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Aéroport, taxi, gare routière, autocar, hôtel, et voila. Ce récit de voyage au cœur de la Chine profonde ne décrit pas de grands monuments – temple encastrés dans une falaise aux mille bouddhas – de paysages grandioses – les brumes bucoliques entourant le mont Emei Shan – ou de mégapoles cosmopolites – Shanghai et sa future exposition universelle. Il ne décrit que la route, la route telle que l’empruntent, dans leur quotidien, des millions de chinois. Seul occidental dans ce monde du non tourisme, il raconte, sans tomber dans le misérabilisme ni même l’exotique, l’ordinaire de la Chine. Et c’est justement ce qui est extraordinaire.
Guangzhou – Wuzhou – janvier 2005, par Pascal Maljette

Aéroport de Guangzhou (anciennement Canton), seconde semaine de janvier, un mauvais moment pour venir ici à cause du froid et de l’humidité le soir. Je dois quitter ce bâtiment du futur, démonstration high-tech architecturale de la présence de ce pays dans notre millénaire. Onze heures et quelques depuis Roissy, vol Air France choisi au détriment de China Southern, pour un service bien plus chaleureux...

Les rabatteurs de taxis me sautent dessus. Les négociations vont bon train, sans langue pour communiquer, même pas l’anglais, et le portable est l’outil rêvé pour matérialiser les enchères. Posé vers 7 h 30, les négociations se terminent après 8 heures du matin, ce qui coïncide avec l’ouverture du bureau de change. Transformation de 100 euros pour environ 1000 RMB. Mon rabatteur prend ma valise et m’emmène à un taxi, un vrai, mais qui comme tous les taxis présents semble œuvrer dans une illégalité parfois verbalisée. Il n’y a en effet pas de queue logique, pas de parcours fléché, et les dizaines et dizaines de taxis parfois s’envolent à l’arrivée d’une voiture de police, qui se fait un plaisir d’embarquer les rabatteurs qu’elle attrape. Le XXIème siècle se serait-il arrêté à l’architecture des lieux?

Vingt minutes de voyage sur une autoroute très moderne bordée d’immeubles diffus, surtout des sièges de sociétés à proximité de l’aéroport. L’autoroute longe ensuite de la campagne ou chaque mètre carré est utilisé, avant de replonger dans un urbanisme de plus en plus délirant à l’arrivée aux portes de cette mégapole de bien plus de dix millions d’habitants.

L’autoroute donne l’impression d’avoir pénétré la ville comme un coup de poignard… Encore des immeubles, de la construction ancienne la plus anarchique à la réalisation moderne esthétique affichant des publicités racoleuses, étonnement occidentalisées, plutôt pas vulgaires. Dans la brume du matin et la pollution, l’autoroute située souvent en hauteur, sur pilotis, permet d’imaginer la vie «d’en bas», sur le sol, tout en discernant à l’horizon les fantômes des tours gigantesques. Guangzhou a des parfums de décors du Cinquième élément… La circulation se densifie, on croise des véhicule de toutes sortes et dans tous les états possibles, jusqu’aux plus chères européennes. On entre réellement dans une cité ayant vouée son âme au commerce sous toutes ses formes et, revenant sur le sol, petit à petit on pénètre dans le Canton humain, horizontal. On voit enfin des gens. Ce monde semble anarchique à l’œil européen. Nous sommes bien dans un pays de l’ordre de 1,3 milliard de personnes, de 17 fois la France pour 26 fois sa population.

Le taxi me dépose à la gare routière. Je ne peux me rendre là où je vais que par la route. Le réseau ferré n’existe pas partout mais le réseau routier intérieur chinois est tentaculaire, comme l’excellent réseau intérieur aérien. A titre d’exemple, Guangzhou – Beijing (Pékin) prend 2h30 par avion avec peut être 15 vols quotidiens, pour des prix «aller» de 50 à 200 € selon les jours de l’année et les catégories. Nanning, capitale provinciale du Guangxi , possède aussi un aéroport et des gares du fait de son statut mais, pour cause de coût, les chinois voyageront plutôt en bus ou en train à travers le pays et les durées se calculeront parfois en jours.

