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BARON & BARON A ISTANBUL: CITY GUIDE | RECITS DE VOYAGE: 2007 [UNKNOWN] 1. LUMIERE | 2007 [UNKNOWN] 2. CHAOS | 2003 [CEMBERLITAS HAMMAM]
Ce récit est la troisième opération de l’Académie Libanaise des Beaux-Arts ALBA publiée sur ce site après A Baalbeck avec les dieux (2004) et Une nuit au Hammam (2004). L’auteur du récit (Gregory Buchakjian) a co-organisé ce voyage avec Josiane Torbey (tous deux sont profs d’histoire de l’art), Abdelnour Abdelnour (responsable administratif), Marc Baroud (prof de design), Carlo Massoud et Serge Moushaty (étudiants).
Les photographies et illustrations (de Sandra Fayad, Alexandra Nysten et Gregory Buchakjian) ne correspondent pas forcément aux lieux décrits dans le texte.
Le carnet d’adresse Baron & Baron pour Istanbul figure sur la page Istanbul City Guide.
HAMAM (FLOP) STORY
Istanbul est sans aucun doute la ville au monde qui compte le plus grand nombre de hammams, ces établissements de bains publics qui furent, à travers la peinture orientaliste, une icône de l’orient arabo musulman. Deux ans et demi après notre soirée mémorable dans un hammam à Alep, un des objectifs du voyage était de rééditer une séance de soins et de sensualité collective. Carlo et Greg se sont donnés pour mission de faire un choix parmi les lieux dédiés à cette activité. Premier choix, Cemberlitaş, au cœur du centre historique de Sutlanahmet, une des adresses les plus prisées de la ville et qui a fait l’objet d’un récit sur ce même site Internet Baron & Baron. Mais Cemberlitaş a du changer depuis la visite de Sary, notre collègue. L’entrée, naguère empreinte de mystère, a été habillée d’une façade hideuse en verre fumé couverte d’autocollants de cartes bancaires et autres agences de voyages avec un présentoir de brochures et de prospectus. Depuis l’extérieur, l’endroit a autant de charme qu’une cantine de gare.
- On entre ?
- Non. Essayons ailleurs.
Le second choix s’est porté sur le Galatasaray Hamam, niché au fond d’une petite ruelle tranquille du quartier de Beyoğlu. L’entrée laisse présager une ambiance moins commerciale et touristique que Cemberlitaş, allons y ! Dans le hall, il y a néanmoins deux détails qui tuent. La première est la liste des prix, vraiment prohibitifs, la seconde est l’architecture de l’antichambre, qui ressemble plus à un hall d’immeuble des années 1920 qu’à une salle à coupole remontant à 1481. L’adresse étant vantée comme une des meilleures par le guide Time Out, on se dit que l’habit de fait pas le moine et on y va. Après le déshabillage, Carlo et Greg pénètrent au cœur du hammam, dans le caldarium. Un caldarium sans vapeur, sans l’humidité produite par ladite vapeur et chauffé par… le chauffage central au mazout. On se demande ce qui justifie les 50 dollars facturés. Peut être la prestation de massage et de frottage ? Carlo et Greg regardent les clients, des mastodontes et un gringalet espagnols se faire torturer par deux préposés peu inspirés en attendant leur tour. Une fois leur tour venu, ils constatent que les préposés ne savent faire qu’une seule chose: rappeler au client de verser un bon pourboire à la sortie. Bref, Galatasaray Hamam = piège à cons.
Comme Carlo et Greg sont tenaces, ils font une troisième tentative, sur les conseils d’un stambouliote, au Büyük Hamam. Attenant à la mosquée de Kasimpaşa, l’endroit est beaucoup plus authentique et accueille visiblement une clientèle autochtone. L’architecture du lieu n’a décidément rien de spécial, le caldarium n’a pas plus de vapeur qu’à Galatasaray, les prestations sont, en revanche, excellentes. Un bon hammam, oui. Une expérience mémorable, non.
Vendredi 27 avril 2007, 10h00, extérieur jour.
