaises et ivoiriennes) dans de somptueuses villas.
A Gonfreville se trouve une grande usine textile ainsi que le stade municipal. La tour TSF est un repère imposant, qui culmine au sommet de Bouaké. Dans les environs se trouvent également le CHU, l’aéroport,le marché de gros.
La sitab (societe ivoirienne du tabac) est une mini cite résidentielle gérée par une société qui s’occupait du transfert des cigarettes d’Abidjan vers le centre la Cote d’Ivoire, ou vivaient des familles françaises dans des villas.
Dans les quartiers alentours du Commerce (Air France 1 et 2, Koko) vivent des bouakéens dans des petites maisons ayant généralement une cour intérieure, et qui sont reconnaissables par leur toit en tôle ondulée.
> ALLER / VENIR
Bouaké est à 350 km d’Abidjan. Les vols intérieurs n’ayant pas repris en côte d’Ivoire, seuls les transports terrestres restent à disposition. L’Express Abidjan – Ouagadougou passe par Bouaké 3 fois par semaine. Les bus et les taxis broussent sillonnent également ce parcours par la route.
> DORMIR
Les hôtels les mieux cotés sont tous situes au Commerce : Rhanotel, Hotel Harmattan, Hotel Phoenicia, Hotel du Centre.
> MANGER
Dans le quartier du commerce, citons le Black and white (pizzeria et plats européens, grillades), Le King (maquis de haut standing, grillades et plats africains), Le Provençale (cuisine française) et Chez Donald (snack libanais, chawarma et autres sandwichs, et plats asiatiques sur la terrasse). Et dans le quartier Air France, Chez René (cuisine française).
Il y a aussi ce que l’on appelle des maquis, qui sont des genre de bar-resto ou l’on sert des plats exclusivement africains ainsi que des grillades et qui sont fréquentés principalement par des ivoiriens,car cela est partie intégrante de leur mode vie. Le passage au maquis est obligatoire pour voir et vivre l’ambiance ivoirienne.
Pour manger les meilleurs desserts, ou simplement prendre le petit déjeuner, il y a Le salon de thé, la Patisserie Baverelle et Chrisloda(spécialiste en crème glacée)
> BOIRE / DANSER
Les boites de Bouaké servent exclusivement de la musique ivoirienne, qui promet une ambiance conviviale et chaude, et font aussi office de bar. Elles sont situées au Commerce. Citons le Le darling, Le Lovato, L’acier Metal, Le Palace et Papagayo 
Descente aux Enfers, par Maria Bittar

19 septembre 2002.
Une date fatidique, qui a marqué la fin de mon havre de paix. Je me réveille comme d’habitude pour aller à l’école. Je me lève et aperçois ma mère sur la terrasse en pleine conversation avec mon oncle, perché au troisième étage de l’immeuble en face. Elle me dit : « il y a des hommes armés en civil dans les rues, qui tirent en l’air… Ce serait un coup d’Etat. ». Je me dis alors « chouette on a pas cours, vive les coups d’Etat ! »…Un jour passe, un deuxième. On mate les news, on en apprend un peu plus : le coup d’Etat a avorté à Abidjan, l’armée a réussi à repousser les putschistes. Bonne nouvelle, du moins apparemment. Pourtant, chez nous, à Bouaké, on a l’impression que quelque chose ne tourne pas rond… L’employé de mon père vient nous raconter ce qui se passe : des gendarmes ont été abattus, les habitants n’ont manifesté aucune résistance, la situation se révèle plus compliquée que d’habitude… Les rebelles ont peut être raté Abidjan, pas Bouaké. On attend chaque jour une bonne nouvelle, la réouverture du lycée français, l’arrivée de l’armée régulière, un signe… Rien. J’appelle des amis français qui habitent près du lycée pour savoir ce que l’ambassade leur a dit. Les pauvres, ils sont terrorisés. Ils entendent les coups de mortiers qui prennent pour cible un poteau électrique en face de leur villa. Aucune amélioration. La situation semble stagner et les rebelles tentent de convaincre la population que c’est pour son bien.

