BARON & BARON > CARNETS & RECITS DE VOYAGES > TURQUIE > ISTANBUL > 2007 [UNKNOWN] 2. CHAOS
BARON & BARON A ISTANBUL: CITY GUIDE | RECITS DE VOYAGE: 2007 [UNKNOWN] 1. LUMIERE | 2007 [UNKNOWN] 2. CHAOS | 2003 [CEMBERLITAS HAMMAM]
FENER, FENER, par Georges Khawam
J’ai décidé, avec ma gueule de métèque, de déambuler seul dans quartier juif, à la chasse aux juifs errants. Je ne savais pas où c’était je ne n’arrivais même pas à lire la carte qui n’avait rien à voir avec le labyrinthe dans lequel je me trouvais. Je n’avais aucune idée à quoi ça ressemblait et tous les paysages ressemblaient à la petite photo du guide. J’ai marché pendant 30 minutes, complètement déboussolé. Tout commençait à me sembler de plus en plus juif. J’ai vu une vielle femme qui étendait son linge, elle portait du jaune fleurit et elle était pieds nus. J’ai sortit mon appareil doucement, pour ne pas effrayer la proie, j’ai visé, et au moment de tirer, une main géante s’est abattue sur mes épaules comme le tonnerre et envoyé mon coeur se balader entre les jambes. Quand on se sent tellement en danger, de tels incidents risquent de coûter la vie et un appareil photo.
Il était immense, il criait et faisait de grands gestes. Italo-turc, juif en plus, on avait la méditerranée en commun. Je comprenais parfaitement son italo-méditerranéen; il voulait de l’argent contre mon appareil qu’il m’avait confisqué. Quand j’ai compris qu’il ne voulait rien que de l’argent, je lui ai dit que j’étais libanais. Il a sourit et m’a rendu l’appareil.
D’après la carte, j’étais aux alentours de la synagogue que je cherchais, les gens du quartier n’étaient pas d’accord et m’envoyaient dans toutes les directions. Pour d’autres, je me trompais, c’est l’église saint. je sais pas quoi que je cherchais parce qu’il n’y avait pas de synagogue à Fener. Et pour une minorité, qui malheureusement existait, les mots synagogue, juif, rabbin ne rimaient pas avec Fener.
J’ai compris enfin que les juifs du quartier juif d’Istanbul, tout comme les juifs du quartier juif de Damas, sont probablement au boulot ou à la maison quelque part à Tel-Aviv. En marchant dans des rues tellement étrangères, je me sens invisible alors qu’en réalité je suis aussi visible qu’un carré rouge sur fond blanc. Les enfants de Fener étaient plus agressifs que les enfants ailleurs, ils étaient même plus agressifs que les adultes, relativement gentils. Les enfants me regardaient du coin des yeux en murmurant, ils avaient l’air méchants et vicieux. Je regardais autour de moi, des bâtiments en bois complètement brûlés, d'autres peints en rouge, jaune et bleu pour cacher la réalité. Plus je contemplait la misère autour de moi, plus l’agressivité de ces enfants me semblait justifiable jusqu’au point de me sentir moi-même coupable et directement responsable.
Je me sentais très mal à l’aise, mais je n’allais quand même pas rentrer à l’hôtel. J’ai marché encore, j’avais déjà fait toutes les ruelles une dizaine de fois, les gens me reconnaissaient. Tout comme les juifs, j’attendais mon messie, sauf que le mien a finit par venir. Quand je l’ai vu, je ne l’ai pas reconnu, il se baladait avec sa femme comme n’importe quel turc. Il m’attendait, il savait qu’à cette heure-ci j’allais tomber sur lui.
En effet, je suis tombé sur lui. Il a dit a sa femme de ne pas l’attendre, elle a obéi sans discuter. Les prophéties bibliques se réalisaient l’une après l’autre. Sa main sur mon épaule, il m’a montré le droit chemin comme un bon berger. J’ai paniqué un peu car j’avais déjà fait cette rue en particulier une quinzaine de fois. Comme c’était mon messie, il ne m’a pas abandonné. Sa main toujours sur mon épaule, il a fait le trajet avec moi sans mot dire, il savait tout, mon messie. Il m’a indiqué la porte de la synagogue puis a disparu (chez son ami l’épicier). Je me suis sentit un peu idiot, j’avais fait le tour de la synagogue trente fois sans m’en rendre compte. La synagogue était fermée pour cause de fermeture, le rabbin en voyage et la secrétaire chez elle. Je me suis mis par terre, désespéré. Pas de synagogue et un demi juif après, j’ai décidé que la culture hébraïque était bête et inintéressante, je voulais rentrer chez moi, à Beyrouth. Je contemplais le canal qui me séparait de mon hôtel aux formes géométriques distinguables et me demandais comment le traverser, j’étais prêt à nager s’il le fallait. J’ai pris le bus 55 et je me suis dirigé vers l’autre rive.
