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Voyage de quatre jours organisé en Syrie du Nord par l'Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA). Récit conçu et rédigé en alternance, par Grégory Buchakjian (Baron) et Josianne Torbey, avec la complicité des étudiants de l'ALBA ayant participé à l'opération.
 
AVERTISSEMENT: LE HAMMAM YOBULGA DANS LEQUEL SE DÉROULE UNE PARTIE DE CETTE HISTOIRE A (DEPUIS) FERMÉ AU PUBLIC.

I. Greg

jour 1 - mardi 16'11'04

"our dear guests
you are welcomed to ASSAD's SYRIA
In case of any complaints, or any comments regarding your comfortable stay to SYRIA
please send a direct fax to the office of the General Customs Director, phone number: 00 963-11-2121655
YOUR COMFORT IS OUR CONCERN
We wish you a good stay in hospitable Syria
"

Poste frontière syrien, un matin grisâtre de novembre. Deux autobus, 70 personnes, des étudiants et des profs de l'Alba (1). Nous avons quitté Beyrouth à l'aube pour une virée - dont la dénomination officielle est "voyage d'études" - de quatre jours en Syrie. Au programme: Krak des Chevaliers, Alep, Saint Siméon et Palmyre. Une idée à Josianne - ma collègue, prof d'histoire de l'art - relayée par Abdelnour - indispensable responsable administratif et grand organisateur.

Et moi, dans tout ça, qu'est-ce que je fais là? Je connais Alep, que j'ai visité deux fois. Je connais Palmyre, que j'ai visité deux fois. Je connais Saint-Siméon, que j'ai visité une fois -  j'avais juré mes grands dieux que ce serait la dernière. Je ne connais pas le Krak des Chevalier, mais l'architecture militaire et moi, ça fait deux. Alors, je suis venu faire quoi? Parler de l'architecture des palais arabes aux étudiants? Josianne et Saba savent certainement le faire mieux que moi. Changer d'air? Peut être. Trois raisons moins prosaïques
expliquent ma présence ici:
1. Loger à Beit Wakil, hôtel de charme à Alep
2. Faire bombance dans les hauts lieux de la gastronomie alépine que sont Beit Wakil, Sissi House et ou Wannes.
3. Profiter des prestations du Hammam Yobulga. En solitaire. Ça aurait été ma recréation. De toutes façons, ce programme n'intéresserait
personne. C'était sans compter avec Josianne qui allait avoir l'idée d'organiser une soirée au hammam. Avec 70 personnes. Hommes, femmes, sans enfants. Ma petite escapade en solitaire était devenue une bacchanale collective et l'objectif numéro 1 du voyage. Pour tout le monde.
syrie station service
1. sur la route Homs-Alep, une station service
Trop tard pour faire marche arrière.
Nous voila en République Arabe Syrienne, vers le Krak des Chevaliers. Je prends le micro pour faire une petite introduction sur l'architecture des châteaux médiévaux, histoire de donner un peu de sérieux à ma présence. Vu de l'extérieur, le Krak me déçoit. Très massif, très imposant, mais pas cette grandeur que l'on voit dans les photos. L'intérieur, en revanche, est très impressionnant. La troupe se disperse dans les couloirs obscurs, les écuries, les chemins de garde, les tours et les fossés. Au sommet des donjons aux vues vertigineuses, c'est les Hauts de Hurlevent. Photo de groupe devant les arcs trilobés de la galerie de la salle des chevaliers. Abdelnour jubile. Malgré le temps morose, la visite est une réussite. Nous reprenons la route vers Alep. Carlo et Elias ont préparé une chanson pour l'occasion. Heureusement qu'il ne pleut pas dans le bus.

Maaret el Nouman, entre Hama et Alep, pause déjeuner.
Tout le monde pousse des cris d'horreurs à la vue du restaurant qui s'appelle "Al Bourj" (2) et dont l'enseigne est une tour Eiffel expressionniste de cinq mètres de haut. Il y a aussi des colonnes torses et personne ne veut manger dans "un endroit pareil". C'est fou ce que nous sommes snobs, nous autres libanais, surtout lorsque nous sommes chez nos voisins. Il a suffi que trois personnes se mettent à table et commencent à manger pour que les autres constatent que la nourriture n'est pas empoisonnée et qu'elle est même très bonne. Le kafta bessenieh (3) a sur moi un effet de madeleine de Proust et me rappelle que j'avais mangé le même plat au même endroit en avril 1996. Entre mes souvenirs et la fatigue, j'entends d'une oreille distraite la voix de Saba
"je ne porte pas ce que j'ai envie de porter (...) à cause de la naphtaline".

