BARON & BARON > TOUT BARON & BARON > REPORTAGES, CARNETS & RECITS DE VOYAGES > COTE D'IVOIRE > 2. LA NOUVELLE VI(LL)E : 2004, ABIDJAN
>> LE CARNET DE GUERRE EN COTE D'IVOIRE : 1. LA DESCENTE AUX ENFERS : 2002, BOUAKE | 2. LA NOUVELLE VI(LL)E : 2004, ABIDJAN
> ALLER / VENIR
Prendre des taxis fera l’affaire pour qui veut circuler en ville. Veiller à négocier le prix à l’avance. En cas de trajets à répétition, une bonne astuce est de se mettre d’accord avec un chauffeur sur les parcours et sur un forfait.
> DORMIR
Landmark de la métropole, l’hôtel Ivoire Intercontinental a perdu, ces dix dernières années, ses fastes et sa réputation. Abandonné par la chaîne Intercontinental et géré par l’état, il semble une immense coquille vide habitée par les fantômes. Les jardins sont en friche, la grande piscine n’est plus remplie depuis longtemps, la plupart des équipements ne fonctionnent plus. Pire, les chambres sont sales, mal entretenues, la nourriture médiocre et le service laisse franchement à désirer. L’adresse est donc à éviter, sauf pour y faire un tour nostalgique et contempler l’impressionnant hall, souvenir d’une époque ou le gotha mondain venait se pavaner lors de somptueuses soirées.
Le Sofitel est aujourd’hui la meilleure adresse d’Abidjan. Bonnes normes de confort, d’hygiène, emplacement central, restaurants. L’hôtel Tiama est également considéré comme étant un établissement propre et recommandable.

La nouvelle vi(ll)e , par Maria Bittar

Abidjan c’est LA mégalopole de l’Afrique de l’ouest. Buildings et immenses voies routières, distances démesurées, Bouaké commence vraiment à me manquer. Son calme, sa simplicité, tout.
Les cinq premiers mois, nous logeons dans un studio à 1000 dollars par mois. Mon père est sans travail, je vais au Collège International Jean Mermoz, et ma soeur dégueule chaque matin avant d’y aller. On nous appelle gentiment « déplacées de guerre ». Je n’ai même pas de radio pour écouter de la musique, je me réfugie dans la bouffe et les études. Nous déménageons ensuite dans une concession ou ne vivent que des libanais, appartement gigantesque, quatre chambres, deux salons, double balcon, grande cuisine. Le plus, qui s’avèrera plus tard être un moins : La vue panoramique sur le Boulevard Valéry Giscard D’Estaing (VGE), énorme avenue qui mène à l’unique aéroport international du pays : l’aéroport Félix Houphouët Boigny.

6 novembre 2004
Samedi. Il est 18h. Ça s’agite dans les rues.
Le VGE grouille de monde et une cacophonie de klaxons se fait entendre.
Un coup de fil : « le pays va mal, Mermoz est en feu ».
Mermoz est en feu.
J’avais déjà entendu ça l’année précédente, mais aujourd’hui c’est différent : Mermoz a été ENTIEREMENT incendié et le pays va TRÈS mal… Deux jours auparavant, le jeudi 4, nous avions appris aux infos que l’armée de l’air ivoirienne avait bombardé le Lycée français de Bouaké, qui entre temps c’était transformé en base militaire, et que le nombre de soldats français tués s’élevait à… 9. Le lendemain, vendredi 5, l’armée française descendait toute la force aérienne ivoirienne - je me rappelle bien des Sukhoïs à tête de requin en train de cramer - et occupait l’aéroport d’Abidjan.

C’est le début des Hostilités, pour dire les choses comme elles sont.

