Récit de voyage à Hanoi,
par Gregory Buchakjian, historien d'art, avec la complicité et
l'amitié de Patrick Barbéris, cinéaste et amoureux
du Vietnam.
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Toutes
les informations pratiques et les bonnes adresses sur la page Hanoi City Guide.
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Hanoi,
février 2007
Sept ans après, me revoilà à Hanoi.
« Vous n’allez pas reconnaître le pays, tant il a
changé ! » avait dit l’ambassadeur du Vietnam au Caire.
Certes, l’aéroport est devenu moins archaïque, oui, on ne
fait plus la queue pendant trois heures au contrôle de police… Il
y a toujours - des travaux d’infrastructure, de routes, de ponts,
d’autoroutes, mais disons que c’est dans l’ordre des choses pour un
pays en pleine croissance économique... On mettra aussi sur le
compte de cette croissance la modernisation du parc automobile et
l’augmentation de voitures de luxe – BMW, Mercedes, Hummer, Porsche
Cayenne – même si celles-ci restent relativement marginales et
l’invasion du paysage par les panneaux publicitaires, encore que ces
derniers semblent exclusivement voués à vanter des
produits très spécialisés liés à
l’industrie et la construction plutôt que les articles de
consommation courante.
Changé, le Vietnam ? Je ne sais pas. Pas au point de ne pas le
reconnaître. |

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1. Vietnam, Hanoi
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| Les
traditions, elles, demeurent. Partout, le long des routes, de petits
arbustes, des cerisiers, sont alignés, groupés et
trimbalés à dos d’homme ou à l’arrière des
motos et autres scooters, triplant leurs envergures et provoquant des
incidents de circulation inextricables. Ces arbres sont aux vietnamiens
l’équivalent de nos sapins de noël. Tout le monde en
ramène pour décorer sa maison ou son magasin en vue des
célébrations du Têt, le nouvel an vietnamien. A une
dizaine de jours de la fête, la ville et ses alentours vivent une
ambiance de fébrilité. |

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| 2. Vietnam, Hanoi |
Elsa
et les motards
A peine avais-je posé mes affaires à l’hôtel que,
déambulant dans le centre, mon regard avait été
attiré par une installation artistique composée d’un
alignement de bonshommes en nylon suspendus au plafond. Entré
pour voir, dans ce qui s’est avéré être l’espace
culturel français, je me suis retrouvé dans un auditorium
ou se déroulait un débat sur le port du casque. Au
Vietnam, tout le monde circule en moto et personne (du moins en ville)
ne porte le casque. Résultat : 12000 morts par an, sans compter
les blessés. Sur le chemin de l’aéroport, j’ai d’ailleurs
eu droit à un accident au terme duquel plusieurs motards
gisaient au sol. J’imaginais le pire et l’arrivée des flics et
des ambulances... Tu parles ! Les flics en ont rien à foutre -
et les motards qui avaient l'air raides morts se sont relevés
comme si de rien était et, après une brève
algarade avec le chauffeur du taxi (pour la forme), chacun a repris son
chemin. Mais revenons au débat, c'était du Beckett.
Pourquoi ne portent-ils pas de casque? Les garçons ont dit que
ça leur donnait un air ridicule, les filles que ça
dérangeait leur coiffure, et tout le monde était d’accord
qu’on ne pouvait plus parler au téléphone portable avec.
Au cocktail qui s’en est suivi, j’ai rencontré Elsa, membre de
l’association Un casque = Une vie / Helmet = Life. Elsa est libanaise
et vit à Hanoi. Par la suite, j’ai accroché le badge de
l’association sur mon sac à dos, ce qui ne m’a pas
empêché de circuler à moto – notamment en moto taxi
– durant tout le séjour, sans casque bien entendu.
