| Récit de voyage en
Arménie, par Ariane Delacampagne. 1ere partie, flâneries
et promenades à Yerevan. |
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| Mercredi
22
juin 2005 : Vol
à
minuit de Beyrouth sur Armavia pour Yérévan (ou Erevan).
Une heure et demie
plus tard, nous débarquons à l’aéroport Zvartnotz,
poussiéreux, de style
soviétique. Nous attendons dans la file de contrôle
des passeports, sous
le regard impassible d’un policier en casquette verte, en forme de
soucoupe
volante. Les formalités sont courtes, comparé à
l’époque pas si lointaine où il
fallait enregistrer tous les objets qu’on portait sur soi, y compris
son
alliance de mariage.
Il est 4 heures du
matin quand nous sortons de
l’aéroport. Nous respirons l’air frais. De petites filles
attendant des
passagers avec leurs parents portent des bouquets géants,
enveloppés de
cellophane. Nous sommes assaillis par une dizaine de
« chauffeurs »
qui veulent nous emmener en ville pour 30 dollars U.S. Nous en trouvons
un qui
nous propose un tarif de 20 $. Il y a une heure où barguigner
n’a plus de sens.
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Yérévan (Erevan), Place de la République
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| Nous
montons
dans une voiture brinquebalante. Le
type, un grand blond, fonce à toute allure, au son d’une musique
stridente.
Nous roulons dans la nuit noire. A un moment, comme de nulle part,
surgissent des
enseignes au néon dignes de Las Vegas. Ce sont celles des
casinos qui ont été
refoulés aux portes de la ville. Après un bout de chemin,
nous voyons
l’enseigne lumineuse de la Yerevan Brandy Company, distillerie
géante de
vodka, de brandy et de cognac (qui fait aujourd'hui partie du groupe
Pernod-Ricard).
Pas d’inquiétude, nous n’avons pas débarqué
à Téhéran. Nous traversons à toute
allure la magnifique Place de la République qui est
impressionnante, même de
nuit, sans éclairage. Nous nous retrouvons devant notre
hôtel, les cheveux
ébouriffés et le cœur qui chavire. Le tout a duré
un quart d’heure. Le
chauffeur est tout fier de sa performance. Nous lui réglons le
prix de la
course. Notre arrivée fait sursauter le réceptionniste,
affalé sur un fauteuil.
Se levant brusquement, il retrouve ses réflexes et nous attribue
une chambre,
en ouvrant de grands yeux quand je lui demande si elle est calme.
Jeudi 23 juin :
Première
visite : la représentation consulaire du Haut Karabakh,
pour obtenir nos « visas »
au plus tôt. Elle se trouve rue Zarian, à l’autre bout de la ville. Nous prenons un taxi. C'est
notre premier contact avec Yérévan. Nous
découvrons ses avenues larges et agréables,
bordées d’arbres. Dès que nous quittons le centre, qui
subit des travaux
d’aménagement, nous voyons de petites habitations qui ont
chacune leur petite
vigne. La ville garde un cachet provincial, c'est rafraîchissant.
Nous finissons par
trouver sur une colline
« l’ambassade »
(la République autoproclamée du Haut Karabakh n’est
reconnue par aucun
gouvernement au monde à part celui d’Arménie). En
attendant notre tour, nous
avons tout le loisir de lire la Déclaration
d’indépendance du Karabakh affichée
au mur, en anglais. Nous sommes escortés au bout de quelques
minutes chez la
représentante consulaire, qui nous donne un formulaire à
remplir. Nous lui
demandons un visa sur papier séparé, ce qui est tout
à fait possible, d’après nos
guides (le Petit Futé, édition 2003 et le Armenia
& Karabakh,
de Matthiew Karanian et de Robert Kurkjian, Stone Garden Guide
Productions, Los
Angeles & Yerevan, 2004). La représentante consulaire, aux
yeux clairs et
au regard triste, hoche la tête, en disant que le
règlement a changé depuis. Nous
insistons, ne serait-ce qu’au cas où nous serions un jour
tentés de visiter
Bakou (un tampon du Haut-Karabakh ferme l’entrée en
Azerbaïdjan). Christian cite
Montaigne qui trouvait intolérable l’idée de ne pouvoir
visiter ne serait-ce qu’une
seule ville dans le monde.