La nuit du 6 au 7 novembre sera probablement la pire de mon existence… Les émeutes qui commencent dans l’après midi se prolongent dans la soirée. Le VGE est en ébullition. Pneus brûlés, slogans anti-français, coups de pierre jusque sur nos carreaux, au 3ème étage. Vers 23h, une terrible apparition, que j’appellerai « l’appel du 6 novembre ». Ble GOUDE, porte parole du président qui, d’une simple parole, affole les foules, adresse un discours à la nation via la RTI, la télé nationale ivoirienne. Je me rappellerai toujours ses paroles… « Ivoiriens, ivoiriennes, celui qui mange qu’il arrête de manger, celui qui dort qu’il se réveille, celui qui travaille qu’il arrête de travailler… allons libérer l’aéroport des mains des français ». Autrement dit, crevez chaque français que vous trouvez sur votre chemin, faites en de la pâtée et mangez en si vous voulez. Cette nuit là, je ne cesserai d’entendre les coups de bélier sur le portail de la concession, des milliers de fous furieux prêts à se tromper de cible juste pour évacuer la fureur dont leur cœur est empli. Ca sent le caoutchouc brûlé, je crois que je vais mourir ce soir, payer la faute des irresponsables.
« Quel malheur ! ». Tous les voisins campent chez nous. Ça pue la clope et les pleurs. J’ai envie de leur gueuler à la figure « cassez vous bande de ****** ». Manquait plus que ça ! Parmi les innombrables mésaventures de cette nuit, celle de mon pauvre cousin, contrait de quitter son studio en sautant par la fenêtre avec son sac à dos, y laissant toutes ses affaires personnelles… On espère passer la nuit, mais rien n’est sur…

7 novembre 2004.
10 h du matin. J’ai du dormir quelques heures durant cette épouvantable nuit. Les rues sont vides. Vers 13 h, surprise qui nous encourage un peu : des blindés français défilent sur le VGE. Mais notre joie est de courte durée… On apprend qu’ils sont là pour évacuer les ressortissants étrangers (européens en l’occurrence). Si la France décide l’évacuation de la capitale économique du pays, ça veut dire que c’est vraiment très grave. Nous libanais ne sommes pas a priori concernés. À moins que…À moins que la situation se dégrade encore. Où à moins de sombrer dans la psychose et de partir avec ses cliques et ses claques. C’est là qu’intervient justement notre voisine hystérique. Elle surgit et nous dit « vite préparez vos affaires. Nous allons être évacués. » Mais pourquoi ? On a rien à craindre, ils en veulent aux occidentaux, pas à nous… Je jette un coup d’œil à la cour intérieure et je vois les familles libanaises toutes prêtes à suivre le convoi. Auraient-ils perdu la tête ? Pas du tout, c’est le propriétaire de la concession, libanais d’origine et marié à une française qui a eu la génialissime idée de faire évacuer sa femme et ses enfants. Du coup, la foule en fureur qui s’est à nouveau massée de l’autre côté du VGE prépare l’assaut de la concession, aussitôt que les tanks auraient avancé…

Rester serait alors de la pure folie d’y rester. Rebelote épisode de Bouaké : Le sac à dos, les cds, le passeport, le convoi… Direction, le 43eme BIMA (Bataillon d’Infanterie des Marines français), ou les soldats français ont la gentillesse de nous accueillir en attendant que les esprits se calment en ville. Les premières nouvelles sont alarmantes…il parait que les fous furieux du VGE ont rasé les appartements de la concession. Même les sanitaires auraient été arrachés ! C’est un cauchemar. Je vais me réveiller, je dois me réveiller. Cette nuit, nous dormons dans des lits picots sous une grande tente. J’entends les zzz des moustiques me roder autour.

Le lendemain, les nouvelles ne sont pas meilleures. Les partisans du président Gbagbo avec en tête Ble Goude décident de faire un sit-in devant le BIMA. Chaque nuit, nous avons droit à des berceuses morbides. De mieux en mieux.

Dimanche, lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi. Cinq jours au camp militaire. On se lève, on marche jusqu’au réfectoire, on fait la queue pour le sandwich et la bouteille d’eau, on écoute les infos qui empirent de jour en jour, on dort, on se douche. Je croise mes profs, ils sont dégoûtés. Le proviseur me dit « tu ferais mieux de te trouver une autre école. On ne rouvrira plus le Lycée français… » Génial. Je devrais être habituée, depuis le temps. 8000 ressortissants français sur 13000 sont partis. Le vendredi, nous sommes autorisés à rentrer chez nous. L’appartement a, bien sur, été pillé. Nous préparons valises, passeports, billets. En route pour le Liban. On est le 16 novembre 2004.
Adieu ma belle Cote d’Ivoire, au plaisir de te revoir.
2004, 2007, 2008, Maira Bittar,pour Baron & Baron.  >> CONTACTEZ NOUS