Quelques heures plus tard, à Alep.
Un mélodrame se déroule dans le lobby de Beit Wakil. Karl fait un scandale à la réception, se plaignant des dimensions minuscules de sa chambre. "Ma chambre à la maison est plus grande!". Karl veut déménager au Amir Palace. Comme Beit Wakil ne pouvait contenir tout le groupe, nous sommes partagés entre deux hôtels. Karl, qui fait sa crise, est un des "privilégiés" qui sont logés à Beit Wakil, superbe hôtel de charme, alors que l'Amir n'est qu'une tour anonyme et impersonnelle. Peut-être est-il jaloux des filles qui ont eu droit à des chambres immenses aux murs tapissés de boiseries. Impassible, Abdallah, compagnon de chambrée de Karl, n'a pas levé les yeux de son labtop.

Mais laissons Karl à ses colères.
Le groupe qui loge à l'Amir nous a rejoint pour dîner dans la cour de Beit Wakil ou un somptueux mezzé alépin a été préparé. Abondamment arrosé d'arak pour les uns, de vin pour les autres, c'est une expérience épicurienne des plus jouissives. La soirée se prolonge, pour les (nombreux) fêtards, à la boite de nuit de l'hôtel aménagée dans les caves, puis, pour les fêtards parmi les fêtards, dans les chambres de l'Amir Palace.
alep palais ghazal
2. Alep, dans la cour du palais Ghazal, après la pluie
jour 2, mercredi 17'11'04

Il pleut des cordes sur Alep.
C'est très joli à voir dans la petite cour de Beit Wakil sur laquelle donne ma chambre. C'est moins commode lorsqu'il s'agit de se déplacer, à pied, dans les ruelles du quartier de Jdeidé. Nous visitons les superbes palais Ghazal et Ajiqbach avant de récupérer
le bus pour aller au Bimaristan Arghoun. Le chauffeur du bus connaissant Alep comme moi Nairobi, il peste et nous fait tourner en rond. Habitué à nous sortir des situations extrêmes, Abdelnour chope un taxi pour nous piloter. Nous finissons par arriver à Bab Qinnesrin, d'ou nous pouvons continuer à pied. Sur la rue qui mène vers le Bimaristan - et, par delà, vers la Grande Mosquée - il n'y a pas âme qui vive. Les échoppes sont toutes fermées, sauf celle d'un marchand de zaatar (4).

Le responsable du bimaristan est un homme charmant.
Il nous raconte l'histoire de ce lieu construit pour la thérapie des malades mentaux et dans lequel on a utilisé l'eau et la lumière. Josianne me dit que ça lui rappelle un projet de Peter Zumthor, les Thermes de Vals en Suisse (1996). Aucun membre de la troupe d'ayant été admis dans l'asile pour un séjour prolongé, nous partons en direction de la Madrassa el Firdaws, guidés par le sympathique responsable du bimaristan. A notre arrivée, le muezzin fait son appel à la prière et Josianne nous explique l'intelligente articulation des salles à coupole de plan carré
.
alep
3. Alep, dans le palais Ghazal, pendant la pluie
Après les visites "guidées", le groupe se disperse.
Certains se dirigent vers le souk, à l'instar de Lara K qui découvre le système du marchandage: "Ça c'est à 600 livres, je vous le laisse à 250 parce qu'on aime les français". Pour les libanais, c'est plus cher, le double, et pour les anglais, le triple. Serge, quand à lui, s'est fait un ami autochtone avec lequel il a passé l'après midi. Ils sont allés à Nadi Halab (5), l'endroit ou les alépins vont pour voir et être vus. Le patron de Nadi Halab à le même nom de famille que lui, Moushaty. Serge est d'ailleurs dans cette ville en quête de mémoire. Ses pérégrinations le mènent au cimetière grec-catholique, dans les faubourgs de la ville, ou sont enterrés ses grands-parents. Il découvre leur pierre tombale, ornée de portraits en buste sculptés. Grand moment d'émotion. Dans un autre cimetière, musulman, cette fois, est dressée une tente, avec, au milieu, un défunt recouvert d'un linceul. Pendant qu'un cheikh récite des versets du coran, des gens entrent présenter leurs condoléances à la famille.