FAITS & MEFAITS (QUE FAIT LA POLICE ?)
Fusillade nocturne à Tarlabaşi
Devant le portail de l’hôtel Euro Plaza, Léa C s’est faite dérober le sac à main par deux inconnus à pied. Léa C, ainsi que ses amies Ayla H et Sarah O G, qui l’accompagnaient, se sont lancées à la poursuite des malfrats lesquels ont dévalé les ruelles raides du quartier de Tarlabaşi avant de se séparer et de disparaître dans quelque sordide contrée. Mlles C, H et O G se sont alors rendues au poste de gendarmerie afin de déclarer l’agression. A la suite du procès verbal, les messieurs de la maréchaussée ont embarqué les plaignantes à bord d’un fourgon sur les lieux du crime et de la dispersion des voleurs. Une fois sur place, ils ont tiré des coups de feu en l’air dans un but inconnu. Mlles C, H et O G furent ensuite relâchées saines et sauves.
Portable et hamburger volants
Alors qu’elle s’apprêtait à déguster un « whopper » dans l’établissement sus nommé « Burger King », Valaya C a surpris un individu dérobant sont téléphone portable et s’apprêtant à prendre la poudre d’escampette. Avec une dextérité hors du commun, Mlle C s’est précipitée sur le morveux, s’apprêtant à lui écraser le « whopper » à la figure. Pris de peur, ce dernier lança l’objet du délit et détala sans demander son reste.
Pluie impériale
Carlo M, qui dînait avec Marc B. et Grégory B. dans un restaurant asiatique, a reçu sur le pantalon une pluie de nems (ou pâtés impériaux). Le patron de l’établissement, le dénommé R. K., s’empressa alors d’essuyer les vêtements de C M et de l’exhorter à se débarrasser de son pantalon (dans le restaurant, même), afin, selon ses dires, de l’envoyer sur le champ au nettoyage à sec. Ce qui n’était en apparence qu’un simple accident (les nems étaient malencontreusement tombés d’un plat que le serveur posait sur la table), s’est avéré être une machination : RK a intentionnellement bousculé le serveur afin que ce dernier fasse dégringoler la nourriture sur les vêtements de CM.
Faux policiers
Un autobus transportant un groupe de 45 libanais a bloqué la circulation dimanche après midi aux abords du café Pierre Loti. La rue, très étroite, est à double sens et le véhicule quittait les lieux à l’heure de pointe (dans le sens de l’arrivée). Le chauffeur du bus a tenté de convaincre les automobilistes en face de redescendre – pour faire un dégagement - sur la ruelle en direction du quartier d’Eyup, manœuvre à chaque fois périlleuse à cause de l’état de la chaussée, des suspensions des voitures et des nerfs de tout le monde. Excédé, par la situation, le malheureux conducteur est descendu du bus à la recherche d’improbables secours. Ce fut ensuite Abdelnour A, Gregory B et Marc B qui descendirent du bus et tentèrent de remédier au problème en créant une déviation. Tandis que AA avait adopté une attitude conciliante, GB, usant de ses piètres connaissances linguistiques en turc et en arménien, s’est mis à ordonner aux voitures d’avancer en vitesse (adjélé ! adjélé !), leur disant que la route était bloquée (Yok !), laissant parfois glisser quelques engueulements voire insultes. Les automobilistes le lui ont bien rendu, mais GB n’a pas compris tout ce qui lui a été adressé.
Vol (et restitution) à Topkapi
Les agents de sécurité de Topkapi ont appréhendé Mia I en flagrant délit de vol et de dégradation des lieux puisqu’elle venait de cueillir une tulipe dans les jardins du palais. Cette dernière a du réparer le préjudice en remettant à sa place l’objet du délit.
Mardi 1er mai 2007