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| 3. Vietnam, Bat Trang, Nguyen
le potier |
| C’est
sur la vieille moto – alimentée par un carburant hybride
contenant de l’huile et qu’une seule station service de Hanoi est
capable de préparer - de mon amie et ange gardien Valérie
que je suis allé à Bat Trang, à 10 km de Hanoi. Il
y avait tant de poussière sur la route – entre autres à
cause des travaux d’infrastructures routières cités plus
haut - que j’ai du envelopper ma tête dans un châle
acheté à des bédouins à Palmyre
(bédouins qui avaient voulu acheter, de leur côté,
Mayssa, mais c’est une autre histoire). Bref, je devais ressembler
à ces personnages fantomatiques peints par Magritte. Bat Trang
est un village ou tout le monde fait de la céramique. Je ne vous
dis pas le genre d'endroit comme je les déteste : partout des
pots, des vases, des urnes, les un plus kitsch que les autres, et, le
summum des chiens de garde en porcelaine glacée... Et l'atelier
familial de Nguyen. Derrière la boutique, une petite cour qui
sert aussi de salon et de cuisine, on s'installe autour d'un thé
et là, super conversation, car Nguyen ne parle rien d'autre que
vietnamien. Ce type, qui doit avoir trente ans, crée des objets
aux formes contemporaines – rien à voir avec les horreurs
citées plus haut – dont les motifs évoquent parfois les
céramiques dessinées par Picasso à Vallauris, les
drippings de Jackson Pollock ou des océans de
spermatozoïdes. Nguyen bosse avec papa (qui parle anglais), et son
coté trendy, ce n’est pas de la fantaisie, c'est l'instinct de
survie pour contrer la concurrence chinoise qui sature le marché
(d’ailleurs on s'arrache ses créations dans les boutiques de New
York et de San Francisco). Tout se passe dans la maison, avec toute la
smala et la soupe (pho) qui mijote. Mais je ne vous raconte pas, la
conversation, vraiment génial. Sur le chemin du retour,
Valérie et moi avons traversé le Pont Long Biên,
anciennement nommé Pont Paul Doumer. Le pont est immense
(près d’un kilomètre de long), et délabré.
Nombre de ses superstructures métalliques ont été
détruites lors des bombardements de la US Air Force sur Hanoi et
l’ouvrage a été plus ou moins rafistolé pour
permettre le trafic des motos et de la ligne de chemin de fer. |

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| 4. Vietnam, Hanoi,
Pont Long Biên,
ex. Pont Paul Doumer |
| Les
routes du nord Vietnam, j’allais avoir l’occasion de les parcourir
à nouveau avec Patrick (Baron), arrivé une semaine
après moi à Hanoi. Nous sommes allés en promenade
dans la région de Ninh Binh, dont l’attraction principale est le
paysage de Tam Coc. L’endroit est plus connu sous le surnom de Baie
d’Ha Long terrestre, par allusion à la célèbre
baie d'Ha Long qui, pour ceux qui ne connaissent pas, figure sur le
background du logo de Baron et Baron. Après trois heures de
route, on prend des barques conduites par des femmes, le long d’un
cours d’eau. On évolue dans un magnifique paysage de
rizières desquelles émergent des pitons rocheux aux
formes expressionnistes, hérissés d'arbres et
habités par des chèvres et des volatiles colorés.