Dérives et rencontres avec les alépins.
Comment ils vivent, ce qu'ils pensent. "Vous vivez au paradis", disent-ils aux libanais que nous sommes. Les jeunes alépins se plaignent du mauvais niveau d'éducation, du manque de perspectives et du régime. Ils n'ont en ont pas spécialement contre leur président, mais contre le système, la corruption, les moukhabarat (6) qui "ne servent à rien et font chier les intellectuels", et la militarisation de la société - sur neuf chauffeurs de taxis rencontrés par Eddy, huit ont fait partie de l'armée syrienne au Liban! Il y a aussi et surtout de l'ennui qui domine leur vie quotidienne. Il n'y a que deux salles de ciné fréquentables dans la ville, dont une qui affiche Titanic. Alors, n'ayant rien à faire et nulle part ou aller, ils font un tour de la ville en bagnole. Les filles, elles, n'ont pas le droit de sortir après 21 heures.

Pour beaucoup de ces alépins, il faut "quitter le pays pour rester intelligent"
.
alep
4. Alep, autoportrait avec Lara K, Joelle et un marchand de zaatar.
Il fait déjà nuit lorsque j'arrive au Hammam Yobulga.
Nous avons réservé l'endroit de 16h à 18h pour les garçons, de 18h à 20h pour les filles, ensuite, dîner collectif dans la grande salle. Lorsque je fais mon entrée, des étudiants, qui ont terminé, sont en train de se rhabiller, ravis. Je me déshabille
dans une des cabines, enfile un linge à carreaux et m'enfonce dans les profondeurs du bain turc. Dans la salle aux quatre iwans, je croise, dans le flou de la vapeur, Carlo qui se balade dans un état d'extase jubilatoire. Abdelnour est aussi là, imperturbable. Je passe dans la chambre la plus chaude avant de me faire laver et masser. Le traitement est un peu expéditif à mon goût. J'aurais préféré que ces messieurs s'occupent de moi un peu plus longtemps, mais je me dis que c'est le prix à payer pour faire passer un groupe entier au hammam. Et puis, finalement, la magie du lieu fonctionne. Je m'installe dans le caldarium ou m'attend Abdelnour qui n'a pas bougé. Les autres sont partis. Nous restons ainsi, Abdelnour et moi, dans la chaleur moite, échangeant parfois quelques paroles. Au bout d'une heure, nous ressortons. Le linge à carreaux est alors remplacé par une serviette blanche qui est complétée par une autre, plus petite, servant à couvrir la tête. C'est dans cette tenue post-hammamesque que nous nous installons sur les sofas aménagés dans les iwans de la salle principale. Je suis comblé.

C'est alors que les filles font irruption au hammam.
Etudiantes et profs prennent possession du hall. Elles mettent les pieds dans un hammam pour la première fois de leur vie et s'extasient aussi bien sur l'architecture de cette salle à coupole que sur la tenue de laquelle Abdelnour et moi sommes affublés. On leur distribue les linges à carreaux et elles passent dans les cabines pour se changer. Les autres garçons, partis se promener, manquant ce spectacle des filles sortant des cabines, les unes après les autres, en petite tenue. Le fait de se déshabiller
n'est pas tellement singulier en soi, dans la mesure ou, dans nos sociétés, les vêtements féminins montrent déjà beaucoup sans compter qu'à la plage, les filles sont en maillot de bain. Mais voir toutes ces filles couvertes de ce petit linge à carreau dans cet espace clos a quelque chose d'assez émoustillant. Aussi titillant qu'un petit détail ne manque de sauter aux yeux. La bretelle du soutien gorge. Une bonne majorité des filles - ça s'appliquait aussi aux garçons mais ça ne se voyait pas!, ne sachant pas à quelle sauce elle allait être mangée, a préféré enfiler (au cas ou) un maillot de bain. Ce détail n'a pas échappé aux quatre femmes que nous appellerons "femmes du hammam". Ces préposées dont le métier est de laver, masser et soigner des corps féminins sont aussi arrivées, vêtues selon la mode la plus traditionnelle dans le monde arabo-musulman, voilées et couvertes de la tête au pied. Choc des civilisations avec les jeans moulants des jeunes libanaises. Oui et encore plus. Car ces femmes qui, dans les espaces publics, cachent tout de leur féminité, étaient choquées en voyant les bretelles des maillots de bain.
- Regarde, a dit l'une à l'autre, elles n'ont pas osé...