La gare est une fourmilière et le temps d’attendre son bus ne perturbe pas le cours de la vie, quoi qu’on ait a faire. Je vais à Wuzhou que je désigne sur une carte, ville insignifiante à l’échelle chinoise, 700 000 habitants pour une agglomération de l’ordre de 2 000 000, c’est à dire rien, la plus petite taille pour que la ville apparaisse sur une carte. Un billet à 100 RMB (10 €), pour 5 heures de trajet d’un bus qui part dans une heure et qui va me permettre de voyager allongé, car certains font couchette même de jour. Je monte trois étages et repère mon entrée sur la plate-forme des départs, je montre mon billet à la fille du petit guichet pour confirmation, qui acquiesce, et je vais m’asseoir. Je n’ai aucun doute, elle me préviendra, je suis le seul étranger parmi cette foule, et donc je suis devenu inoubliable…

Pas un non-chinois sur 360 degrés, les voyageurs sont ici par nécessité. Je m’aperçois qu’ils en ont presque fini avec mon étude anthropologique à distance, j’ai été identifié. La foule bouge dans tous les sens, je suis spectateur, présent, mais je n’appartiens pas à ce monde en mouvement. Jusqu’à présent le niveau maximum de communication a été le regard, quelques mots, et un sourire. Ne rien pouvoir lire ni comprendre procure un sentiment étrange d’isolement, de noyade, mais en même temps tellement peu agressif qu’on reprend confiance dans les rapports tout à fait primaires des relations humaines. Je passe le contrôle des billets, quelqu’un prend ma valise et la met dans la soute du bus, ravi de remplir ses obligations pour un étranger. C’est incroyable tout de qui peut se passer de normal, avec gentillesse, sans échanger un mot. L’hôtesse du bus, en livrée d’hôtel, m’invite à monter et m’indique ma place avec une déférence toute asiatique. Le bus démarre à l’heure, après que l’hôtesse ait distribué une petite bouteille d’eau, une can d’un genre de soupe étrange et un sachet plastique en cas de malaise.
   

Je suis allongé, le cinéma de la route peut commencer. Dans le bus la vie n’a pas déserté son rôle, c’est parfois normal, parfois surprenant, et chacun fonctionne selon ses nécessités, au rythme des écrans télé qui hurlent des vidéos de variétés chinoises. Le paysage est parti pour rouler pendant deux heures trente, dans le froid, malgré le chauffage, avant le premier arrêt. La sortie de Canton est plus que dense et le bus n’hésite pas à faire du hors piste quelques fois, pour rejoindre des portions d’autoroute. L’autoroute finit trop rapidement et malheureusement en nationale, malgré le fait que la Chine construise plus vite qu’ailleurs.

Deux heures trente, premier et seul arrêt d’une demi-heure. Toilettes, boire, manger, se détendre… On regrette la «chaleur» intérieure du bus, dehors c’est très très frais et humide surtout. Le climat subtropical n’est pas bon et on se demande ce que cela doit être en été, avec 40 degrés et toujours très humide.
Les toilettes de l’arrêt, comme toutes les toilettes de tous les arrêts de toutes les route chinoises: le mot nécessité prend alors toute sa dimension et vous rappelle qu’ici la pudeur n’a pas la même signification qu’ailleurs. On achète ce qu’on identifie, c’est à dire pas grand chose alors que tout le monde a l’air de se régaler. Dehors, assis à l’une de l’incroyable nombre de tables on assiste au ballet des chauffeurs qui jaugent les pneus et nettoient les vitres. Dedans, de nombreuses serveuses nettoient de manière incessante les sols douteux. Les bols fument, les tasses fument, les gens fument, beaucoup même mais pas les femmes. Je paie mon coca en tendant un paquet de billets dont on m’a rendu les trois quarts, et sans l’ombre d’un doute le compte était bon.

Le bus repart après comptage par l’hôtesse et la route continue de longer le fleuve qui auparavant permettait à Hong-kong de pénétrer économiquement la Chine bien plus intensément.
Au bout de 2 h 30 supplémentaires, le bus entre dans l’ancien très important port fluvial qu’était Wuzhou. Je vais y être le seul français et le second francophone sur peut être cinq occidentaux. A la sortie de la gare il y a beaucoup plus de voyageurs que de gens qui les accueillent, ces voyages sont vraiment des voyages de nécessité.

Ce voyage dans le quotidien chinois laisse présager du futur statut de curiosité locale et de flirter avec la gentillesse des gens dont l’envie de communiquer a du mal a franchir un peu de méfiance et beaucoup de respect.

Ca parle fort, de l’agitation, et des couleurs, surtout des couleurs, et surtout du rouge: on est en janvier, dans un mois c’est le nouvel an, et cette couleur va avoir tendance dans les semaine à venir à tout envahir.