En débouchant
sur le perron, nous avons une vison
magique : le mont Ararat (Massis, en arménien, Agri
Dagi, en turc),
avec ses cimes enneigées, qui culmine à 5165
mètres (statistiques arméniennes).
Cet ancien volcan (sa dernière éruption remonte à
1840) est visible de Yérévan
à Van. On dit que les moines arméniens ont un capuchon
conique rappelant le
mont, pour lequel le peuple d’Arménie tout entier a une
vénération et une
nostalgie particulières, étant donné qu’il ne fait
plus partie de son
territoire, tout en continuant de figurer sur le drapeau. Il se trouve
à 16 km
de la frontière iranienne et à 32 km de la
frontière arménienne. Sur ses pentes
naissent le Tigre et l’Euphrate, qui irriguent la Mésopotamie.
D’après la légende,
c'est là que se serait échouée l’Arche de
Noé, après le déluge, 4000 ans av.
J.-C. Le mont présente des formations naturelles qui ont pu
être confondues
avec le contour d’un bateau, mais les archéologues n’y ont
trouvé aucun vestige
du quatrième millénaire. Son ascension était
difficile, voire interdite, pour
des raisons politiques, d’autant qu’il se trouve dans une région
kurde, mais
depuis que le mont a été déclaré parc
naturel en 2004, des circuits de trekking
sont proposés par plusieurs agences, notamment turques.
L’ascension exige une
bonne condition physique. Il faut une dizaine de jours pour en venir
à bout et
cinq jours de bonne grimpette. A déconseiller aux petites
natures!
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Yérévan (Erevan), l'architecte Toumanian
devant la
"Cascade".
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| Un
klaxon nous tire de cette contemplation
quasi-mystique. Nous descendons l’avenue du maréchal Bagramian,
où se
trouve le palais présidentiel, de style néoclassique.
C’était l’ancien siège du
comité central du PC local. Nous nous faisons déposer
près de l’Opéra, le
quartier « intello » (pour peu que cette
expression ait encore un
sens, à l’époque post-communiste). Un peintre a
installé son chevalet
pratiquement au milieu de la chaussée et dessine des feux rouges
(on puise son inspiration
où l’on peut).
Nous allons
immédiatement voir la « Cascade »,
à proximité, avec la statue blanche de l’architecte
Tamanian, les deux mains
posées sur une table. Il tourne le dos à ce monument
pharaonique. On voit au
sommet l’obélisque du Cinquantenaire de l’Arménie
soviétique, ainsi que la
statue de « Mère Arménie », haute
d’une trentaine de mètres, qui
semble tenir un rouleau à pâtisserie à la main,
qu’elle pourrait asséner à un
mari infidèle. Malheureusement, aucune eau n'est jamais venue
alimenter la « Cascade ».
En 2001, un Arménien de la diaspora, Gérard Cafesjian, a
entrepris de rénover
la structure en béton. Il a réparé les escalators
qui mènent au sommet et a fait
planter des fleurs. Au sommet, le nouveau musée qui porte son
nom et qui a été intégré
à la Cascade comprend une collection d’objets d’art, notamment
la sculpture le Chat
(1999) de Botero. Il sera inauguré en 2006.
Quant à
l’opéra, bâtiment en hémicycle, son
accès
nous a été barré par un gardien, qui nous a
déclaré qu’il n'était pas visitable.
Nous entendons effectivement l’Orchestre philharmonique
répéter. Les opéras (notamment
le chef d’œuvre national « Anouche ») se donnent
en fait dans un autre
bâtiment, où nous entendons en passant près d’une
fenêtre un ténor faire ses
gammes. Nous nous contentons donc de visiter la grande esplanade, avec
ses nombreux
cafés et ses bancs. Les cafés, récents, ont
été construits, semble-t-il, de
manière illégale et envahissent l’espace public. Nous
essayons le café Jazzve
en nous asseyant à la première table libre. Une serveuse
nous demande aussitôt de
nous asseoir ailleurs, cette table étant
« réservée ». Sans doute à
un mafieux local.