C'est dans ce joyeux brouhaha que les représentantes de la gent féminines, officiantes et baigneuses (7), s'engouffrent à leur tour dans les profondeurs humides du hammam. Le lieu que Abdelnour avons occupé nous est désormais interdit. C'est à présent un espace exclusivement réservé à la féminité que nous ne pouvons qu'imaginer, en le visualisant, conditionnés par le clichés des peintures orientalistes du XIXe siècle - le célèbre Bain Turc d'Ingres - peuplé d'odalisques nues à la peau blanche et soyeuse, un monde de fantasmes et de volupté. Nous sommes à nouveau seuls, Abdelnour et moi, à siroter un thé à la menthe fraîche
dans notre iwan du hall. Pour savoir ce qui se passe là dedans, le narrateur (Greg), va céder la place à la narratrice (Josianne).

II. Josianne

Nous entrons dans une pièce préchauffée qui comporte des banquettes et une vasque en marbre d’où l’eau froide dégouline en produisant un joli fond sonore. Chacune d’entre nous a sa lifé
(8et son savon. La vapeur  monte petit à petit, formant un barrage visuel et transformant l’image que nous avons chacune de l’autre. La chair qui était beige rose devient de plus en plus blanche, comme de l’albâtre. Une surface blanche et floue. Nous sommes toutes encore dans nos linges à carreaux mais les inhibitions commencent à s’en aller. Dans cette atmosphère de chaleur et de moiteur, les tabous peuvent se briser, et les linges à carreaux tomber. On s'habitue, petit à petit, à la nudité. Nous transpirons à grosses gouttes, l’atmosphère est pesante, à la limite de l’insupportable. Pour nous rafraîchir, nous allons puiser de l’eau fraîche à l’aide d’une kaylé - un petit récipient, pour nous en asperger. C’est le choc du chaud et du froid.

Les "femmes du hammam"
Elles sont quatre. Une dans chaque iwan. Elles ont troqué vêtements et voiles contre combinaisons et lingerie fine. Une d'entre elles n'a qu'un un body en dentelle rouge, avec rien en dessous. Apres nous avoir installées dans cette salle dont la température augmentait petit à petit, pendant une bonne demi-heure, elles ont commencé à s’occuper de nous. Chacune a sa spécialité. Ainsi, tu passes de l'une, qui te jette de l'eau chaude, à l'autre, qui t'asticote à la lifé. Elles sont souriantes, complices, coquines. Quand l'une t'envoie à sa collègue, elle lui dit:
"Ya Zahra khediya el heloué!"
(9)
On passe de l'une à l'autre très élégamment, comme dans un ballet. La complicité et la complémentarité qu'il y a entre elles fait aussi penser à un orchestre - un quatuor en l'occurrence.

Les femmes sont dans un monde qui leur est propre.
Nous recevons, par conséquent, un traitement inhérent à notre statut de femmes. Ce n'est pas seulement des soins corporels, c'est tout un rituel, une mise en condition du corps et de l'esprit et une préparation aux jeux de l'amour. Les "femmes du hammam" se sont comportées avec chacune d'entre nous comme si elle était à la veille d'un jour très important. Elles ont chanté en même temps, avec la malice de quelqu'un qui sait ce qui va se passer avec nous après. Elles ont chanté des chants d'amour, des chants des hommes qu'elles aiment et qui les ont quittées. Elles nous ont parlé avec délice "Ey, ya helwé!"
(10). Chacune de ces femmes est quelqu'un qui te fait prendre connaissance de ton corps et te l'apprête. Celles d'entre nous qui se sont entièrement dénudées ont été acclamées par des sifflements "lwulwulwulwulwulwu!". Lorsqu'elles ont terminé leur travail, les "femmes du hammam" se sont baignées entre elles... toutes nues.
 