Jusque là, tout est calme.
Toutes manifestations ont été interdites par crainte d’affrontements sur fond de crise politique - blocage du processus de l’élection présidentielle. Pas de transports en commun, presque aucune automobile, pas un chat dans les rues. Le silence inhabituel sur le boulevard Tarlabaşi n’est rompu que par le bourdonnement continu des hélicoptères.

istanbul
1. Istanbul, place Taksim
Tout se passe selon les prévisions de mon père à qui j’avais annoncé que nous serions en Turquie à cette date :
- Tu sais, il va y avoir du grabuge entre les kémalistes et l’AKP !
Mon père écoute une radio arménienne émettant de Dieu sait quel côté du Mont Ararat…
- OK, mais ça n’ira pas loin !
- Ah oui ? Dans le temps ils ont bien pendu Menderes (7) !
- …
Personne n’a encore été pendu ce matin. Mais la tension est montée d’un cran. Déjà la veille au soir, les noctambules avaient déserté les rues de Beyoğlu ou se sont positionnés, aux endroits sensibles, des blindés. Entre-temps, voilà plusieurs jours que chaque camp compte ses partisans qui affichent leurs couleurs aux fenêtres : Bannière orange pour l’AKP, drapeau turc en aplat (non hissé sur un mat) pour les kémalistes. La même guerre chromatique que chez nous, au Liban. Et comme chez nous, l’opposition et la majorité n’en sont pas vraiment une opposition et une majorité, sachant qu’ici l’opposition (laïque) jouit du soutien inconditionnel de l’armée.

2. Istanbul, quelque part
Message reçu sur le portable :
- Hum, hum, and a tougher choice than ours. Watch out, they both don’t like kilikians! (Par kilikians, Raed veut parler de mes origines arméniennes…)

Nouveau message reçu :
- Putain, c’est le moment de montrer tes origines arméniennes et de faire un héro que toutes les télévisions du monde vont transmettre ! Tu as mon soutien baronesque !

