| FENER,
FENER, par Georges Khawam |
| J’ai décidé, avec ma
gueule de métèque, de déambuler seul dans quartier
juif, à la chasse aux juifs errants. Je ne savais pas où
c’était je ne n’arrivais même pas à lire la carte
qui n’avait rien à voir avec le labyrinthe dans lequel je me
trouvais. Je n’avais aucune idée à quoi ça
ressemblait et tous les paysages ressemblaient à la petite photo
du guide. J’ai marché pendant 30 minutes, complètement
déboussolé. Tout commençait à me sembler de
plus en plus juif. J’ai vu une vielle femme qui étendait son
linge, elle portait du jaune fleurit et elle était pieds nus.
J’ai sortit mon appareil doucement, pour ne pas effrayer la proie, j’ai
visé, et au moment de tirer, une main géante s’est
abattue sur mes épaules comme le tonnerre et envoyé mon
coeur se balader entre les jambes. Quand on se sent tellement en
danger, de tels incidents risquent de coûter la vie et un
appareil photo. |
| Il était immense, il criait et
faisait de grands gestes.
Italo-turc, juif en plus, on avait la méditerranée en
commun. Je comprenais parfaitement son
italo-méditerranéen; il voulait de l’argent contre mon
appareil qu’il m’avait confisqué. Quand j’ai compris qu’il ne
voulait rien que de l’argent, je lui ai dit que j’étais
libanais. Il a sourit et m’a rendu l’appareil. |
| D’après la carte,
j’étais aux alentours de la synagogue
que je cherchais, les gens du quartier n’étaient pas d’accord et
m’envoyaient dans toutes les directions. Pour d’autres, je me trompais,
c’est l’église saint. je sais pas quoi que je cherchais parce
qu’il n’y avait pas de synagogue à Fener. Et pour une
minorité, qui malheureusement existait, les mots synagogue,
juif, rabbin ne rimaient pas avec Fener. |
| J’ai compris enfin que les juifs du
quartier juif d’Istanbul, tout
comme les juifs du quartier juif de Damas, sont probablement au boulot
ou à la maison quelque part à Tel-Aviv. En marchant dans
des rues tellement étrangères, je me sens invisible alors
qu’en réalité je suis aussi visible qu’un carré
rouge sur fond blanc. Les enfants de Fener étaient plus
agressifs que les enfants ailleurs, ils étaient même plus
agressifs que les adultes, relativement gentils. Les enfants me
regardaient du coin des yeux en murmurant, ils avaient l’air
méchants et vicieux. Je regardais autour de moi, des
bâtiments en bois complètement brûlés,
d'autres peints en rouge, jaune et bleu pour cacher la
réalité. Plus je contemplait la misère autour de
moi, plus l’agressivité de ces enfants me semblait justifiable
jusqu’au point de me sentir moi-même coupable et directement
responsable. |
| Je me sentais très mal à
l’aise, mais je n’allais quand
même pas rentrer à l’hôtel. J’ai marché
encore, j’avais déjà fait toutes les ruelles une dizaine
de fois, les gens me reconnaissaient.
Tout comme les juifs, j’attendais mon messie, sauf que le mien a finit
par venir. Quand je l’ai vu, je ne l’ai pas reconnu, il se baladait
avec sa femme comme n’importe quel turc. Il m’attendait, il savait
qu’à cette heure-ci j’allais tomber sur lui. |
| En effet, je suis tombé sur
lui. Il a dit a sa femme de ne pas
l’attendre, elle a obéi sans discuter. Les prophéties
bibliques se réalisaient l’une après l’autre. Sa main sur
mon épaule, il m’a montré le droit chemin comme un bon
berger. J’ai paniqué un peu car j’avais déjà fait
cette rue en particulier une quinzaine de fois. Comme c’était
mon messie, il ne m’a pas abandonné. Sa main toujours sur mon
épaule, il a fait le trajet avec moi sans mot dire, il savait
tout, mon messie.
Il m’a indiqué la porte de la synagogue puis a disparu (chez son
ami l’épicier). Je me suis sentit un peu idiot, j’avais fait le
tour de la synagogue trente fois sans m’en rendre compte.