Une lumière blanche, comme celles qu’il y a parfois dans les peintures de Turner, balaye le centre historique de Constantinople. Tout le monde a faim, tout le monde à sommeil, mais les nourritures du corps attendront. La première heure de ce voyage est consacrée au monument le plus célèbre de l’empire romain d’orient, cette chose à coupole flanquée de quatre minarets qui revient immanquablement dans mes cours d’histoire de l’art depuis dix ans. Aussi célèbre que le Parthénon et le Taj Mahal, Hagia Sophia (Sainte Sophie, Aya Sofya) donne à première vue une impression de laideur et de décrépitude. Lors de ma première visite dans cette ville, en 1998, j’avais été tellement horrifié par ces lourds contreforts – rendus nécessaires pour soutenir la coupole qui s’était effondrée en 559 – et ces murs disparates que je m’étais demandé pourquoi les turcs, lors de la chute de Byzance, ne l’avaient pas démolie. Pour qui a eu le privilège s’admirer la blancheur immaculée et la perfection des formes du Taj Mahal (1), Hagia Sophia ne semble qu’un immonde amoncellement de pierre et de brique.

1. Istanbul, le Bosphore
Il faut à présent, avec Josiane, ma collègue prof. d'histoire de l’art à l’Alba, expliquer à quarante étudiants l’intérêt architectural de ce monstre, tenter d’analyser (encore faut-il les comprendre !) les superpositions, ajouts, ouvertures, arcs, qui le composent. Et ce, après une nuit blanche commencée au Crystal (2) et poursuivie dans l’avion, la cervelle encore imbibée de Russian Standard, et l’esprit plus préoccupé par l’éventuelle parution sur Facebook des photos de la très peu orthodoxe soirée que des motifs qui ont poussé Justinien à commander cet ouvrage à Athémios de Tralles et Isidore de Milet. Passées les considérations historiques, le discours s’accroche à la façade hétéroclite et ses superpositions de couches, son apparent inachèvement comme la tour de Babel peinte de Bruegel ou la Sagrada Familia à Barcelone, ou encore une structure de reconstruction radicale, pour reprendre les termes de Lebbeus Woods, ou encore mille autres choses, presque les anarchitectures de Gordon Matta Clark. Et c’est là que ce matin cristallin, ce qui était, à mes yeux, hideux, passait pour devenir génial.

2. Istanbul, près du bazar égyptien
Vendredi, 11h00, intérieur jour. La coupole, l’élévation, la lumière, l’or des mosaïques. Comme une curieuse distorsion de la mémoire, Hagia Sophia m’avait laissé le souvenir d’un étincellement de lumière, alors qu’au contraire, elle dégage une sombre impression de mystère. J’avais en tête un lieu tapissé de mosaïques sur fond d’or alors que ces dernières, à quelques- très belles - exceptions près, disparu depuis longtemps. Seule chose qui est toujours là dix ans après, l’immense échafaudage dont on finit par se demander s’il ne va pas tomber en ruines avec l’édifice tout entier, lequel dégage, malgré sa magnificence, quelque chose de pourri. Une pourriture n’est rien à côté de celle qu’on appelle la « petite Haya Sofia - Kuçuck Aya Sofia », l’ancienne église des Saints Serge et Bacchus. Son plan rappelle celui de Sainte Sophie, en plus petit mais ce que l’imam en charge de la mosquée, un homme fort affable, avait tenu à me montrer lors de mon premier séjour, étaient les innombrables fissures qui éventraient les voûtes de l’édifice. L’emplacement de Kuçuck Aya Sofia près d’une voie ferrée longeant la mer de Marmara n’arrangeait rien à sa mélancolie - hüzün - terme abondamment employé pour évoquer la décrépitude des ruines de la ville. L’incursion dans les dédales de ce quartier avait aussi été l’occasion de découvrir un autre petit bijou, la Sokollu Mehmetpaça Camii, construite par Sinan en 1570 sur un terrain en pente. L’architecte, dans sa quête de la lumière qui trouvera son apothéose à la mosquée Mihrimah, a ici conçu un escalier tunnel partant du point le moins élevé pour aboutir à la cour que se sont appropriés les enfants du coin.
