BARON & BARON > CARNETS & RECITS DE VOYAGES > ARMENIE > 2005, IIIe PARTIE [INCURSION AU HAUT KARABAKH]
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Troisième et dernière partie du récit d'Ariane Delacampagne en Arménie. Entrée au Haut Karrabakh (entité non reconnue par la Communauté internationale) et séjour à Stepanakert. Retour, via le monastère de Datev, à Yerevan, la capitale, pour visiter les musées et le monument du génocide arménien.
Nous reprenons la route vers 13 heures. Nous continuons de voir de petits vignobles et des maisons rurales traditionnelles avec des charpentes en bois. Nous passons non loin du gouffre de Maguil, une des six cavités naturelles les plus profondes du monde… Nous passons non loin de Djermouk, qui produit une eau minérale gazeuse aux grandes vertus thérapeutiques et qui possède des établissements de cure en bonne et due forme. Nous accédons au Zanguézour proprement dit, au niveau de la localité de Vaïk. Nous franchissons ensuite le col du Vorotan, à 2400 mètres d’altitude, ouvert de juin à novembre. La rivière, un affluent de l’Araxe, a creusé des gorges profondes dans la montagne.

Nous voyons sur la route un groupe de femmes rassemblées devant une voiture passablement rouillée, qui semble être un lieu de rendez-vous. Nous arrivons à Goris, ville citée par Xénophon dans son Anabase, récit de la retraite des Dix Mille en 401 av. J.-C. Il avait été frappé de voir à Goris et à Khandzoresk des habitations troglodytiques, aménagées dans de curieux cônes ou « cheminées de fées », percées de portes et de fenêtres, qui devaient être drôlement inconfortables.

Après Goris, nous traversons Tekh, le dernier village arménien avant la frontière. Nous quittons le territoire arménien pour nous engager dans le corridor de Latchine, qui fait 8 km de long. Il a fait l’objet d’âpres combats et négociations. Il est depuis 1994 sous contrôle arménien, les régions azéries au nord (Kelbadjar) et au sud (Khoubatly) ayant été conquises par les troupes arméniennes au terme de violents combats. La route s’améliore brusquement. Elle a été restaurée grâce au Fonds Hayastan, organisme international chargé de recueillir les fonds de la diaspora. On peut lire sur un panneau le nom de l’ingénieur chargé de l’entretien de la route.

Stepanakert, marche
Stepanakert (Haut Karrabakh), marché
Au bout du couloir, nous nous arrêtons au poste de contrôle, où nous présentons nos passeports à des soldats. Nous entrons dans le Karabakh proprement dit. Le paysage change de nouveau, nous voyons des montagnes verdoyantes, belles à couper le souffle. Difficile de croire que cette guerre a fait 30 000 morts et autant de réfugiés de part et d’autres.

Nous franchissons d’innombrables virages en tête d’épingle avant d’arriver à Chouchi, 30 km plus loin. Nous faisons un arrêt dans cette ville dévastée. On dirait Grozny telle que nous la montrent les photos des journaux. Chouchi, capitale historique du Karabakh, a été dévastée une première fois lors des guerres arméno-tartares au début du XX° siècle puis une deuxième fois en 1992, lorsqu’elle a été évacuée par les Azerbaïdjanais, qui l’utilisaient comme base pour bombarder Stépanakert, quelques kilomètres plus bas. Avant d’être chassés de la ville par une attaque surprise des Arméniens le 8 mai 1992, les Azerbaïdjanais avaient entreposé leurs armes et explosifs dans l’église Saint-Sauveur, une église en pierre blanche du XIX° siècle qui a été entièrement détruite et vient d’être reconstruite. La ville ne compte plus que 5000 habitants aujourd'hui. Nous en voyons quelques uns, réunis autour du petit marché.

Nous prenons des chemins difficilement praticables pour voir des immeubles dévastés, de vieilles maisons en pierre avec des balcons de bois ouvragé, vestiges de l’architecture arméno-russe du XIX° siècle, des bâtiments publics, des maisons de notables, en pierre et en bois, ainsi que des mosquées du XIX° siècle aux minarets décorés de faïence émaillée, bien entendu détruits. Nous voyons des constructions de nouvelles maisons mais la plupart des ruines de la guerre ont été (délibérément, sans doute) laissées en l’état.

Nous remontons dans la voiture pour nous rendre à Stépanakert, où nous passerons la nuit. L’hôtel « international » Nairi est en retrait et en hauteur par rapport à la ville. Le propriétaire a fait mettre des oursons à la réception disant « I love Australia ». Il vit six mois en Australie et six mois à Stépanakert. Il est d’Alep, parle français et a vécu 4 ans à Besançon.