La synagogue était fermée pour cause de fermeture, le
rabbin en voyage et la secrétaire chez elle. Je me suis mis par
terre, désespéré. Pas de synagogue et un demi juif
après, j’ai décidé que la culture
hébraïque était bête et inintéressante,
je voulais rentrer chez moi, à Beyrouth.
Je contemplais le canal qui me séparait de mon hôtel aux
formes géométriques distinguables et me demandais comment
le traverser, j’étais prêt à nager s’il le fallait.
J’ai pris le bus 55 et je me suis dirigé vers l’autre rive. |
| FAITS
& MEFAITS (QUE FAIT LA
POLICE ?) |
Fusillade nocturne à
Tarlabaşi
Devant le portail de l’hôtel Euro Plaza, Léa C s’est faite
dérober le sac à main par deux inconnus à pied.
Léa C, ainsi que ses amies Ayla H et Sarah O G, qui
l’accompagnaient, se sont lancées à la poursuite des
malfrats lesquels ont dévalé les ruelles raides du
quartier de Tarlabaşi avant de se séparer et de
disparaître dans quelque sordide contrée. Mlles C, H et O
G se sont alors rendues au poste de gendarmerie afin de déclarer
l’agression. A la suite du procès verbal, les messieurs de la
maréchaussée ont embarqué les plaignantes à
bord d’un fourgon sur les lieux du crime et de la dispersion des
voleurs. Une fois sur place, ils ont tiré des coups de feu en
l’air dans un but inconnu. Mlles C, H et O G furent ensuite
relâchées saines et sauves. |
Portable et hamburger volants
Alors qu’elle s’apprêtait à déguster un «
whopper » dans l’établissement sus nommé «
Burger King », Valaya C a surpris un individu dérobant
sont téléphone portable et s’apprêtant à
prendre la poudre d’escampette. Avec une dextérité hors
du commun, Mlle C s’est précipitée sur le morveux,
s’apprêtant à lui écraser le « whopper
» à la figure. Pris de peur, ce dernier lança
l’objet du délit et détala sans demander son reste. |
Pluie impériale
Carlo M, qui dînait avec Marc B. et Grégory B. dans un
restaurant asiatique, a reçu sur le pantalon une pluie de nems
(ou pâtés impériaux). Le patron de
l’établissement, le dénommé R. K., s’empressa
alors d’essuyer les vêtements de C M et de l’exhorter à se
débarrasser de son pantalon (dans le restaurant, même),
afin, selon ses dires, de l’envoyer sur le champ au nettoyage à
sec. Ce qui n’était en apparence qu’un simple accident (les nems
étaient malencontreusement tombés d’un plat que le
serveur posait sur la table), s’est avéré être une
machination : RK a intentionnellement bousculé le serveur afin
que ce dernier fasse dégringoler la nourriture sur les
vêtements de CM. |
Faux
policiers
Un autobus transportant un groupe de 45 libanais a bloqué la
circulation dimanche après midi aux abords du café Pierre
Loti. La rue, très étroite, est à double sens et
le véhicule quittait les lieux à l’heure de pointe (dans
le sens de l’arrivée). Le chauffeur du bus a tenté de
convaincre les automobilistes en face de redescendre – pour faire un
dégagement - sur la ruelle en direction du quartier d’Eyup,
manœuvre à chaque fois périlleuse à cause de
l’état de la chaussée, des suspensions des voitures et
des nerfs de tout le monde. Excédé, par la situation, le
malheureux conducteur est descendu du bus à la recherche
d’improbables secours. Ce fut ensuite Abdelnour A, Gregory B et Marc B
qui descendirent du bus et tentèrent de remédier au
problème en créant une déviation. Tandis que AA
avait adopté une attitude conciliante, GB, usant de ses
piètres connaissances linguistiques en turc et en
arménien, s’est mis à ordonner aux voitures d’avancer en
vitesse (adjélé ! adjélé !), leur disant
que la route était bloquée (Yok !), laissant parfois
glisser quelques engueulements voire insultes. Les automobilistes le
lui ont bien rendu, mais GB n’a pas compris tout ce qui lui a
été adressé. |
Vol (et restitution) à
Topkapi
Les agents de sécurité de Topkapi ont
appréhendé Mia I en flagrant délit de vol et de
dégradation des lieux puisqu’elle venait de cueillir une tulipe
dans les jardins du palais. Cette dernière a du réparer
le préjudice en remettant à sa place l’objet du
délit. |
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| Mardi 1er mai 2007
Jusque là, tout est calme.