On traverse, de temps à autre, une grotte. A la fin du parcours
habituellement réservé aux touristes, nous avions envie
d’en voir plus de ces paysages dignes des plus belles peintures
chinoises. Les rameuses, à qui nous avons promis un petit
supplément, se sont fait un plaisir de nous conduire un peu plus
loin, dans cette nature impermanente. |

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5. Vietnam, grottes de Tam Coc
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| Dans
les rues de Hanoi, arpentées avec Baron, il y a deux choses
auxquelles on ne peut pas échapper : Les motos et les galeries
de d’art. De l’opéra à la cathédrale, ces
officines qui se comptent par centaines vendent soi disant de la
peinture moderne, exposant en fait les mêmes œuvres de
mêmes artistes, comme si ces toiles avaient été
produites à la chaîne dans le but de satisfaire des
clients plus ou moins fortunés mais surtout peu exigeants. De la
peinture qui se veut vietnamienne, avec son lot de femmes en blanc, de
paysages bucoliques et de maisons traditionnelles, de la peinture de
bonne facture mais de la peinture de dentiste quand même qui a vu
son essor grâce à la construction d’hôtels – il faut
bien meubler les murs des chambres, des salons et des couloirs – et le
remplissage de ces derniers par des visiteurs prêts à
payer entre 10 et 3000 dollars pour ramener chez eux un souvenir
pictural du pays. Hanoi évolue, mais Hanoi ne tombe heureusement
pas encore dans le piège du capitalisme à outrance et ne
perd pas son âme. Ce que Hanoi a de génial est la
porosité de son tissu urbain entre un quartier et l’autre. On
sent que les quartiers s’enveloppent les uns les autres, sans ruptures,
sans frontières invisibles. Entre le vieux quartier, dit des
corporations, la ville coloniale et les extensions de la ville moderne,
on se laisse glisser en douceur. Les concepteurs du projet de
reconstruction du centre ville de Beyrouth auraient bien fait de venir
apprendre la leçon de Hanoi au lieu de pondre cette oasis pour
milliardaires qui ne fonctionne finalement que comme terrain de jeu
pour manifestants. Hanoi, faut-il le dire, est une miraculée.
Malgré les bombardements qui n’étaient pas de la
rigolade, elle a conservé la majeure partie de son patrimoine
architectural et de sa vie urbaine. |

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6. Vietnam, Hanoi, quartier
des corporations
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| Entre
le pont Long Bien et le Lac Hoan Kiem, le quartier des corporations est
un fabuleux concentré de vie. Chaque rue était
initialement dédiée à un commerce particulier.
Certaines ont gardé leur affectation d’origine, d’autres ont
évolué. Bannières religieuses, plaques
funéraires, peintures sur laque, statues de Bouddha dodues et
dorées, accessoires pour les fêtes du Têt et de la
Saint Valentin, les étalages rivalisent en originalité et
en kitsch. Parfois c’est plus austère, comme sur Hang Thiec, ou
s’alignent les gaines d’aération de cuisines en aluminium. Parmi
ces emboîtements de volumes monochromes ressortent les couleurs
des bateaux de Binh Bé. Binh Bé fabrique et vend les
mêmes articles que ses voisins. Mais en plus, il fabrique,
à partir de canettes de bière et de coca cola
recyclées, des bateaux jouets. Les plus petits sont faits pour
être aimantés au frigo, les grands flottent et sont
doté d’un système de brûleur permettant d’avancer
en dégageant de la fumée des cheminées.
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| 7. Vietnam, Hanoi,
marché Đồng Xuân |
L’homme
à la Cadillac d’or
Vu Dan Tan a l’apparence – mais pas l’age – d’un superbe vieillard,
avec une longue barbe blanche, de petits yeux d'un noir aussi lumineux
que dans le Portrait de Juan de Pareja peint par Vélasquez
(Metropolitan Museum of Art, New York) et des pommettes saillantes
émergeant de son visage décharné. Il vit et
travaille avec sa femme Natasha Kraevskaia dans sa maison atelier sur
Hang Bong, au cœur ce quartier qui bouillonne. Son antre un
capharnaüm tel qu'il est impossible de distinguer les
matériaux de rebus des oeuvres d'art, des peintures qui semblent
toutes inachevées, des sculptures qui ressemblent plus a des