Deux cars débarquent, transportant une soixantaine de jeunes Arméniens de Los Angeles. Nous allons dîner dans un restaurant situé dans un cadre idyllique, où on entend le murmure de l’eau qui passe et le chant des oiseaux. Quant à la nourriture, nous espérions avoir un bon vieux khorovatz mais nous n’avons que du poulet bouilli jusqu'à plus soif, accompagné de frites et autres mezzés. Des hommes jouent furtivement au fond du restaurant à une version « bazar » de la belote. De jeunes femmes les rejoignent. Certains disparaissent dans les « coupés », genre de motels, derrière nous. L’endroit attire les familles désirant célébrer des baptêmes et des mariages mais pour l’instant, l’atmosphère est tout sauf familiale.

Avant de regagner l’hôtel, nous faisons un tour du quartier. J’achète à l’épicerie un bout de chocolat turc (je relis deux fois l’étiquette). Christian expérimente à la boutique de spiritueux une vodka Arabika.

Mardi 28 juin :lever à 8h30. Nous nous rendons en ville pour un tour en voiture de Stépanakert, ville de style soviétique entourée de montagnes boisées. Nous passons dans un quartier entièrement rénové, avec des bâtiments administratifs. Comparés à ceux de Chouchi, les immeubles sont relativement cossus. Nous faisons un arrêt au marché local. Nous disposons de peu de temps, dommage, parce qu’il est pittoresque, avec les pains frits à l’entrée, les fruits, les légumes et surtout les habitants aux traits marqués. Nous passons au ministère des affaires étrangères enregistrer notre présence. La procédure prend un bon quart d’heure. Deux jeunes filles, dont une top-model de 1m80, recopient les contenus des deux passeports à la main, insèrent le tout dans l’ordinateur, puis photocopient les documents. Il faut bien s’occuper.

Nous quittons Stépanakert pour retourner en Arménie. Un char est exposé à l’entrée de la ville. C'est l’un des premiers qui a fait l’assaut sur Chouchi. Nous croisons une voiture de l’OSCE (une des organisations qui essaient depuis 1994 de négocier un règlement du conflit). Commence la série de tournants en tête d’épingle sur 40 km jusqu'au poste de contrôle, avant le corridor de Latchine. Un gamin essaie de vendre des cerises sur le bord de la route. Il est optimiste.

Nous arrivons au premier village arménien après la frontière, Tekh. C'est un village troglodytique, qui semble plutôt misérable. Nous croisons nombre de véhicules militaires en chemin, dont un char, ainsi que de nouveaux camions-citernes iraniens faisant la route Téhéran-Yérévan.

monastere de Datev
Monastère de Datev
A quelques kilomètres de Goris, nous nous arrêtons à une espèce de halte, non loin d’un tapis de boutons d’or. Nous avons rendez-vous avec un chauffeur local, qui nous doit emmener au monastère de Datev, dans sa Lada. Nous faisons connaissance. Il a un accent rocailleux. Sa fille étudie le français à l’école, dommage qu’elle ne l’accompagne pas. Nous montons à bord de l’improbable véhicule. Nous empruntons un chemin qui a dû être asphalté dans un passé fort lointain. Après une forêt de pylônes électriques, nous traversons un village dont les habitants soignent leurs jardins. Nous croisons un enfant sur un âne, transportant une énorme quantité de foin. C'est sans doute le seul moyen de transport pour les grosses charges. Nous commençons à descendre, les virages sont nombreux. Nous voyons au loin le monastère, à peine visible à l’œil nu. La route en lacets serpente dans un canyon vertigineux et verdoyant. Nous finissons par arriver à Datev. Heureusement le site est sublime, ce qui nous fait oublier notre fatigue. C'est effectivement un des plus beaux monastères d’Arménie. Il est entouré de puissantes murailles, d’où l’on a une superbe vue panoramique sur la vallée. Il a été relevé après un violent séisme. Au XI° siècle, le monastère, qui régnait sur de nombreux domaines alentour et abritait une brillante école, était une véritable ruche où vivaient des centaines de moines. Nous voyons la salle où ils recopiaient les manuscrits, avec un espace réservé aux livres, ainsi que le réfectoire, la cuisine. Le complexe est magnifique.

L’intérieur de l’église principale, entièrement restaurée, a des plafonds élevés. Nous voyons sur les murs des fragments de fresques exécutés au XIV° siècle par des maîtres occidentaux « de la nation franque ». Il n’en subsiste malheureusement pas grand-chose. Nous admirons de beaux khatchkars à l’extérieur, ainsi que la vue imprenable à 180° sur le canyon. Nous voyons le belvédère, au loin, et un village, niché dans un creux.