D'ou leur vient toute cette énergie? Et tout cet amour?
Les "femmes du hammam" doivent mener une vie misérable. Pourtant, elles nous ont tant donné. Elles nous ont fait prendre conscience de notre féminité, elles nous ont couronnées. De leur corps dénudés, il n'y avait rien à regarder. Ce qu'elles disent, ce qu'elles font était toujours plus fort. Mais comment peut-on parler d'amour lorsqu'on n'est pas aimée? Elles semblaient pourtant heureuses et, à la sortie, elles nous ont fait la bise. C'était bizarre de les revoir dehors, habillées.

On revit le siècle précédent.
Avant le Mandat Français, les femmes venaient se retrouver au bain, qui était le lieu de rencontre par excellence. C'est dans cette atmosphère détendue que s'échangeaient les potins les plus croustillants de la ville. Mais aussi que s'organisaient des opérations bien plus sérieuses, comme les mariages. Les femmes y venant avec leurs progénitures, c'était le meilleur moyen, pour celle qui avait fils à marier, de trouver sa future bru. Non seulement on savait qui étaient les parents, mais en plus on avait le loisir d'inspecter l'anatomie de la future mère des petits enfants! Mais si les femmes parlaient mariage, les hommes, ils faisaient quoi? Et bien les hommes, comme on pouvait s'y attendre, discutaient politique. On dit aussi que les hammams étaient des lieux de rencontre pour espions. Fantasme ou réalité? Allez savoir. Gérard
Oury a repris cette idée dans La Grande Vadrouille à travers une scène d'anthologie ou le personnage incarné par Louis de Funès doit se rendre au bain turc afin d'y retrouver un aviateur anglais (nous sommes sous l'occupation allemande de Paris) dont le signalement est "big moustache" et le sifflotement de la chanson "tea for two, and two for tea".

Le hammam est un lieu ou les sens sont en éveil.
L'auditif, par les chansons et la musique, le ruissellement
et le giclement continu de l'eau. Le toucher, toujours avec l'eau, et à travers les matières minérales - le lisse (marbre) et le rugueux (pierre de taille), avec les linges et les serviettes, humides et / ou sèches, et la sueur. Il y a l'odorat, à travers les parfums, notamment des savons, et le goûter, surtout après le bain, avec la consommation traditionnelle d'un verre de thé et d'un éventuel petit en cas. Et bien sur, il y a la vue. Ça commence avec la découverte du lieu, la coupole, les renflements, le passage dans les couloirs, les changements de direction, le manque de perspective d'une pièce à l'autre, les surprises. Et puis, dedans, cet état de brume, comme s'il y avait un voile filtrant la vue.

III. Greg

Encore plus spectaculaire que leur entrée au bain.
Les filles ressortent à tour de rôle, enveloppées des serviettes blanches auxquelles nous (les garçon) avons eu droit, et commencent à s'installer dans les divans de la grande salle d'ou je n'ai pas bougé. Elles sont belles. Elles sont heureuses. Elles rayonnent. Même en photo - je revois Eliane, Nancy ou Suzanne, par exemple - elles dégagent cette sensation de bien être, de santé et de volupté. Sensation très difficile à décrire, tant elle est troublante de sensualité. Mais le charme est brisé par le retour des garçons, partis se promener et qui n'avaient rien vu de tout ça. A voir leurs têtes, ils sont totalement interloqués, choqués et déboussolés par le spectacle qui s'offre à eux. Serge a l'impression de se retrouver 200 ans av. JC, Antoine et Mohamed se demandent ce qu'il faut faire et Saba est profondément scandalisé. La vue de ces naïades
en serviettes blanches l'inquiète sans doute, comme s'il s'agissait de prémices à une bacchanale ou autre scène orgiaque. Les tabous sont revenus, il faut se rhabiller.

La soirée n'est pas finie pour autant, loin de là.
Un repas composé de savoureux mezzés a été livré par Beit Wakil. Les agapes se prolongent par la danse orientale. C'est à qui mieux mieux pour la wal'aa (11). Valaya et Tatiana font exploser l'ambiance avec leurs déhanchements - on se croirait dans les nuits mythiques du Caire au temps de Samia Gamal, Jacinthe attrape la moindre scène sur son caméscope,
Maissa manque de peu de se noyer dans le bassin central de la salle. Un peu avant minuit, la fête marque un temps d'arrêt pour se prolonger à la boite de l'hôtel. Un petit groupe mené par Abdelnour fait une pause dans un des cafés encore bondés en face de la citadelle. Ioanna, Josianne, Lara A et Nayla sont les seules femmes dans tous les cafés de la place réunis. Aux autres tables, des hommes, rien que des hommes. De retour à la petite boite de Beit Wakil, la wal'aa va de plus belle. Tout le monde est déchaîné et la star de la soirée devient "caliente" Pamela! Vers deux heures du matin, il y a des interruptions de la musique, un signe pour nous faire comprendre qu'il faut partir. Des types menaçants - "moukhabarat" (12)? - ont interpellé Mike. Après ce petit incident, les locataires de Beit Wakil ont sagement rejoint leurs chambres tandis que ceux de l'Amir Palace poursuivent leurs faits et méfaits dans les couloirs de leur hôtel, ou ils sont littéralement pris en chasse par les agents de sécurité.

