BARON & BARON > TOUT BARON & BARON > CARNETS & RECITS DE VOYAGES > CANADA4000 KILOMETRES SEUL SUR UNE MOTO
> AVANT PROPOS
Ce voyage a été effectué par Charles Abdallah, auteur du récit et des photos, en aout 2004. Le parcours était composé de deux boucles au départ de Québec, chacune longue de 2.000 km et d'une durée de 5 jours.
> PREPARER SON VOYAGE
Les centres d’information touristiques sont parfaitement équipés pour informer le touriste sur:
- Toutes les possibilités d’hébergement existantes au Québec: hôtels, chambres chez l’habitant, maisons entières à louer, cabanes, etc.
- Les manifestations culturelles,
- Les musées et leurs heures d’ouverture,
- Les adresses des agences de location de voiture,
- Les adresses des restaurants, des boîtes de nuit, etc.
Dans ce but, de petits livrets sont imprimés, l’un par région du Québec: région du Lac Saint-Jean et du Fjord du Saguenay, région de la Gaspésie, région de la Côte de Charlevoi, etc. Toutes les informations mentionnées ci-dessus pour la région concernée se trouvent dans ces petits livrets. Il faut donc demander les livrets des régions que l’on souhaite visiter. Il y a aussi des «magazines» pour certains sites particulièrement visités tels que l’île Bonaventure ou le fjord du Saguenay.
La carte de crédit est utile pour retirer de l’argent. Même loin des grandes villes, dans chaque village il y a des caisses d’épargne ou de petites banques qui permettent de retirer le nécessaire. Inutile donc d’amener du liquide avec soi.
> ALLER / VENIR
Les prix de location des voitures peuvent tomber très bas lorsqu’on les loue pour de longues durées (1 mois) et qu’on ne demande qu’une petite cylindrée: 500€ ou un peu plus, assurances inclues. La concurrence entre agences joue à plein.
Par contre, pour ce qui est des motos, il y a très peu d’agences. Les prix sont donc particulièrement élevés. Toutes sortes de garanties sont demandées et des montants consistants laissés en dépôt. Pour une moto qui permette de faire de longues distances avec un certain confort comme la Kawasaki 1000 dont je disposais, le prix pour 15 jours était de l’ordre de 120$ canadiens par jour. J’ai aussi dû laisser une garantie de plusieurs centaines de dollars canadiens. Heureusement que j’avais ma carte de crédit. Aucun autre de moyen de paiement n’est d’ailleurs accepté. Attention!
> DORMIR
Le guide « Hébergement Québec 2004 », celui que j’utilisais, semble réservé au personnel des centres d’information. On me l’a procuré sans que je ne sache trop comment.
En plein été, il est absolument indispensable de réserver sa chambre chez l’habitant plusieurs jours à l’avance. Dans la région du Lac Saint-Jean, très touristique, j’ai dû appeler plusieurs gîtes avant de trouver une chambre de libre. Il faut également être capable de donner une heure d’arrivée. Les propriétaires de gîtes et de chambres vous demandent d’ailleurs le numéro de votre carte de crédit pour déduire la somme due au cas où on ne se présente pas. Il est donc indispensable d’avoir sa carte de crédit avec soi quand on voyage au Canada.
Les prix pour une chambre double chez l’habitant vont de 40 à 60 $ canadiens, petit déjeuner inclus. Si on est seul, le prix baisse de 10%, pas plus, car on n’économise qu’un petit déjeuner, la chambre double étant quand même prise pour la nuit. Il vaut donc mieux voyager en nombres pairs.
> MANGER
Question alimentation, c’est le système américain: des fast-foods partout, MacDonald en tête. Quand on est en randonnée dans des régions reculées, toute l’activité de restauration est concentrée autour des stations à essence, qu’il y ait un village autour ou pas. Les stations elles-mêmes vendent des chips, de la boisson, des sucreries. Autour, on trouvera les fast-foods. Une chaîne canadienne, «Chez Ashley», est célèbre pour le plat qu’elle propose, la «poutine»: c’est un plat inventé par M. Ashley, fait de pommes de terre en cubes, bouts de saucisses, de fromage en petits cubes avec, sur le tout, une sauce à la viande. Un repas consistant à connaître absolument! La cuisine canadienne, à part cela, se limite à peu de choses. Les restaurants ne sont pas bon marché mais, quand on vient du Liban, c’est difficile de se plaindre. Il y a plein de très bonnes bières. Dans les grandes villes, Québec ou Montréal, ce sont surtout les restaurants exotiques qui font la loi; personne n’y parle de restaurants canadiens. Globalement, il ne faut donc pas être exigeant sur la nourriture ni aller là-bas pour faire le gourmet.