Toutes manifestations ont été interdites par crainte
d’affrontements sur fond de crise politique - blocage du processus de
l’élection présidentielle. Pas de transports en commun,
presque aucune automobile, pas un chat dans les rues. Le silence
inhabituel sur le boulevard Tarlabaşi n’est rompu que par le
bourdonnement continu des hélicoptères.
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1. Istanbul, place
Taksim
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Tout se passe selon les prévisions de mon père
à qui j’avais annoncé que nous serions en Turquie
à cette date :
- Tu sais, il va y avoir du grabuge entre les kémalistes et
l’AKP !
Mon père écoute une radio arménienne
émettant de Dieu sait quel côté du Mont Ararat…
- OK, mais ça n’ira pas loin !
- Ah oui ? Dans le temps ils ont bien pendu Menderes (7)
!
- …
Personne n’a encore été pendu ce matin. Mais la tension
est montée d’un cran. Déjà la veille au soir, les
noctambules avaient déserté les rues de Beyoğlu ou se
sont positionnés, aux endroits sensibles, des blindés.
Entre-temps, voilà plusieurs jours que chaque camp compte ses
partisans qui affichent leurs couleurs aux fenêtres :
Bannière orange pour l’AKP, drapeau turc en aplat (non
hissé sur un mat) pour les kémalistes. La même
guerre chromatique que chez nous, au Liban. Et comme chez nous,
l’opposition et la majorité n’en sont pas vraiment une
opposition et une majorité, sachant qu’ici l’opposition
(laïque) jouit du soutien inconditionnel de l’armée.
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| 2. Istanbul, quelque
part |
Message reçu sur le portable :
- Hum, hum, and a tougher choice than ours. Watch out, they both don’t
like kilikians! (Par kilikians, Raed veut parler de mes origines
arméniennes…)
Nouveau message reçu :
- Putain, c’est le moment de montrer tes origines arméniennes et
de faire un héro que toutes les télévisions du
monde vont transmettre ! Tu as mon soutien baronesque !
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3. Istanbul,
près du bazar égyptien
|
Voilà mon arménité à nouveau sur
le tapis.
La première fois (en 1998) que je suis venu à Istanbul,
j’avais été envoyé (seul) par l’Alba superviser le
montage d’un film (8) dans une boite de
multimédia locale. J’avais
tellement la trouille de dévoiler mes origines à mes
compagnons de travail turcs que je ne m’étais identifié
que par le prénom. Il fallait insérer mon nom dans le
générique et j’avais attendu la dernière minute,
juste avant de plier bagages et d’embarquer sur le vol du soir de la
MEA pour le faire. Ils avaient alors répliqué, sourire
aux lèvres :
- Aaaah ! Mais tu es de chez nous !
Ce séjour avait été l’occasion d’une visite
à la prélature arménienne orthodoxe, avec
l'église de la Vierge Marie et son école. Une bien
curieuse église à trois nefs parallèles dont une
était calcinée suite à un incendie survenu je ne
sais dans quelles circonstances, n’ayant pas trouvé une langue
commune pour pouvoir communiquer avec les coreligionnaires qui m’y ont
reçu. Il y a ensuite eu (2002) le retour à la ville me
mes origines, Aintab, et, cerise sur le gâteau, le parcours
chypriote (2003) de part et d’autre de la ligne verte. Après ces
deux voyages assez mouvementés (récits à lire dans
les aventures de Baron & Baron parues précédemment),
je n’imaginais pas que l’organisation d’un séjour avec groupe de
45 étudiants et enseignants aurait causé tant de tracas.
Déjà, le lancement du projet avait été
accueilli par un vent de révolte au sein des rangs
arméniens de l’académie. Ça a commencé par
des quolibets postés au forum de discussion Alba Students sur
Facebook, du genre « QUELLE GRANDE BLAGUE CE VOYAGE! », le
problème étant que le voyage en question était
« ORGANISÉ PAR UN ARMENIEN » (votre serviteur).