Départ à 15 heures pour Yérévan. Le trajet dure 4 heures. Nous avançons plein nord. Au bout d’un moment, nous arrivons dans la plaine de l’Ararat. A 19 heures, le soleil tape encore dur. Nous voyons distinctement les deux monts, le grand et le petit Ararat, avec les neiges éternelles qui recouvrent le premier. Les vignobles s’étalent à perte de vue. Nous croisons des troupeaux de moutons et de vaches. Nous arrivons dans les villages qui sont en bordure de Yérévan. Quelques kilomètres encore et nous sommes aux abords de la ville. Juste après la grande distillerie, nous sommes arrêtés par un policier bedonnant (ils le sont tous) qui nous demande les papiers de la voiture. Simple contrôle.

Yerevan, marche armenien
Yerevan (Erevan), marché arménien
Mercredi 29 juin : dernière journée de visite à Yérévan. Au bout de la rue Tigrane se trouve le Marché arménien qui comporte une section fruits et légumes à l’extérieur. Les gens vendent leurs produits à même le coffre de la voiture. A l’intérieur, dans un grand bâtiment moderne, se vendent toutes sortes de produits : pain lavash (sans levure), fromages, produits maraîchers, poulet, viande, spécialités locales. Tout est d’une propreté remarquable. Les fruits sont particulièrement savoureux, notamment les abricots et les cerises. D’autres marchés se trouvent de l’autre côté de la rue, plus près de la gare, avec des amoncellements de bonbons et surtout de bouteilles de whisky aux formes les plus biscornues, comme des instruments de musique ou des chaussures pour femmes.

Visite du musée Paradjanov, à environ 3 kilomètres du centre, dans le quartier dit « ethnographique » en raison d’une rangée de demeures anciennes, du siècle dernier, qui ont de jolis balcons ouvragés en bois. La maison a été choisie par Paradjanov, qui y a fait transposer sa vaste collection. Il est malheureusement décédé en 1990 avant d’avoir pu y habiter. La maison est à deux étages, en pierre de taille, au bord du col de Hrazdan.

A l’entrée, on voit une série d’affiches originales de festivals de cinéma et d’autres manifestations culturelles dans le monde entier. Paradjanov y figure aux côtés des plus grands cinéastes comme Fellini, Godard, Pasolini, etc. Il a une grande collection d’albums, de lettres, de photos, de cartes postales, de collages, de poupées, de chapeaux extravagants, de costumes… Ses œuvres sont extrêmement baroques, il utilisait tous les éléments qui lui tombaient sous la main, coquillages, bouts de verre ou de tissu, assiettes cassées, etc. Il a été emprisonné plusieurs fois sur des charges probablement fabriquées. Il est probable que ses mœurs et ses idées dérangeaient, son cinéma abondait de thèmes folkloriques et religieux qui n’étaient pas vraiment compatibles avec le réalisme social soviétique. Des intellectuels s’étaient mobilisés en sa faveur et Aragon avait personnellement demandé à Brejnev sa libération, ce qui ne l’a pas empêché de refaire de la prison. Sa filmographie n'est pas très vaste, mais chacun de ses films est un bijou. J’avais vu de lui Achek Kerib (1988), qui m’avait beaucoup impressionnée par la richesse de ses thèmes.

Deux pièces du musée ont été aménagées comme si c’était les siennes, comme nous l’explique une des responsables du musée, qui nous accompagne dans notre visite et qui parle français. Il se peut qu’elles aient été inspirées directement de sa maison de Tbilissi. Il a fallu aux conservateurs 15 ans pour constituer cette collection. Nous ressortons. L’atmosphère est légèrement étouffante. Ce ne devait pas être évident d’être un cinéaste ouvertement homosexuel et d’aller à l’encontre de l’esthétique ambiante.

Deuxième musée de la journée, celui du génocide, qui surplombe la ville. Il est situé dans le parc de Tsitsernakaberd. Le mémorial a été inauguré en 1967-1968 et le musée en 1995. Le mémorial consiste en une stèle de granit de 44 mètres de haut et en 12 blocs de basalte penchés sur une flamme éternelle, qui est le sanctuaire du mémorial. Les 12 blocs rappelant les khatchkars représentent les provinces d’Arménie occidentale où se sont produits les massacres, alors que la stèle symbolise la survie et le renouveau spirituel des Arméniens. Elle est fendue, pour montrer la dispersion tragique du peuple arménien.