 

4.000 kilomètres à travers les vastes espaces presque déserts du Canada, seul sur une moto, comme dans une fuite effrénée, pourquoi? Pourquoi donc quitter l’été chaud et riant de la Méditerranée pour ces espaces infinis, tantôt verts tantôt gris, du Canada?
 
Le fjord du Saguenay vu depuis Cap-Trinité
Le Canada, ce sont véritablement des espaces infinis de verdure, une forêt unique qui s’étend sur un espace grand comme un continent, parsemée d’une multitude de petits lacs, de rivières tantôt de taille humaine tantôt monstrueuses, violentes, effrayantes, de fjords aux parois escarpées. La Canada, pour un amoureux de la moto, ce sont des promesses infinies de bonheur, la promesse de rouler à tombeau ouvert sur des routes qui s’ouvrent au milieu de la forêt ou qui longent des mers grises et bleues qui s’étendent à perte de vue. Ce sont des haltes dans des criques de 10 kilomètres de large où l’on se trouve seul, contemplant des caps qui s’enfoncent au loin dans l’océan, perdus dans la brume, les vols d’oiseaux fous. Ce sont des chevauchées épiques au milieu d’une Nature immense et puissante: ici, la forêt pousse massivement; sa force vainc, le temps d’un été et en un combat difficile, la camisole du froid qui règne le reste de l’année et l’empêche de s’épanouir. La mer est immense, que rien ne limite.
grand rocher perce
le  grand «rocher percé»
Les poissons y sont baleines, rorquals, cachalots. Quand ils sont petits, c’est en bancs immenses qu’ils vivent. Les oiseaux s’y groupent en colonies de milliers d’individus comme les fous de Bassan de l’île Bonaventure où me déposait, par un jour gris et froid, la vedette en provenance de Percé, là où trône en pleine mer le grand «rocher percé». Aux confins du monde vivable, l’harmonie semble régner entre les espèces supérieures: les phoques semblent passer leur temps à s’amuser, les regards qu’ils nous jettent sont tranquilles et joyeux; les baleines du Saint-Laurent semblent s’y prélasser en attendant l’époque des migrations durant lesquelles se réveille toute une puissante activité amoureuse; les fous de Bassan, en couples fidèles, ne semblent s’être posés là que pour assurer à leur unique petit les conditions les plus propices à l’épanouissement de sa première année de vie.
colonie des fous de bassan
la colonie des fous de Bassan de l'île Bonaventure
Par beau temps, les forêts sont envahies d’insectes et de moustiques qui témoignent avec virulence des forces de la vie, trop longtemps enfouies sous le froid et la neige. Enfouies également, les traces d’une vie bien plus ancienne, si ancienne qu’elle semble venir d’un autre monde, figée vivante dans la pierre. Le parc à fossiles de la Miguasha offre une plongée vertigineuse dans le temps géologique avec la collection impressionnante de son musée dont l’emblématique fougère fossilisée. 

la fougère fossilisée emblématique du parc de la Miguasha
Mais le Canada, ce sont aussi des hommes qui ont affronté voici 400 ans des conditions de vie inhumaines et qui s’y sont adaptés avec succès. Mes logeurs étaient souvent d’anciens employés des scieries qui sont, avec le commerce des fourrures et la pêche, à l’origine du développement économique du Canada. Ils travaillaient dans l’usine de pulpe de bois et de pâte à papier à la belle saison, lorsque les rivières dégelées entraînaient les machines à couper ou broyer le bois. Mais lorsque les rivières gelaient à nouveau, c’est en forêt qu’ils étaient envoyés pour y passer l’hiver, par –20 ou –30. Là, leur travail consistait à abattre les arbres, à découper les troncs en tronçons de longueurs égales et à les descendre près des cours d’eau gelés en attendant que le dégel permette leur drainage jusqu’à la scierie installée en aval. J’ai vu des couples de retraités fatigués par trop d’enfants - jusqu’à 14 par famille – et des conditions de vie trop dures, droits et grands comme des sapins, les mains énormes, fortes et rugueuses. A 1.000 kilomètres de Québec ou de Montréal - cette dernière très cosmopolite, le Liban, curieusement, n’était jamais loin: telle logeuse avait un neveu marié à une libanaise ou un parent membre d’une force de l’ONU en poste au Liban; tel couple de pensionnaires français, suisses ou canadiens avec lesquels je prenais le petit déjeuner avait déjà visité notre pays.