 


La gare donne sur la rue principale, l’avenue du Mac do, que doivent fréquenter les ados de moins de 18 ans qui seront presque les seuls espoirs de parler anglais. Des commerces, partout, les néons attaquent les yeux, et la musique perce les oreilles. C’est un jour comme un autre et il est tard mais tout est ouvert. Le commerce anarchique est devenu un mode de vie. La nuit et le jour ne sont que des couleurs de fond complémentaires. Dire qu’on me regarde ne signifie plus rien puisque définitivement je viens de Mars.

Je trouve les taxis et monte dans n’importe lequel. Tous les taxis sont identiques, tous les chauffeurs aussi, tous les tarifs également. Touriste? Je crois que ce mot n’existe pas ici, il y a donc des compteurs qui marchent, et aucun taxi ne vous arnaquera. Orgueil? Certainement, conscience professionnelle? Sans doute, honnêteté? Oui, définitivement. Je téléphone à l’hôtel et leur passe le chauffeur qui converse pendant un long moment. C’est si compliqué? La ville est donc si grande? Il me rend l’appareil fermé, ayant considéré que je n’avais plus a communiquer avec eux et démarre avec un grand sourire.

Assis devant, une cigarette fumée et une cigarette offerte, je traverse Wuzhou by night au rythme d’un code de la route plus que théorique. La limite de l’affrontement avec un autre véhicule ou avec les piétons est la règle de base, simple et efficace. Communication avec le chauffeur? Nulle sans que cela ne pose aucun problème pour personne, autant parler au mickey du tableau de bord ou au grand timonier pendu au rétroviseur.

Je traverse la ville qui n’est qu’une suite de boutiques en pied d’immeubles plutôt traditionnels et bien souvent revêtus de carrelage à cause du climat sub-tropical et de ses fortes pluies, mais également genre décor de cinéma, pour les nouvelles constructions du centre ville. Par les rues perpendiculaires on aperçoit le second plan, obscur, très peuplé. Le peu d’éclairage permet à peine aux grilles des balcons de scintiller et aux quantités de linge pendu d’apporter un peu de couleur.

J’arrive sur une place majestueuse, le building «municipal» rappelle l’importance du pouvoir, et n’a d’autre rival dans le style que l’hôtel où je descend, d’état lui aussi. Je lève les yeux, partout des grues, des immeubles en construction drapés de filets verts de protection, je suis entouré de chantiers. J’entre dans un très bel hôtel récent, l’occident? Oui jusqu’au comptoir….

Un hall immense, du personnel nombreux et féminin en tenue impeccable, mais encore une fois personne ne parle anglais. Concernant mon arrivée, quelques gestes, des sourires et quelques mots d’anglais écrits feront l’affaire pour initier le séjour de l’attraction humaine que je suis resté depuis ma sortie d’avion. Je monte dans la chambre et redescend pour manger quelque chose.

L’hôtel est comme tous les autres hôtels que je connais en Chine: une partie d’un étage pour les divertissements en tous genre (massages et surtout karaoké), qu’il est facile de repérer du fait des signalisations lumineuses, et ce qui est très utile pour essayer ne pas y dormir, ni aux deux ou trois étages supérieurs d’ailleurs, à cause du bruit. Un étage restaurant, et un bar «chic» mais vide. Je vais au restaurant, immense, et on me guide à une table.
 

A nouveau les quelques clients présents s’arrêtent de fonctionner à mon entrée. Plusieurs serveuses sont sensées me servir, en me versant du thé parfumé transparent, mais le menu n’est qu’une suite de très jolies calligraphies incompréhensibles. Il doit être 21 heures, mes voisins de table ne mangent pas vraiment, ils boivent le thé du soir avec des pâtisseries ou des plats légers. Je dois intercepter des chariots poussés par d’autres serveuses et choisir dans la fumée des couvercles ouverts, comme si je m’y connaissais. Je mange ce que je suis arrivé à identifier à peu près, et c’est très bon.

De par les habitudes chinoises, le dîner se sert vers 18 ou 19 heures au plus tard. Ensuite, surtout dans cette région du sud, dans la soirée vient le thé qui donne l’occasion de se réunir à l’occasion d’une sortie. J’ai mangé comme quatre, je paie de l’ordre de 5 euros, et vais me coucher exténué, en attendant avec impatience de continuer de découvrir en plein jour cette «petite» ville de la chine très chinoise, douce et brutale, apparemment lente mais redoutablement efficace.
 
FIN DU RÉCIT DE VOYAGE
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