mannequins désarticulés, et des lettres sur lesquelles il
est systématiquement écrit, en français : «
je t'aime ». Cet atelier galerie géré par Natasha a
été un lieu pionnier dans la genèse et
l’exportation – de New York à Kassel - de l’art moderne
vietnamien. En 1988, il n’y avait dans le pays aucune autre
référence que le réalisme socialiste. Ces artistes
ont vécu un moment originel dans la genèse de ce qui
allait devenir une avant-garde et c’est tout à leur honneur
d’avoir tout inventé pratiquement à partir de
zéro. En 1999, invité en résidence à
Oakland, près de San Francisco, Vu entreprit un de ses projets
les plus audacieux : Il y a récupéré une Cadillac
de 1961 et l’a désossée pour la reconstruire, avec des
ailes, et la peindre en doré, en Icare. Intitulée Rien
Car Nation, cette déconstruction du rêve américain
fut été entreprise avec Le Hong Thai, peintre et ami de
Vu. |

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8. Vietnam, près de
Hanoi, atelier de Le Hong Thai
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| Thai,
qui a poursuivi le concept en peignant un camion en or pour le faire
circuler dans les rues de Hanoi, est surtout connu pour être le
maître de la laque. Technique traditionnelle inhérente
à la culture du Vietnam, la laque a été
entièrement réinventée par Thai. Travaillée
sur bois ou sur des toiles très fines, elle donne un rendu mat
à des peintures peuplées de figures – dont des pin-up –
émergeant de paysages désertiques. Cet homme solitaire
produit des images qui, pour reprendre les termes de Matisse, font des
trous dans le mur. A l’opposé des peintres pour chambres
d’hôtels cités plus haut dont les femmes en blanc
rassurent, Thai bouleverse. Quand on regarde ses œuvres, on ne se dit
pas que c’est de la peinture vietnamienne. On se dit, comme quand on
admire un Willem de Kooning, que c’est de la peinture, tout court.
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| 9. Vietnam, près de
Hanoi, atelier de Le Hong Thai |
| Cette
peinture qui ne vit pas grâce à la construction
d’hôtels mais à l’amour de collectionneurs, je la retrouve
dans les récits passionnés de Thao. Thao incarne par
excellence l'image de la vietnamienne jeune et branchée:
coiffure a la garçonne, vêtements de designers et l'art de
savoir parler aux gens. Née dans un village a mi chemin entre
Hanoi et Sapa, elle est descendue à la capitale à 14 ans
et a suivi des études de finance avant de finir dans une ONG
suédoise s'occupant d'environnement. Au cours d'un voyage au
Laos, elle a rencontré une américaine d'origine
vietnamienne journaliste au New York Times, qui l'a
présentée a plein de gens, dont Susan,
propriétaire de la meilleure galerie d'art contemporain du pays.
En neuf mois, Thao qui ne savait rien du monde de l'art, est devenue
''assistant director'' de la galerie et encyclopédie ambulante
de l'art et des artistes de son pays. Thao me parle du Gang des cinq et
des débuts, il y a un vingtaine d’années, dans un Vietnam
en paix après plus d’un demi siècle de guerres, de la
vraie peinture moderne, comme les vaches et les buffles en aplats aux
des couleurs franches de Ha Tri Hieu. A ce «gang»
composé d’artistes males a répondu un groupe de femmes
artistes qui n’a pas fait dans la dentelle. Les figures fantomatiques
et désarticulées en gris et noir de Dinh Y Nhi sont si
terrifiantes que le public a longtemps cru que leur auteur était
une malade mentale. Un autre type de violence s’invite parfois dans les
gravures de Le Quoc Viet. Artiste atypique issu d’une famille pauvre et
ayant grandi dans un monastère, son travail est largement
inspiré par la culture et les traditions populaires. Une de ses
œuvres les plus spectaculaires reproduit les funérailles de son
maître, pourtant toujours en vie, comme si l’artiste avait voulu,
au sens freudien du terme, tuer le père. Autour du faux
défunt couché sur un lit de lotus, des personnages
portant des masques mortuaires Awk et autres créatures volantes
font penser à l’univers du bédéiste David B. |

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| 10. Vietnam, Hanoi, le temple
de la littérature |
La fille aux roses
blanches (rencontre silencieuse)
Elle portait un
pantalon en lin gris, une chemisette imprimée et un turban.