Après avoir tenté de rétorquer à mes
détracteurs que je ne pensais pas renier mes origines en allant
en Turquie - bien au contraire, puisque c’est de là bas que
nous, membres de la diaspora arménienne, venons -, je constatais
avec effroi que nous avions sombré dans un dialogue de sourds.
Abandonnant la discussion, je voyais s’affronter en live, opposants et
partisans du voyage en Turquie dans un pugilat verbal d’une violence
inouïe. Comment en étions nous arrivés là ?
Sommes nous tous devenus fous ? Etait il pensable qu’une école
d’art vive un mois en état de guerre intestine à cause de
l’organisation d’un voyage ? La question de la mémoire, de la
responsabilité historique et du pardon ont toujours
été au centre de mes préoccupations et j’accorde
volontiers à mes compatriotes le fait que la Turquie officielle
n’a fait aucun effort pour se racheter. J’admets aussi, avec
humilité le fait que nous n’allions pas à Constantinople
dans le seul but de nous remémorer les gloires perdues, mais
aussi nous amuser et, pour reprendre leurs termes « faire du
shopping », mais je reste persuadé que nous ne pourrons
pas aller de l’avant sans accepter l’autre et, surtout, accepter le
fait que tous les turcs ne sont pas responsables nos maux.
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4. Istanbul,
Université Mimar Sinan, ancienne fonderie militaire Cannon,
près de Tophane
|
| Ce matin du 1er mai, le problème est plus… pratique.
Purement sécuritaire. Masquant habilement les angoisses par mon
habituelle ironie - je me moque éperdument des groupes de
touristes qui sont tous restés cloîtrés dans leurs
hôtels ; je me félicite que nous allons vivre des grands
moments quitte à ce que nous risquions de rentrer via la Syrie
en cas de fermeture des aéroports turcs -, je maintiens au
programme la visite d’Istanbul Modern. Vers onze heures, nous sortons
de l’hôtel. Devant le Pera Pallas, sont massées les forces
de l’ordre. Les hommes sont couverts d’armures à la robocop, ils
contrôlent toutes les allées et venues par des fouilles
corporelles de chaque passant. Plus haut, vers Taksim, des petits
groupes de manifestants semblent s’être formés mais se
tiennent, pour le moment, à distance des flics. |

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| 5. Istanbul,
musée d'art moderne |
Jusque là, tout est calme.
Les uns et les autres se regardent comme des chiens de faïence.
Nous traversons Istiklal, vide, pour prendre une rue descendant,
à pic, vers le Bosphore. La fontaine de Tophane, « ce
gracieux bâtiment, ombrelle orientale sur une cage de marbre
blanc filigrané » (9) est encadrée
par des alignements
de brigades anti émeutes. Le contraste entre cette architecture
délicate et les accoutrements tous droits sortis d’un film de
science fiction est presque comique. Mis à part les forces
armées et nous, Necitabey cad., une artère principale de
la ville est si vide qu’on pourrait s’y allonger en plein milieu. Les
gardiens postés à l’entrée du musée d’art
moderne nous regardent d’ailleurs arriver avec des yeux ronds comme si
nous descendions de la planète Mars. |

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| 6. Istanbul,
musée d'art moderne |
Jusque là, tout est calme.
Le musée est une bulle isolée du monde extérieur.
A travers les baies vitrées, on découvre le Bosphore,
dont le trafic maritime ne s’arrête jamais, les grues du port de
Haydarpaşa, sur la rive asiatique et la pointe du Sérail
d’où émergent entre les jardins, les pavillons
impériaux de Topkapi.
- On se croirait en Europe !