Nous flânons sur
l’avenue Mesrop Machtots (ancienne
rue Lénine), du nom de l’inventeur de l’alphabet
arménien. Les trottoirs sont
larges, marcher est un plaisir. Il faut
attendre le feu rouge pour traverser la rue, généralement
en deux temps. L’avenue
est élégante, avec des boutiques de fringues, qui ne
doivent pas être données.
On peut s’arrêter partout à une terrasse de café
pour prendre une bière ou un khorovatz
(grillade) de poulet ou autre, tout en s’armant de patience car le
service est
lent. Les gens semblent prendre leur temps pour vivre, flâner. Il
faut dire aussi
que le taux de chômage est élevé (supérieur
à 40%).
La belle Mosquée
bleue des
Iraniens, date du XVII°-XVIII° siècle. Elle a
été rénovée récemment avec
des fonds iraniens et par des artisans de ce pays, maîtres dans
la technique des
revêtements de faïence émaillée. Le dôme
principal est recouvert de carreaux de
céramique polychromes, décorés de motifs floraux
jaunes, vert et bleus, ravissants.
Le vaste Marché
central, juste en face, est
un bâtiment de style vaguement assyrien avec, à
l’entrée des amoncellements de soudjouks
(à ne pas confondre avec la saucisse du même nom) - une
pâte de sirop de raisin
truffée de noix - ou encore d’abricots ou de poires
fourrés de noisettes et
d’amandes, qui semblent tout à fait bio. Le marché,
essentiellement constitué
de béton, est néanmoins intéressant sur le plan
architectural. L’étage
supérieur est désaffecté, mais les jeux d’ombre et
de lumière sont amusants.
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| Yérévan (Erevan), avenue Mesrop Machots
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| 15h45 :
nous sautons dans un taxi pour
retourner à la représentation du Karabakh. Le chauffeur,
gros et débonnaire,
confond les rues Sarian et Zarian. Il faut dire que notre prononciation
laisse
à désirer. Nous lui montrons le lieu sur la carte. Une
fois qu’il a compris, son
taxi part à l’assaut des collines. Il s’arrête au sommet
pour refaire le plein,
non pas devant la pompe à essence qui se trouve à
côté de nous, mais en puisant
dans un jerrican, au fond de son coffre. Certains véhicules,
notamment de vieux
bus, marchent au gaz. Christian dit qu’il y avait les mêmes sous
l’Occupation,
en France. Nous récupérons nos passeports. La
représentante consulaire nous
annonce que, par mesure exceptionnelle, les visas n’ont pas
été tamponnés sur nos
passeports mais sur une feuille séparée. L’ambassadeur a
bien voulu faire
exception. Nous la remercions, avant de sortir.
Nous hélons un
taxi et demandons au chauffeur de
nous déposer devant l’église Katoghike (XIII°
siècle), rue Abovian, ce
qui le rend perplexe. Pour simplifier, nous lui demandons de nous
déposer au
haut de la rue Abovian. Nous ne trouvons pas cette petite
église,
dissimulée dans une cour d’immeubles, qui mériterait
pourtant d’être vue,
puisque c'est la plus ancienne. Nous descendons la rue, qui est
parallèle à l’avenue
Mesrop Machtots. C'est une des plus pittoresques et une des plus
élégantes de
la capitale, avec ses demeures de deux étages à balcons
de style néoclassique
russe, aux frontons ouvragés. Nous passons devant l’hôtel
Erevan, construit sur
une place en demi-cercle, la place Charles Aznavour. Le cinéma
Moskva
lui fait face. Il affiche Kingdom of Heaven, en russe. Nous
visitons la
vidéothèque, qui nous permet de découvrir les
derniers succès à la mode, sur la
scène locale. Nous passons devant des boutiques chics de
vêtements et de tapis
pour touristes.
Nous finissons par
déboucher sur la magnifique Place
de la République (Hanrabédoutian Hrabarak), le cœur
de la capitale d’où
rayonnent les grands axes et qui fait 14 000 m2. De forme ovale, elle a
été
conçue par l’urbaniste et architecte Alexandre Tamanian
(1876-1936). Les
façades des bâtiments, recouvertes de tuf rose, sont
légèrement incurvées.
L’ensemble est à la fois grandiose et harmonieux.