3. Istanbul, près du bazar égyptien
Voilà mon arménité à nouveau sur le tapis.
La première fois (en 1998) que je suis venu à Istanbul, j’avais été envoyé (seul) par l’Alba superviser le montage d’un film (8) dans une boite de multimédia locale. J’avais tellement la trouille de dévoiler mes origines à mes compagnons de travail turcs que je ne m’étais identifié que par le prénom. Il fallait insérer mon nom dans le générique et j’avais attendu la dernière minute, juste avant de plier bagages et d’embarquer sur le vol du soir de la MEA pour le faire. Ils avaient alors répliqué, sourire aux lèvres :
- Aaaah ! Mais tu es de chez nous !
Ce séjour avait été l’occasion d’une visite à la prélature arménienne orthodoxe, avec l'église de la Vierge Marie et son école. Une bien curieuse église à trois nefs parallèles dont une était calcinée suite à un incendie survenu je ne sais dans quelles circonstances, n’ayant pas trouvé une langue commune pour pouvoir communiquer avec les coreligionnaires qui m’y ont reçu. Il y a ensuite eu (2002) le retour à la ville me mes origines, Aintab, et, cerise sur le gâteau, le parcours chypriote (2003) de part et d’autre de la ligne verte. Après ces deux voyages assez mouvementés (récits à lire dans les aventures de Baron & Baron parues précédemment), je n’imaginais pas que l’organisation d’un séjour avec groupe de 45 étudiants et enseignants aurait causé tant de tracas. Déjà, le lancement du projet avait été accueilli par un vent de révolte au sein des rangs arméniens de l’académie. Ça a commencé par des quolibets postés au forum de discussion Alba Students sur Facebook, du genre « QUELLE GRANDE BLAGUE CE VOYAGE! », le problème étant que le voyage en question était « ORGANISÉ PAR UN ARMENIEN » (votre serviteur). Après avoir tenté de rétorquer à mes détracteurs que je ne pensais pas renier mes origines en allant en Turquie - bien au contraire, puisque c’est de là bas que nous, membres de la diaspora arménienne, venons -, je constatais avec effroi que nous avions sombré dans un dialogue de sourds. Abandonnant la discussion, je voyais s’affronter en live, opposants et partisans du voyage en Turquie dans un pugilat verbal d’une violence inouïe. Comment en étions nous arrivés là ? Sommes nous tous devenus fous ? Etait il pensable qu’une école d’art vive un mois en état de guerre intestine à cause de l’organisation d’un voyage ? La question de la mémoire, de la responsabilité historique et du pardon ont toujours été au centre de mes préoccupations et j’accorde volontiers à mes compatriotes le fait que la Turquie officielle n’a fait aucun effort pour se racheter. J’admets aussi, avec humilité le fait que nous n’allions pas à Constantinople dans le seul but de nous remémorer les gloires perdues, mais aussi nous amuser et, pour reprendre leurs termes « faire du shopping », mais je reste persuadé que nous ne pourrons pas aller de l’avant sans accepter l’autre et, surtout, accepter le fait que tous les turcs ne sont pas responsables nos maux.

4. Istanbul, Université Mimar Sinan, ancienne fonderie militaire Cannon, près de Tophane
Ce matin du 1er mai, le problème est plus… pratique. Purement sécuritaire. Masquant habilement les angoisses par mon habituelle ironie - je me moque éperdument des groupes de touristes qui sont tous restés cloîtrés dans leurs hôtels ; je me félicite que nous allons vivre des grands moments quitte à ce que nous risquions de rentrer via la Syrie en cas de fermeture des aéroports turcs -, je maintiens au programme la visite d’Istanbul Modern. Vers onze heures, nous sortons de l’hôtel. Devant le Pera Pallas, sont massées les forces de l’ordre. Les hommes sont couverts d’armures à la robocop, ils contrôlent toutes les allées et venues par des fouilles corporelles de chaque passant. Plus haut, vers Taksim, des petits groupes de manifestants semblent s’être formés mais se tiennent, pour le moment, à distance des flics.

5. Istanbul, musée d'art moderne
Jusque là, tout est calme.
Les uns et les autres se regardent comme des chiens de faïence. Nous traversons Istiklal, vide, pour prendre une rue descendant, à pic, vers le Bosphore. La fontaine de Tophane, « ce gracieux bâtiment, ombrelle orientale sur une cage de marbre blanc filigrané » (9) est encadrée par des alignements de brigades anti émeutes. Le contraste entre cette architecture délicate et les accoutrements tous droits sortis d’un film de science fiction est presque comique. Mis à part les forces armées et nous, Necitabey cad., une artère principale de la ville est si vide qu’on pourrait s’y allonger en plein milieu. Les gardiens postés à l’entrée du musée d’art moderne nous regardent d’ailleurs arriver avec des yeux ronds comme si nous descendions de la planète Mars.