Plan de Bouaké selon Maria. cliquer sur l'image pour l'aggrandir
Jeudi, vendredi, samedi, dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi : Enfin une nouvelle, mais sûrement pas celle que j’attendais : les militaires français vont évacuer les ressortissants étrangers et quelques familles bouakéenes, celles qui ont une voiture et un bon compte en banque. Les autres sont livrés à eux-mêmes et aux rebelles, c’est de leur faute après tout s’ils sont pauvres et exploités… Bref, j’ai cinq minutes pour préparer un sac à dos et faire mes adieux. Je crois rêver. J’ai déjà eu des bad trips mais, celui-la, c’est vraiment le summum de l’apothéose. Mon cousin avale de l’essence en essayant de récupérer le contenu de sa voiture, mon père se dépêche de remonter la roue de la Mazda qu’il avait démontée au cas ou les rebelles auraient eu l’idée de la voler et moi je pense à un moyen de prendre tous mes CDs sans laisser les pochettes… Dans des moments pareils, on ne sait vraiment pas quoi faire, on a juste envie de se réveiller, mais je ne me réveille pas. Vite, en voiture ! Je jette un dernier regard sur ma chambre. Je ne veux pas croire que je ne reviendrais jamais. Moment d’égarement…C’est ici que je suis née et que j’ai toujours vécu. Je suis libanaise de nom mais bouakéenne de cœur… Pas le temps de philosopher, le convoi est en route. Nous sommes les plus proches de la sortie de la ville. J’aperçois les journalistes de France 2 et de RFI. Papa répond aux questions, Maman pleure, je regarde un milicien perché sur son tank, qui, ma foi, a l’air plutôt sympathique. Il comprend mon regard et nous lance « ne vous inquiétez pas vous allez revenir ! ». J’apprendrai plus tard qu’il s’appelle Tuo Fozie et qu’il allait devenir un des chefs rebelles les plus importants. Nous sommes le 26 septembre 2002.

Bouaké, collages / mémoires
Il faut une heure, en temps normal, pour arriver de Bouaké à Yamoussoukro. En temps rebelle cela équivaut à trois. Sur la route, des tanks américains et anglais. Leurs soldats nous adressent des sourires compatissants, et nous, comme des idiots, on leur fait le V de la victoire, de quoi leur donner la grosse tête. Arrivés à destination, la basilique Jean Paul II s’impose à nous. Signe de croix, mais je sais au fond de moi que même Dieu a ses moments de faiblesse. Nous serons logés à l’Hôtel Président. Rectification : les français et les européens y seront installés, le libanais ira dormir chez ses confrères qui vivent à Yamoussoukro. Et les quelques familles, comme la mienne, qui n’en connaissent pas descendront à l’hôtel à leurs frais. Toutes les chambres ordinaires ayant été réservées par les ambassades des pays civilisés, nous avons droit à la suite royale. Qui n’est royale que par son prix. Je squatte les deux sièges que je place l’un en face de l’autre. Mes parents, mon frère et ma soeur dorment sur le 180 x 200 cm qui trône au milieu de la suite.

Bouaké, collages / mémoires
27 septembre 2002.
Tout le monde debout ! Le convoi pour Abidjan va bientôt se mettre en route. Devant l’hôtel je crois reconnaître le micro bleu de la chaîne arabophone Al Jazeera interrogeant mon oncle, qui se défoule et dénonce l’abandon de notre pays à l’égard ses ressortissants dans une telle situation. « C’est une honte, dit-il, quelle humiliation… ». Mais nous savons tous que ce n’est qu’un autre cri vain… Que le Liban s’occupe déjà de lui même, après on verra. Vers 11h, nous quittons pour Abidjan, ou des amis ont eu la gentillesse de nous proposer leur maison. Début d’une nouvelle vie. Commence alors la galère : Nouvel espace, nouvelle école, nouvelles personnes. 
2e PARTIE DU RECIT. LA NOUVELLE VI(LL)E : 2004, ABIDJAN
2002, 2004, 2007, 2008, Maira Bittar, texte & illustrations pour Baron & Baron.  >> CONTACTEZ NOUS