Les trajets suivis pendant deux semaines à travers les étendues québécoises m’ont amené sur des lieux qui ont marqué le développement économique du Québec. Plus encore, certains lieux visités ont cristallisé sur le plan du développement économique la prise de conscience par les Canadiens-Français d’une identité nationale que l’envahisseur anglais avait tenté en vain d’effacer depuis sa conquête du Québec en 1760 et la cession par Louis XV de la Nouvelle-France à la Couronne d'Angleterre en 1763
. C’est ainsi que la pulperie de Chicoutimi, fondée en 1895, représente la première tentative dans l’histoire du Québec sous domination anglaise de créer une entreprise à capitaux 100% francophones. A la suite de son succès qui dépassa toutes les espérances, l’entreprise fut rachetée par des capitaux américains au début du 20ème siècle mais liquidée quelques années plus tard, dès la fin des années 20, victime d'une crise de surproduction généralisée et de l'effondrement des cours de la pâte à papier.
  pulperie chicoutimi
la pulperie de Chicoutimi
L’histoire économique du Canada est d’ailleurs à l’image de celle du continent nord-américain: elle illustre bien la montée de ce capitalisme conquérant, animé par des entrepreneurs audacieux qui drainent à leur suite des populations entières qui viennent s’installer sur les lieux de leurs aventures. Créateurs de richesses, innovateurs et donc destructeurs d’activités plus anciennes et plus traditionnelles, agents de développement pour les uns et de ruine pour les autres, ce n’est souvent pour eux qu’un moment de leur vie, l’occasion de faire fortune grâce à une opportunité précise: les fourrures, le bois et la pâte à papier. Plus tard, ce sera l’aluminium ou l’énergie électrique. Leur projet a un temps de vie calculable. Pour tous ceux qui les suivent, pourtant, c'est l'illusion d'un projet d'existence qu'ils s'imaginent définitif, l'installation sur un nouveau lieu de vie, l'espoir de se fixer quelque part, d'y créer un chez soi, de fonder une famille qu'on s'imagine voir grandir là. Quel malentendu! Vingt ans plus tard, la mine ferme, une fois le minerai épuisé, l’usine de pâte à papier perd sa rentabilité: toute activité s’éteint, les cœurs se brisent, des mondes basculent, les villes se vident. Les hommes doivent reprendre le chemin de l’exode par des conditions climatiques à faire frémir. Quand les bulldozers ne passent pas, quand les ferrailleurs sont occupés ailleurs, il ne reste plus que des villes fantômes groupées autour de l’usine, de la mine. C’est le cas de Val-Jalbert, au bord du lac Saint-Jean, un village désert né en 1902 autour de la pulperie nouvellement créée de Damase Jalbert et qui comptera en 1926 jusqu’à 950 habitants. En 1927, c’est l’effondrement des prix de la pâte à papier et la faillite. Val-Jalbert est peu à peu déserté. Les travaux de rénovation entrepris à partir de 1970 lui donnent une nouvelle existence. C’est aujourd’hui un musée de la vie québécoise au début du 20ième siècle grandeur nature et très visité. Tant d’autres villes du Québec, beaucoup plus éloignées, ont subi le même sort. Bien peu d’entre elles ont eu la chance de bénéficier d’une seconde chance.
barrage de manic
le barrage de Manic-5
Autre pan de la conscience collective québécoise, la construction du gigantesque barrage de Manic-5, situé à quelque 600 kilomètres de Québec et pour lequel une petite ville a dû être construite de manière artificielle avec son église, son école, ses habitations, ses clubs, etc, pour être rasée dès la fin des travaux huit ans plus tard. Pour la première fois de l’histoire du Québec, un chantier d’une pareille envergure était réalisé par des entreprises québécoises utilisant une technologie québécoise, sans apport technique ni financier du puissant voisin américain. Plus encore, la langue française était imposée comme langue unique de travail. L’architecte d’une pareille révolution: un personnage aujourd’hui mythique de l’histoire du nationalisme québécois contemporain: René Lévesque, alors ministre des ressources hydrauliques du Québec et qui deviendra ensuite Premier Ministre de cet Etat de 1976 à 1985. Une pièce de théâtre vue à Baie-Comeau, l’une des étapes du périple, relatait encore quarante ans plus tard l’épopée de la construction de Manic-5 et le contexte politique agité de l’époque.