Dans les années 1960, la bourgeoisie stambouliote allait siroter
des verres au bar du Hilton, le seul endroit de la ville qui
ressemblait, à leur goût, à ce continent tant
convoité. Ici, dans ce musée – digne de Beaubourg, de la
Tate et des Kunsthalle allemandes – nous – les seuls visiteurs de la
journée - déambulons entre des peintures figuratives et
abstraites, des autoportraits anarchistes et des dessins
poétiques aux traits marqués, comme les belles feuilles
de Selma Gürbüz que certains amateurs de BD rapprocheraient
du travail de David B. Et il y a parfois des tableaux qui vous
appellent, vous interpellent, pour vous donner un coup de poing dans la
figure : Odada (dans la
chambre) de İrfan Önürmen
représente un homme et une femme en petite tenue dans un
intérieur. Mais le sujet, à la rigueur on s’en fiche
royalement, car la force de cette oeuvre est dans son rendu, en
superposition de voiles de gaze et autres textures imprimées
pour rendre un effet de découpage – à la manière
des papiers collés du dernier Matisse – translucide et donner
une impression volatile, impalpable, presque immatérielle. Une
œuvre encore plus radicale dans sa matérialité et son
impermanence est la vidéo Au
commencement, L’œil de Munch (10) : Sur
un plan fixe, on voit un bol rempli d’eau. Un pinceau s’y trempe et de
la peinture commence à se diluer. Sauf que durant deux minutes,
le flot de peinture est ininterrompu. Ce film de l’artiste d’origine
arménienne Sarkis est une leçon de peinture : Chaque
instant est un tableau qui disparaît instantanément pour
laisser place à un autre. Des premiers plans ou la couleur
s’imbibe avec la légèreté des surfaces aqueuses
des paysages chinois aux derniers masses avec la densité des
œuvres abstraites de Mark Rothko, on est scotché face à
ce spectacle qui a été inspiré à l’artiste
par un détail – l’œil – dans un autoportrait d’Edvard Munch.
|

|
| 7. Istanbul,
musée d'art moderne |
Le monde silencieux de Sarkis dans une salle d’Istanbul
Modern est rompu par une nouvelle sonnerie de messagerie sur le
portable. Catherine m’annonce l’imminence d’affrontements.
- Yalla rentrez, vous êtes dangereux.
Nous sommes toujours dans notre bulle (le musée), du moins une
partie du groupe. Certains sont au palais de Dolmabahçe,
d’autres sont partis ailleurs, je ne sais pas… Après la pause
déjeuner couronnée par un gâteau spectaculaire que
tout le monde a pris en photo, nous poursuivons la visite au niveau
inférieur du musée dont la pièce maîtresse
est False Ceiling, une installation de Richard Wentworth. Plusieurs
centaines de livres sont suspendus à des câbles en acier
au dessus de nos têtes. On peut, en levant les mains, les
feuilleter. Il y a des ouvrages dans toutes langues et traitant tous
types de sujets, y compris un manifeste signé du leader nord
coréen Kim Jong Il. |

|
| 8. Istanbul,
musée d'art moderne |
| Deux expositions temporaires commémorent les soixante
ans de l’agence de photographie Magnum. La première
présente le regard de grands photographes sur la Turquie. Elle
s’ouvre, avec les clichés noirs de Ara Güler (un
prénom qui trahit – encore ! –quelque chose d’arménien)
à qui on doit certaines des plus fameuses images d’Istanbul, sur
une Turquie migrante (Gilles Peress), rurale et poussiéreuse
(Nikos Economopoulos), mouvante et colorée (Alex Webb), pieuse
(Abbas) et touristique (Martin Parr). Et il y a, dans une chambre
à part, ce polyptique composé d’une dizaine d’images par
Antoine d’Agata, une Istanbul intime, charnelle et presque aussi
violente et déshumanisée que chez Francis Bacon. «
Istanbul, l’œil du cyclone. L’histoire a fait de la ville le point
focal des luttes féroces et interminables entre
l’obscène, les impalpables forces de l’abstraction et les
mécaniques de la chair. (11)» |

|
| 9. Istanbul,
musée d'art moderne, installation des 60 ans de Magnum |
| L’émotion, le frisson… Et le bouleversement. La
dernière chose qu’il nous est donné de voir au terme de
cette visite longue de plusieurs heures est l’installation
retraçant les soixante ans de Magnum. Tout est sur un mur, des
débuts, avec Robert Capa et Henri Cartier Bresson, à nos
jours. Année par année, nous revoyons ces photographies
célèbres, bien que souvent inmontrables, mais aussi des
propos écrits, des livres et d’autres documents. Magnum a
écrit l’histoire de notre époque, nos conflits, notre
déchéance et comme le dit si bien Josiane, il est
impossible de ne pas pleurer en longeant ce mur. Pendant que Josiane,
Alex, Anas, Sandra, Carole, Serge, Steph, Raquel et moi pleurons en
contemplant l’histoire, d’autres sont en train de la vivre.