6. Istanbul, musée d'art moderne
Jusque là, tout est calme.
Le musée est une bulle isolée du monde extérieur. A travers les baies vitrées, on découvre le Bosphore, dont le trafic maritime ne s’arrête jamais, les grues du port de Haydarpaşa, sur la rive asiatique et la pointe du Sérail d’où émergent entre les jardins, les pavillons impériaux de Topkapi.
- On se croirait en Europe !
Dans les années 1960, la bourgeoisie stambouliote allait siroter des verres au bar du Hilton, le seul endroit de la ville qui ressemblait, à leur goût, à ce continent tant convoité. Ici, dans ce musée – digne de Beaubourg, de la Tate et des Kunsthalle allemandes – nous – les seuls visiteurs de la journée - déambulons entre des peintures figuratives et abstraites, des autoportraits anarchistes et des dessins poétiques aux traits marqués, comme les belles feuilles de Selma Gürbüz que certains amateurs de BD rapprocheraient du travail de David B. Et il y a parfois des tableaux qui vous appellent, vous interpellent, pour vous donner un coup de poing dans la figure : Odada (dans la chambre) de İrfan Önürmen représente un homme et une femme en petite tenue dans un intérieur. Mais le sujet, à la rigueur on s’en fiche royalement, car la force de cette oeuvre est dans son rendu, en superposition de voiles de gaze et autres textures imprimées pour rendre un effet de découpage – à la manière des papiers collés du dernier Matisse – translucide et donner une impression volatile, impalpable, presque immatérielle. Une œuvre encore plus radicale dans sa matérialité et son impermanence est la vidéo Au commencement, L’œil de Munch (10) : Sur un plan fixe, on voit un bol rempli d’eau. Un pinceau s’y trempe et de la peinture commence à se diluer. Sauf que durant deux minutes, le flot de peinture est ininterrompu. Ce film de l’artiste d’origine arménienne Sarkis est une leçon de peinture : Chaque instant est un tableau qui disparaît instantanément pour laisser place à un autre. Des premiers plans ou la couleur s’imbibe avec la légèreté des surfaces aqueuses des paysages chinois aux derniers masses avec la densité des œuvres abstraites de Mark Rothko, on est scotché face à ce spectacle qui a été inspiré à l’artiste par un détail – l’œil – dans un autoportrait d’Edvard Munch.

7. Istanbul, musée d'art moderne
Le monde silencieux de Sarkis dans une salle d’Istanbul Modern est rompu par une nouvelle sonnerie de messagerie sur le portable. Catherine m’annonce l’imminence d’affrontements.
- Yalla rentrez, vous êtes dangereux.
Nous sommes toujours dans notre bulle (le musée), du moins une partie du groupe. Certains sont au palais de Dolmabahçe, d’autres sont partis ailleurs, je ne sais pas… Après la pause déjeuner couronnée par un gâteau spectaculaire que tout le monde a pris en photo, nous poursuivons la visite au niveau inférieur du musée dont la pièce maîtresse est False Ceiling, une installation de Richard Wentworth. Plusieurs centaines de livres sont suspendus à des câbles en acier au dessus de nos têtes. On peut, en levant les mains, les feuilleter. Il y a des ouvrages dans toutes langues et traitant tous types de sujets, y compris un manifeste signé du leader nord coréen Kim Jong Il.

8. Istanbul, musée d'art moderne
Deux expositions temporaires commémorent les soixante ans de l’agence de photographie Magnum. La première présente le regard de grands photographes sur la Turquie. Elle s’ouvre, avec les clichés noirs de Ara Güler (un prénom qui trahit – encore ! –quelque chose d’arménien) à qui on doit certaines des plus fameuses images d’Istanbul, sur une Turquie migrante (Gilles Peress), rurale et poussiéreuse (Nikos Economopoulos), mouvante et colorée (Alex Webb), pieuse (Abbas) et touristique (Martin Parr). Et il y a, dans une chambre à part, ce polyptique composé d’une dizaine d’images par Antoine d’Agata, une Istanbul intime, charnelle et presque aussi violente et déshumanisée que chez Francis Bacon. « Istanbul, l’œil du cyclone. L’histoire a fait de la ville le point focal des luttes féroces et interminables entre l’obscène, les impalpables forces de l’abstraction et les mécaniques de la chair. (11

9. Istanbul, musée d'art moderne, installation des 60 ans de Magnum
L’émotion, le frisson… Et le bouleversement. La dernière chose qu’il nous est donné de voir au terme de cette visite longue de plusieurs heures est l’installation retraçant les soixante ans de Magnum. Tout est sur un mur, des débuts, avec Robert Capa et Henri Cartier Bresson, à nos jours. Année par année, nous revoyons ces photographies célèbres, bien que souvent inmontrables, mais aussi des propos écrits, des livres et d’autres documents. Magnum a écrit l’histoire de notre époque, nos conflits, notre déchéance et comme le dit si bien Josiane, il est impossible de ne pas pleurer en longeant ce mur. Pendant que Josiane, Alex, Anas, Sandra, Carole, Serge, Steph, Raquel et moi pleurons en contemplant l’histoire, d’autres sont en train de la vivre.