Marchant en se dandinant dans le lobby du Métropole, elle
chantonnait quelque chose et tripotait sa camera, un vieux reflex
manuel comme on n'en voit plus. Et puis elle s'est mise à
photographier en gros plan les bouquets de roses blanches se trouvant
dans les salons de l'hôtel. Non que j'aie quelque chose contre
les roses blanches - bien au contraire - ce choix paraissait
étrange tant la flore a sa disposition présentait des
bouquets autrement plus exotiques, sans compter les magnifiques arbres
de cerisiers en fleur. Lors de mon arrivée, au début de
ce récit, les arbres n'étaient que branches
desséchées. Depuis avant hier ils ont commence a fleurir
laissant sortir de petits bourdons roses et c'est magnifique. Pour
revenir à la fille aux roses blanches, j'ignore son nom. Nous ne
nous sommes pas adresses la parole, juste un échange de
sourires. Tout ce que je sais d’elle est le numéro de sa chambre
: 377. |
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11. Vietnam, Hanoi, la
place de l'opéra, deux nuits avant le têt
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Le lettré et le
guerrier
14 février, ma dernière soirée à Hanoi.
Saint Valentin oblige, tous les bancs sur la corniche du Lac Hoan Kiem
sont occupés par des amoureux s’embrassant goulûment. On
est aussi à quelques jours du Têt et devant l'Opéra
(réplique de celui de Paris), on a dressé la scène
pour une soirée qui sera sans doute des plus colorées,
avec d'immenses tambours et un bassin pour le spectacle de marionnettes
sur l'eau. Apres un dîner au Cyclo et un Jack Daniels au Funky
Monkey, un des bars branchés de Hanoi ou on m’a proposé
de fumer de la narguilé, je suis rentré à pied
à l’hôtel. Devant l’Opéra, je me suis
installé pour faire un dessin, le dernier du voyage, de
l’édifice néoclassique et de tout le bordel. Quand je
parle de bordel c’est à tous les sens du terme. Bordel pour
parler d’agitation autour de la scène qui est en train
d’être montée, mais aussi bordel parce qu’à force
d’habiter le quartier depuis dix jours j’ai compris que c’était
un haut lieu de l’activité nocturne de ces jeunes femmes qui
viennent vous accoster à moto pour un « lady boom boom
»! Il devait être une ou deux heures du matin et je
continuais à dessiner. Un taxi s’est arrêté
à ma hauteur, au beau milieu de la place et le chauffeur et
descendu voir ce que je faisais. Il a regardé ce que je faisais
et s’est assis à coté de moi. Il a sorti un paquet de
clopes, m’en a propose une, j’ai dit merci, et il a fumé seul,
pendant que je dessinais les motos qui vrombissaient dans la nuit. Thom
et moi sommes restés comme ça un moment, lui avec sa
fumée, moi avec mes stabilos, puis nous nous sommes
souhaités une bonne nouvelle année. A mon retour, j’ai
raconté cette histoire à mon ami Patrick (pas Baron,
cité plus haut) qui m’a dit que j’avais vécu l’histoire
du lettré et du guerrier. Dans la culture ancienne chinoise, le
lettré – ou le peintre, c’est souvent les mêmes – est
respecté, vénéré par le guerrier qui, en
échange, le protège. Ce soir là, le lettré
c’était moi, le guerrier c’était Thom le chauffeur de
taxi. Ce qui l’intéressait, c’était le geste. Peindre,
dessiner, écrire, c’est un geste.
Le
lendemain, Hanoi a commencé à se calmer, la
majorité de ses habitants ayant quitté la ville pour
fêter en famille, dans les provinces. Et moi aussi je suis parti,
retrouver la fébrilité de Kuala Lumpur, la ville qui ne
dort jamais.
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Texte:
Gregory Buchakjian, avec la complicité de Patrick
Barbéris. Photographies et illustrations: Gregory Buchakjian
(2-4, 7-11) et Patrick Kassardjian (1, 5-6). Merci à
Valérie Blondeau, Le Hong Thai, Elsa Salamé et Nguyen
Phuong Thao.
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