Nous descendons voir le mémorial qui est sobre et réussi. Le 24 avril, il est recouvert de centaines de fleurs. Le mémorial juif de Berlin, qui vient d’être inauguré, a été construit dans le même esprit. Que dire, face à un génocide.

    
Yerevan, memorial du genocide
Yerevan (Erevan), Mémorial du Génocide Arménien

Nous cherchons le musée, qui est en sous-sol. Une jeune fille nous propose des explications en français. Nous déclinons poliment. Le musée est bien fait. A l’entrée, on voit une liste des provinces arméniennes, avec le nombre d’habitants, d’écoles, d’églises, à la veille et au lendemain du génocide. Les statistiques sont accablantes. Dans la salle principale, on voit des photos géantes prises principalement en 1915 par l’officier allemand Werner, stationné en Asie mineure, et par le travailleur humanitaire américain John Elder en 1917-1919. Les témoignages de diverses personnes de l’époque sont nombreux. Il s’agit de diplomates comme l’ambassadeur américain Henry Morgenthau, de missionnaires comme le docteur allemand Lepsius, de responsables de banques ou de résidents arabes. En sortant, nous voyons une rangée d’arbres plantés par des dirigeants du monde entier qui reconnaissent le génocide. On trouve parmi eux de nombreux chefs d’Etat, le pape, l’évêque de Lyon, des congressmen américains, des organisations caritatives et autres et même de simples particuliers…

Troisième arrêt-musée de la journée, le Maténadaran, un institut de recherche scientifique qui comprend aujourd'hui 11000 manuscrits et 3000 fragments anciens, dont 2500 de sources étrangères, principalement des ouvrages sur la culture classique et médiévale arméniennes : histoire, géographie, grammaire, droit, philosophie, cartographie, cosmographie, théorie du calendrier, médecine, mathématiques, alchimie, chimie, traductions, littérature, chroniques, histoire de l’art, enluminures, musique et théâtre. Certaines œuvres de l’Antiquité ne sont connues qu’à travers leurs traductions en arménien.

La salle ouverte au public depuis 1959 ne comporte que quelques rares manuscrits, qui méritent certainement la visite : livres de poèmes, romans,  ouvrages d’Aristote traduits en arméniens (il en existe de Théon d’Alexandrie, du 1er siècle ou de Zénon), manuscrits de l’historien Movsés Khorénatsi, ouvrages scientifiques, bibles, livres de prières, recueils de colophons des manuscrits médiévaux arméniens, un manuscrit fait par des moines du monastère de Datev, etc. Le plus grand livre est l’Homiliaire de Mouch, qui date de 1200. Il fait 70 x 55 cm, il pèse 27 kg et compte 603 folios. Le plus petit manuscrit, posé juste à côté, est un calendrier datant de 1434. Il mesure 3 x 4 cm et pèse 19 grammes. Il compte quand même 104 folios en parchemin. Le Maténadaran a aussi des ouvrages en hébreu, en éthiopien, en sanskrit, ainsi qu’un décret de Napoléon et une partition italienne. Nous n’avons pas eu le temps de voir la Galerie nationale d’art, ni le Musée d’histoire arménienne, avec les objets de l’époque ourartienne. Ce sera pour la prochaine fois.

Nous faisons un arrêt au café Charm, au bord de la route, qui a un charme indolent. Nous regardons la carte, qui ne propose que des boissons alcoolisées. Un cognac « Louis XIII », particulièrement rare semble-t-il, se vend à un million de drams, c'est-à-dire à 2000$ ! Nous sommes encore tombés sur un café fréquenté par des mafieux. Mais ils ont du cappuccino (non, il n'est pas aussi bon qu’à Rome). Nous nous enfonçons dans des sièges moelleux. De belles filles aux robes moulantes et aux talons aiguille passent sur le trottoir, en se déhanchant avec ostentation. A 19 heures, nous allons dîner à la terrasse du Marriott. L’écran géant passe une seule pub, celle d’une boutique de mariée. La pub en question utilise deux fois la Marche nuptiale de Lohengrin dans son jingle, qui passe en boucle. Au bout de la vingtième fois, ils ont définitivement réussi à me faire haïr Wagner. Nous sommes heureux d’avoir un peu de fraîcheur. Nous allons à 20 heures à l’aéroport Zvartnotz qui à lui seul vaut le détour, tant il est emblématique de l’époque soviétique. Nous prenons le vol de retour pour Beyrouth qui est retardé de 45 mn (en raison d’un gros orage)…

FIN DU VOYAGE

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