|

|
10. Istanbul,
musée d'art moderne, installation des 60 ans de Magnum
|
Retour en arrière : Jusque là, tout
était calme.
Après avoir passé quelque temps au musée et
oublié ce qui se passait dehors, certains, à l’instar de
Dalia et Georges, sont revenus vers Istiklal pour se promener… Sauf que
le calme n’était plus. En début d’après midi,
Istiklal, Taksim et leurs abords se sont transformés en champ de
bataille. Jets de pierre, gaz lacrymogènes, coups de matraques,
bousculades, échauffourées, interpellations. Chaos. Dalia
et Georges sont pris dans « l’œil du cyclone », une mer
humaine en plein bouillonnement. Des blessés, du sang partout et
une cohue inextricable. Ils sont entraînés malgré
eux, poussés dans un retranchement, une entrée de
cinéma dans lequel ils se retrouvent enfermés par les
forces de l’ordre qui ont baissé le rideau de fer sur eux. Il a
fallu que le cinéma en question soit un cinéma porno
(mais aucune projection n’était en cours). Cloîtrés
un quart d’heure avec des manifestants turcs dans l’antichambre d’un
cinéma porno pendant que dehors ça continue à
barder pour qu’un islamiste (Abdullah Güll) n’accède pas
à la magistrature suprême. La porte finit par s’ouvrir et
le cinéma porno, qui n’a pas du voir tant de monde depuis belle
lurette, se vider de ses occupants involontaires. Mais la tempête
ne s’est pas pour autant calmée. A peine sortis de leur
réduit, Dalia et Georges sont à nouveau emportés
dans un courant duquel ils ne peuvent s’extirper et sont à
nouveau coffrés, cette fois dans une entrée d’immeuble.
L’endroit est plein à craquer, des gens tombent dans les pommes,
d’autres sont en train de gémir. Au bout d’un nouveau quart
d’heure, ils sont libérés, cette fois pour de bon. Petit
à petit, la tension retombe, la ville reprend, en fin
d’après midi, une apparence de normalité. Carlo qui avait
été averti, été accouru pour prendre des
photos. Il est malheureusement arrivé trop tard pour devenir le
nouveau Capa. |

|
11. Istanbul,
aéroport international Atatürk
|
| Premier jour de mai, dernier jour d’un voyage qui avait
commencé déjà par des troubles au cours des heures
précédant le départ de Beyrouth. Un voyage dont la
leçon est sans doute l’intensité, intensité des
moments, intensité de l’imprévu et de l’inattendu,
intensité des émotions, intensité de la vie.
|
| NOTES |
| (7)
Adnan Menderes (1899-1961), premier ministre renversé en 1960
par l’armée qui le fit condamner à mort. |
| (8)
Plutôt un diaporama en multimédia qui fut commandé
à l’Alba par Henry Chapier, alors organisateur du mois de la
Photo au Liban. |
| (9)
Guide Bleu Istanbul, 1996, p. 169 |
| (10)
Sarkis, Au commencement, L’œil de Munch, Vidéo (2 min, 4
copies dont une a été présentée durant
printemps 2007 au Musée du Louvre, Paris dans le cadre de
l’année de l’Arménie en France. |
| (11)
Propos de l’artiste reproduit dans le catalogue de l’exposition, Türkiye
Magnum / Turkey by Magnum, Istanbul Modern, 2007 |
>> RETOUR AU
DEBUT DU RECIT DE
VOYAGE: LUMIERE
|
Textes: Gregory Buchakjian, Georges
Khawam. Photos:
Sandra Fayad (1-2, 4), Alexandra Nysten (5-10), Gregory Buchakjian
(3, 11)
|
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