10. Istanbul, musée d'art moderne, installation des 60 ans de Magnum
Retour en arrière : Jusque là, tout était calme.
Après avoir passé quelque temps au musée et oublié ce qui se passait dehors, certains, à l’instar de Dalia et Georges, sont revenus vers Istiklal pour se promener… Sauf que le calme n’était plus. En début d’après midi, Istiklal, Taksim et leurs abords se sont transformés en champ de bataille. Jets de pierre, gaz lacrymogènes, coups de matraques, bousculades, échauffourées, interpellations. Chaos. Dalia et Georges sont pris dans « l’œil du cyclone », une mer humaine en plein bouillonnement. Des blessés, du sang partout et une cohue inextricable. Ils sont entraînés malgré eux, poussés dans un retranchement, une entrée de cinéma dans lequel ils se retrouvent enfermés par les forces de l’ordre qui ont baissé le rideau de fer sur eux. Il a fallu que le cinéma en question soit un cinéma porno (mais aucune projection n’était en cours). Cloîtrés un quart d’heure avec des manifestants turcs dans l’antichambre d’un cinéma porno pendant que dehors ça continue à barder pour qu’un islamiste (Abdullah Güll) n’accède pas à la magistrature suprême. La porte finit par s’ouvrir et le cinéma porno, qui n’a pas du voir tant de monde depuis belle lurette, se vider de ses occupants involontaires. Mais la tempête ne s’est pas pour autant calmée. A peine sortis de leur réduit, Dalia et Georges sont à nouveau emportés dans un courant duquel ils ne peuvent s’extirper et sont à nouveau coffrés, cette fois dans une entrée d’immeuble. L’endroit est plein à craquer, des gens tombent dans les pommes, d’autres sont en train de gémir. Au bout d’un nouveau quart d’heure, ils sont libérés, cette fois pour de bon. Petit à petit, la tension retombe, la ville reprend, en fin d’après midi, une apparence de normalité. Carlo qui avait été averti, été accouru pour prendre des photos. Il est malheureusement arrivé trop tard pour devenir le nouveau Capa.

11. Istanbul, aéroport international Atatürk
Premier jour de mai, dernier jour d’un voyage qui avait commencé déjà par des troubles au cours des heures précédant le départ de Beyrouth. Un voyage dont la leçon est sans doute l’intensité, intensité des moments, intensité de l’imprévu et de l’inattendu, intensité des émotions, intensité de la vie.

NOTES
(7) Adnan Menderes (1899-1961), premier ministre renversé en 1960 par l’armée qui le fit condamner à mort.
(8) Plutôt un diaporama en multimédia qui fut commandé à l’Alba par Henry Chapier, alors organisateur du mois de la Photo au Liban.
(9) Guide Bleu Istanbul, 1996, p. 169
(10) Sarkis, Au commencement, L’œil de Munch, Vidéo (2 min, 4 copies dont une a été présentée durant printemps 2007 au Musée du Louvre, Paris dans le cadre de l’année de l’Arménie en France.
(11) Propos de l’artiste reproduit dans le catalogue de l’exposition, Türkiye Magnum / Turkey by Magnum, Istanbul Modern, 2007
>> RETOUR AU DEBUT DU RECIT DE VOYAGE: LUMIERE
Textes: Gregory Buchakjian, Georges Khawam. Photos: Sandra Fayad (1-2, 4), Alexandra Nysten (5-10), Gregory Buchakjian (3, 11)
2007, Baron & Baron, tous droits réservés. >> CONTACTEZ NOUS