maison blanchette
la Grande Grave, épicerie Hyman
D’un autre âge, l’héroïsme des pêcheurs de morue, installés avec leurs familles sur la façade atlantique du Canada, là-même où Jacques Cartier débarqua en 1534 pour prendre possession de ces terres au nom du roi de France François 1ier, transporte au bout des terres habitées une civilisation qui rappelle la Bretagne. Leurs maisons dont certaines sont aujourd’hui restaurées, telle la maison de Xavier Blanchette, témoigne de leur foi catholique intense et de la modicité de leur condition. Ils dépendaient entièrement du négociant local qui faisait crédit pour les équipements de pêche et de traitement de la morue (séchage et salage) comme pour les biens de consommation et ce, jusqu’à la livraison du produit de la pêche. Si celle-ci était mauvaise, les dettes du pêcheur allaient croissant jusqu’à ce qu’on en arrive à refuser de lui prêter davantage, ce qui précipitait la fin et jetait dans la misère. En l’occurrence, le négociant de la Grande Grave (la «grève» - la plage – prononcée avec un accent canadien d'une autre époque), le village  où se trouvait la propriété de Xavier Blanchette, M. Hyman, était un juif russe qui avait d'abord émigré à New-York où, comme tant d'autres, il avait changé de nom, avant de venir chercher fortune sur la côte canadienne en usant de ses talents de commerçant. Il n’est donc pas étonnant que la Gaspésie, la première région explorée par Jacques Cartier, occupe une place à part dans l’histoire du Québec. Certains lieux portent encore les noms que lui-même leur avait donné tel Cap-des-Rosiers au phare célèbre. Les villages de pêcheurs s’y étalent souvent espacés les uns des autres de plus de 20 kilomètres. Entre deux villages, une route qui longe la côte sur des centaines de kilomètres, la Route Panoramique de Gaspésie, tantôt au ras des flots, tantôt escaladant les collines avoisinantes.
phare cap des rosiers
le phare du Cap-des-Rosiers
Typique enfin du continent nord-américain, ces grandes fermes de pionniers modernes, descendants des pionniers d'autrefois qui arrivaient en chariot prendre possession d’un domaine jamais vu, munis d’un titre de propriété et de beaucoup d’espoirs et d’énergie. Les ciels qui les dominent sont immenses, les collines alentour douces et verdoyantes en été; les lacs qui s’égrènent en nombre tout autour, les rivières qui s’y jettent ou qui en partent sont tous riches en saumons qui font la célébrité de la région. Leurs grands bâtiments de bois laissent entrevoir un confort rustique de grands paysans prospères. Qu’il ferait bon s’y attarder!

sur la route, une grande ferme
Retour enfin à Québec pour déambuler sur la Terrasse Dufferin, longue corniche qui surplombe le Saint-Laurent à 80 mètres de hauteur, dominée par le majestueux Hotel Château Frontenac. Par temps clair, le regard porte à 200 kilomètres: 200 kilomètres dominés par le Fleuve bordé d’infinies collines verdoyantes.
terrasse dufferin, quebec
Québec, la Terrasse Dufferin
En été, ce sont des spectacles de plein air, des marchands de glace, des musiciens, à longueur de journée, que l’on y croise. Plusieurs fois j’y suis retourné regarder avec nostalgie ces espaces où je m’étais saoulé de grand air et de verdure, ces collines traversées sur un cheval docile de fer et de feu, ces distances avalées comme dans un rêve, pour reprendre ensuite, lentement, le chemin du retour...
2005, Charles Abdallah (texte & photos), tous droits réservés. Les photos ont toutes été prises en couleur, certaines (dont celle du Barrage Manic-5 et de la terrasse Dufferin à Québec) ont été retravaillées par Gregory Buchakjian pour Baron & Baron >> CONTACTEZ NOUS