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3. Istanbul, quelque part
Notre quête de la lumière allait franchir d’autres étapes avant d’aboutir à Mihrimah.
La première passait, paradoxalement par les entrailles de la ville. Cette ville ou l’eau est partout, entre la Corne d’Or, la Mer de Marmara et le Bosphore, a toujours souffert de problèmes d’approvisionnement. Les imposantes infrastructures construites à cet effet dès l’empire romain - aqueduc de Valens - puis à l’époque ottomane - poétique aqueduc de Mağlova conçu par Sinan et toujours enfoui dans une forêt des environs – sont là pour en témoigner. A ces monumentaux ouvrages d’art répondent, en négatif, les nombreuses citernes aménagées sous la ville. La plus célèbre est aujourd’hui appelée Yerebatan Saray, ou palais englouti. Une forêt de plus de 300 colonnes soutient un plafond duquel l’eau continue de suinter, des colonnes récupérées de sites antiques et dont certaines ne manquent pas d’étonner pour des particularités, comme celle dont le fut est sculpté de motifs ressemblant curieusement à des yeux, et celles qui reposent sur des bases ornées de têtes de Méduse renversées.
- Mais pourquoi la tête de Méduse est renversée?
- Je ne sais pas.
- Il fait froid.
- C’est beau.

4. Istanbul, à bord du tramway de Pera
Inévitable attraction touristique que Josiane déteste avant d’y avoir mis les pieds, signe du début de la décadence de l’empire ottoman, Sultan Ahmet, plus connue sous le nom de Mosquée Bleue, est fermée pour l’heure de la prière, mais qu’importe, nous sommes déjà partis et laisserons les céramiques bleues d’Iznik qui en tapissent l’intérieur pour une autre fois. Le bleu du ciel est trop beau pour ne pas résister à la tentation d’un déjeuner en plein air. A Ortaköy, sur la terrasse du House Café, adresse wallpaperesque, nous nous envolons. A cause du vent, à cause de la beauté du site, avec le pont suspendu au dessus du Bosphore et à cause des plats pleins de couleurs qui défilent entre nos yeux et nos estomacs. Pleins de l’ivresse de ceux qui n’ont pas dormi la veille mais qui vivent une excitation palpable, nous embarquons sur un bateau longeant ce bras d’eau ouvrant l’empire de Russie aux mers chaudes. Dans une des légendes d’Alexandre le grand (3), le percement du Bosphore est attribué au macédonien lequel aurait employé pour la tache les services d’un dragon qui habitait les eaux du coin. L’histoire se poursuit par la création de la ville de Byzance, voulue par Alexandre. Le problème est que chaque fois qu’il entamait la construction, le dragon (toujours lui) venait la détruire. Le génial chef de guerre usa alors d’un stratagème aussi audacieux que fantastique : Il serait descendu sous l’eau à bord d’une caisse submersible avec ses ingénieurs à qui il demanda de dessiner le dragon. A partir de ces relevés, il fit exécuter une statue en bronze - identique à l’original - du monstre. Ainsi, chaque fois que le dragon sortait de l’eau, il était si effrayé à la vue de sa propre image qu’il la fuyait et ne menaçait plus la nouvelle cité.