Nous
nous dirigeons vers la fontaine centrale dans
laquelle s’ébattent des enfants. Nous en faisons le tour, elle
est étonnante.
Nous nous asseyons à la terrasse de l’hôtel Marriott,
anciennement « Hôtel
Armenia ». Nous voyons un écran géant,
à l’endroit où trônait jadis
fièrement la statue de Lénine, depuis
déboulonnée. La place a dû en voir, des
défilés officiels, à l’époque du
communisme, puis des manifestations monstres
en 1987-1988 réclamant que soit mis fin à la pollution
ainsi que le
rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie (non, le lien
n'est pas évident). Plusieurs
bâtiments de la place abritent aujourd'hui le ministère
des affaires
étrangères, le ministère des transports et des
télécommunications, la poste... C'est
une belle heure pour flâner, la lumière du soir est
magnifique.
Vendredi 24
juin :
arrêt à l’agence de voyages pour
préparer le programme de la semaine. Un
de leurs chauffeurs nous emmènera dans le Haut-Karabakh. Nous
aimerions bien
visiter le monastère de Ghandzasar, un des fleurons de
l’architecture
religieuse arménienne. Cependant, la route semble si
escarpée et si mauvaise
que nous y renonçons. Nous visiterons dans les jours qui
viennent d’autres
monastères, plus accessibles.
Flânerie dans la rue
Tigrane. Nous entrons
dans un marché étroit, vite étouffant. Les
marchands proposent les articles les
plus divers, comme des chaussures faites en S.A.R. (nom officiel de la
Syrie)
ou en Chine, des jeans, de la lingerie, des maillots venant de toute
l’Asie, et
surtout des produits ménagers. Rien de vraiment artisanal mais
la visite vaut
quand même la peine pour l’ambiance.
Nous marchons
jusqu'à la cathédrale moderne Saint
Grégoire l’Illuminateur, au bout de la rue, dont la construction
a été décidée
par le catholicosat d’Etchmiadzine, à l’occasion du
1700ème anniversaire de
l’adoption du christianisme (en l’an 301). La cathédrale, haute
de 54 mètres,
s’étend sur 3800 m2 et peut rassembler 1700 fidèles. Les
responsables ont vu
grand. Elle renferme notamment les précieuses reliques de Saint
Grégoire
l’Illuminateur, conservées pendant des siècles dans une
église de Naples et qui
ont été remises au catholicos par le pape en novembre
2000. Nous admirons de
l’extérieur la cathédrale, devant laquelle se dresse la
statue de David de
Sassoun. Toute la statuaire de la ville, principalement l’œuvre de
Yervant
Kotchar, est impressionnante, surtout pour qui aime les choses mastoc.
Nous visitons le parc
d’attractions, situé à
proximité. Des parents sapés attendent que leurs enfants
fassent un tour aux
différents manèges. Les hommes ont des chaussures
pointues, qui semblent être
la dernière mode à Yérévan. Ils portent
souvent des pantalons noirs à fines
rayures blanches. Les petits garçons ont des nœuds papillons.
Nous faisons un
arrêt dans un des restaurants de
l’allée des 2750 fontaines, avant de traverser un parc, dans
lequel des enfants
jouent avec un poney. Nous passons devant l’hôtel Chirak, qui
date de l’ère
soviétique. Un vieil homme tend une revue de mots croisés
en arménien à
Christian. Le groom de l’hôtel essaie de l’en dissuader, lui
disant que nous ne
parlons pas arménien. Il nous poursuit. Christian lui donne une
pièce. Une
bonne femme tenant par la main une petite fille blonde nous
réclame à son tour de
l’argent, évoquant son mari, tué au Karabakh. Tant de
tragédies.
Une amie
française nous emmène le soir dans un
restaurant branché, The Club, qui se trouve au 40, rue
Toumanian, en
sous-sol. Les plats ne sont pas exceptionnels mais l’ambiance est
sympathique.
Les gens arrivent tard. Nous voyons quelques blondes platinées,
on sent bien
que les jeunes s’éclatent, du moins ceux qui en ont les moyens.
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| 2005, Ariane
Delacampagne (texte et photos), pour Baron & Baron. tous droits
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