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5. Istanbul, le pont de Fatih, sur le Bosphore
Sous le soleil et dans le vent, chacun sombre dans son propre délire. Carlo, qui grelotte, s’est enveloppé du châle rose de Valaya – lutfen ! tandis que Josiane se réjouit de voir les yalis, ces habitats ottomans construits en bois juste au dessus de l’eau. Dans ses souvenirs stambouliotes, Orhan Pamuk évoque les mésaventures de ces témoins d’une époque révolue qui n’ont cessé, depuis la chute de l’empire ottoman, de brûler les uns après les autres. Il raconte même que, par des nuits de brouillard, il est arrivé qu’un cargo, même un pétrolier, perde le nord et percute un de ces graciles édifices le faisant exploser, réveillant par la même occasion toute la ville endormie. En 2007 les bateaux n’explosent plus mais il faut beaucoup à Istanbul pour s’endormir. Ce soir, Georges Haddad, qui a tenu à ce que nous dînions tous ensemble, nous a emmené dans un restaurant sur une rue très touristique. Le restaurant est plein en terrasse, qu’importe, il y a la salle. La salle est pleine, qu’importe, il y a l’étage. Le 1er étage est plein, qu’importe, il y a le 2e étage. Le 2e étage est plein, qu’importe, il y a le 3e étage. C’est ainsi qu’à 45, nous nous sommes engouffrés dans cet endroit où, en plus du mezzé médiocre, nous fut servi un orchestre tzigano caucasien à la Emir Kusturica dont chaque musicien jouait une partition à son compte. Du pur unknown. Et pour continuer dans le unknown, rien de tel qu’une boite de nuit turque, fréquentée par des turcs, avec de la musique turque (r & b turc, rock turc, disco turque) et un arbre au milieu.
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6. Istanbul, début de soirée dans les ruelles de Beyoglu
Samedi soir, Babylon, intérieur nuit.
Istanbul est une des scènes de clubbing les plus chaudes du monde et le Babylon en est une des pièces maîtresses. Il constitue, au même titre que le palais de Topkapi et les musées archéologiques (visités durant la journée, même) un jalon indispensable de ce voyage. Tout le groupe, sauf les couche tôt, passe la soirée dans ce temple de la musique ou officient les « dancefloor hooligans » que sont les Coldcuts. La soirée démarre. Serge trône comme un pacha, Mia fait ami ami avec le DJ, Carla danse comme une folle tout comme Diala, Suzanne, Delphine, Anas, Sandra, Raquel…, Elie distribue à tout le monde des pastilles à la menthe que le paranoïaque que je suis a pris des pilules d’ecstasy et Josiane observe, écoute – je parie qu’elle parlera du Babylon dans son cours « des lieux et des hommes » (hcar0001 pour ceux qui veulent s’inscrire). Je retrouve la Jocelyne des grands jours du Basement, le Joe qui avait été malmené à Alep et découvre un Tony fêtard mais la présence qui me fascine le plus est celle de Abdelnour, cet homme de bien et de vertu que nous avons entraîné dans ce lieu de folie. Galvanisée par les « Hellooo Istanbul ! Helloooo Beirut ! Helllooooo Albaaaa ! », la foule est en délire.
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7. Istanbul, Eminönü
Deux heures du matin dans l’antichambre du Babylon.
Serge est assis sur la banquette en velours rouge. Il fait la conversation à un type qui se présente sous un prénom turc que j’ai malheureusement oublié. L’ami de Serge annonce qu’il organise une soirée le lendemain (dimanche) dans un appartement à Taksim. Une soirée open house avec des gens glamour et branchés, de l’alcool à gogo, terrasse et vue sur la ville. Le plan est grandiose. L’ami de Serge insiste pour nous y voir et file son numéro de portable. Pour sur, on y va… Plan grandiose, peut être trop beau pour être vrai… L’ami de Serge est peut-être sincère, il organise réellement une soirée et nous y invite le plus sérieusement du monde. L’ami de Serge est peut-être bourré et ne sait pas ce qu’il dit. L’ami de Serge n’a peut-être fait sa connaissance que dans le but de nous embarquer dans un plan bizarre comme on en décrit un paquet dans cette ville et ou au final on cherche à arnaquer des touristes cons par les moyens les plus tordus. Une chance sur trois que le plan grandiose ne soit pas foireux…

8. Istanbul, librairie Robinson Crusoe
Dimanche matin, église Saint Sauveur in Chora, extérieur puis intérieur jour
- Comme d’habitude, Greg est bourré ! Et quand Greg est bourré, il est excellent sur l’art byzantin. (Dixit Josiane)
Construite à la fin du XIe siècle, l’église de Chora – devenue Kahriye Camii après la chute – est articulée dans une structure en membranes. La nef est enveloppée d’un narthex, lui-même précédé d’un exonarthex à l’ouest et d’un paracclésion (chapelle funéraire ajoutée au XIVe siècle) au sud. C’est dans ces trois espaces que Jacques Derrida aurait qualifiés de Parergon (encadrant l’œuvre elle-même) que se trouvent les peintures et mosaïques qui font de ce lieu un des plus beaux écrins de l’imagerie chrétienne d’orient. Dans un monde dominé par le fond doré céleste et qui ignore la notion de cadre qui sera inventée en Italie par Giotto, des épisodes de la vie du Christ s’articulent avec des architectures qui semblent en papier, maisons qui se plient et colonnes déformées, décors de théâtre pour mise en scènes miraculeuses. Parmi les fresques du paracclésion, un Jugement Dernier dénote par la tonalité ténébreuse – noir ou bleu foncé – de son fond. Autour du Christ, surmonté d’un disque céleste avec le soleil et la lune, les apôtres et les élus. Au dessous de cette assemblée, des anges procèdent à la psychostasie, jugement des âmes qui sont envoyées au paradis ou en enfer. Comme d’habitude, ce dernier est de loin plus spectaculaire, inondé par une rivière de sang se déversant depuis le disque au centre duquel se tient le juge universel. La prouesse est que cette scène d’une rare violence se prolonge sur d’autres tableaux, anéantissant cette notion de cadre qui nous parait si indispensable dans la peinture.
saint sauveur in chora
9. Constantinople, église Saint Sauveur in Chora, nef
Au cœur de l’église, la nef est la partie dans laquelle traînent le moins les nombreux touristes qui viennent ici et pour cause, elle ne contient qu’une Dormition de la Vierge dans laquelle Marc a vu le Christ en médecin accoucheur. La nef est pourtant un espace qui en jette pour ses proportions, ses revêtements en marbres polychromes, ses détails comme les cadres de fenêtres en éventail et surtout la qualité de la lumière. Cette lumière que nous poursuivons depuis les premiers instants de ce voyage et qui se diffuse ici de manière à embrasser sensuellement le fidèle et à exprimer, par les moyens les plus simples, la magie du sacré.
mosquee mihrimah
10. Istanbul, mosquée Mihrimah, Sinan architecte. pleine d'echafaudages
La lumière, encore elle, nous attend dans un bâtiment voisin, la mosquée de Mihrimah. Une des dernières oeuvres du grand Sinan, elle constitue en quelque sorte un aboutissement dans la quête de l’espace et de la lumière. De dimensions modestes par rapport aux grandes mosquées impériales, elle est dédiée à la fille de Soliman le Magnifique. En chemin depuis Chora, Josiane, qui ne l’avait jamais visitée autrement que dans ses recherches, ses cours et ses rêves, ne cesse de prévenir, avec mon approbation :
- C’est un lieu inondé de lumière.
La cour de la mosquée est encore plus délabrée que lors de ma dernière visite. L’endroit semble en chantier mais sans que des travaux soient réellement en cours. La porte, comme il faut s’y attendre, est fermée, mais ne tarde pas à s’ouvrir. Et là, surprise ! La salle de prière, célèbre pour être deux fois plus haute que profonde est entièrement remplie d’échafaudages, au point qu’on ne peut s’y déplacer qu’avec peine. Par dessus le marché, le sol est couvert de plumes accumulées en quantité telle qu’elles forment une sorte de moquette. Evidement, l’espace supposé irradier de lumière est aussi obscur qu’étrange. Les plumes confirment que les travaux, qui ont du commencer un jour, semblent interrompus. On croirait qu’un artiste contemporain s’est emparé du lieu pour y créer une installation, une architecture dans l’architecture. Je pense à Daniel Buren qui a construit deux murs à angles droits couverts de miroirs dans la rotonde du Guggenheim de New York (4), obstruant un coin rempli comme ici d’échafaudages, je pense aussi à ces installationnistes qui couvrent des espaces immenses de choses, des chutes de papier pour Ann Hamilton (5), des cailloux pour Richard Long (6) et des plumes à Mihrimah. Nous sortons éberlués de cet endroit rendu encore plus extraordinaire par son étrange état, tandis que les sonneries de nos téléphones portables ne cessent de retentir au rythme des messages sur nos téléphones portables : Pendant que nous sommes transposés dans ce monde totalement hallucinant, Istanbul est en ébullition : Un million de personnes manifestent dans le centre de la ville contre l’éventuelle élection d’Abdullah Güll à la présidence de la république.
mosquee mihrimah
11. Istanbul, mosquée Mihrimah, Sinan architecte. Le sol est couvert de plumes
Lundi matin, extérieur jour.
Gris, c’est gris, comme dans la chanson de Johnny. Après les visites de Hagia Sofia, Chora et Mihrimah qui s’étaient déroulées sous un ciel inondé de soleil, c’est par un temps gris que nous visitons le dernier grand landmark architectural de notre voyage : La mosquée de Suleymaniyé. Chef d’œuvre de Sinan, construite pour le plus illustre des souverains ottomans, Suleymaniyé est à l’image de la grandeur de l’empire. Une vaste salle de prière au cœur d’un complexe comportant madrassas, services sociaux et cimetière. Une ville dans la ville. Mille ans après Hagia Sofia, Sinan a réinterprété le thème de la salle à coupole à plan central. A première vue, les deux immeubles se ressemblent comme deux frères, ce qui ne manque pas de perturber nos étudiants. Une discussion animée s’engage entre Josiane et Elie. Ce dernier propose une idée qu’avait lancé Guvder, professeur de dessin et artiste rembrandtesque génial : Peignons les deux constructions en blanc de manière à n’en comparer que les structures. Proposition utopique, loin s’en faut, qui a pour mérite d’ouvrir un nouveau regard sur ces deux icônes de l’architecture sacrée. Tandis que Hagia Sophia est dominée par des contreforts et de grandes arches, la façade principale de Suleymaniyé est un portique surmonté d’un assemblage maîtrisé de volumes anguleux – corniches – et courbes – coupoles ou semi coupoles. A l’intérieur, l’ambiance mystérieuse de la basilique laisse place à une clarté tant dans le volume que la lumière qui baigne uniformément sur cette pierre grise. Sinan n’a pas copié son modèle, il l’a réinventé. C’est gris et c’est clair. Gris clair. Pour donner une touche de couleur, Georges Haddad nous emmène déjeuner à son restaurant préféré Pandeli, aux murs couverts de carreaux de céramique bleus. Le menu est un étalage de plats qui remontent à ma plus tendre enfance. Je raconte à mon doyen l’histoire de la vie de Sirvart, grande tante cordon bleu, le Hunkur Begendi, le Anuchabur, le Sareburma…
- Allah Yerhama (paix à ces cendres), me dit-il pour me faire taire et le laisser déjeuner en paix!

NOTES
(1) Lire la description qu’en fait Henri Michaux dont un extrait figure sur notre page Agra.
(2) Boite de nuit beyrouthine à la réputation sulfureuse qui a ouvert à Dubaï et à Londres et dont l’image de marque a atteint Istanbul ou la dernière mode est les clubs à concept « libanais ».
(3) Citée par Nedim Gürsel in Le roman du conquérant, Seuil, 1998
(4) Daniel Buren, The Eye of the Storm : Around the corner, 2005, Guggenheim Museum, New York
(5) Ann Hamilton, Falling Paper Installation, 2003, Massachusetts Museum of Contemporary Art
(6) Richard Long, Stone Field, 1987, éclats de calcaire blanc, 37 x 20 x 0,04 m, installation à l’Allotment, Renshaw Hall, Liverpool
>> LIRE  LA SUITE DU RECIT DE VOYAGE: CHAOS
Texte: Gregory Buchakjian. Photos: Sandra Fayad (1-4, 7), Alexandra Nysten (6, 8), Gregory Buchakjian (5, 9-11)
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