5. Saint Siméon: le gardien du site et ses vieilles pierres
jour 3, jeudi 18'11'04

La route vers Saint Simeon (Qal'at Semaan).
A travers le Massif Calcaire qui porte vraiment bien son nom. Un paysage méchant
de pierrailles et de rocailles. A l'arrivée sur le site, l'ambiance n'est pas des plus studieuses. Le site me paraît plus beau que lorsque je l'avais vu la première fois. Non que j'ai changé d'avis au sujet de l'architecture paléochrétienne, mais c'est plutôt la luminosité matinale de ce soleil d'hiver qui fait bien les choses. Je trouve la basilique de Saint Siméon lourde, dans son plan, sa façade et son décor. Josianne est loin de partager mon avis. Elle attire mon attention sur la complexité des ouvertures qui forment des "layers". Dans le baptistère, petit mais monumental, Joelle assiste impuissante à une discussion byzantine - c'est le mot - entre les deux profs d'histoire de l'art. Nous reprenons la route, vers Palmyre via Hama. La route de Idlib est bien plus belle que l'autoroute principale Homs-Hama-Alep. Ces paysages plus verts, un peu vallonnés prennent un peu, avec la lumière rasante, des airs d'ouest américain. Au milieu de nulle part, un des deux autobus tombe en panne.

6. quelque part près de la route de Idlib, 2 des 17 enfants du 1 père et 3 femmes
Nous voila au travers des oliviers (13).
Il y a des enfants qui ont de très beaux yeux. Ils sont frères et soeurs. C'est une famille de 17 enfants. 10 sont de la première femme, 6 de la seconde femme, et 1 de la troisième femme, mariée depuis seulement deux ans. Ce beau monde habite un village rural hors du temps. Le village est formé d'une "main street" perpendiculaire
à la route nationale sur laquelle nous roulions. Les automobiles y sont rares et seules quelques vieilles pétoires antédiluviennes rafistolées on ne sait ou y circulent. Je me promène seul dans cette rue. Une femme - voilée - me voit par la fenêtre. Elle disparait pour revenir aussitôt avec deux autres femmes - elles aussi voilées, cela va sans dire - à qui elle indique ma direction avec le doigt. Ce trio, sans doute les trois femmes d'une même époux, me regarde avec des yeux ronds et des lèvres rieuses indiquant l'étonnement que l'on réserverait à un individu venu de la planète Mars. Mes compagnons sont allés faire une pause pipi dans la maison familiale des 17 enfants, 3 femmes et 1 homme rencontrés plus tôt. La maison est composée d'une sorte de hall / corridor desservant les pièces suivantes:
- La salle de bains, dotée de toilettes à la turque et dont le lavabo est dehors. On remarque à cet endroit 8 brosses à dents, ce qui est beaucoup pour une famille "normale" mais qui est peu pour les 21 habitants de la maisonnée. De deux choses l'une: soit les brosses à dents sont collectives, soit tout le monde ne se brosse pas les dents. Les brosses à dent sont dans un tel état qu'on se demande si leur usage n'est pas plus nuisible... 
- La cuisine, dotée d'aucun meuble, un espace horizontal. Les femmes sont assises à même le sol ou se trouvent marmites, bouteilles, récipients et autres.
- Une chambre à coucher.
- Le salon, autre espace horizontal, dont le sol est couvert de tapis sur lesquels s'installent le maître de maison et ses visiteurs. Le salon est "vide", sauf du coté du mur face à la fenêtre, devant lequel il y a deux fauteuils en plastique empilables, une étagère et un meuble pour TV. L'étagère contient 7 services à thé très kitsch que l'on trouve dans les magasins de la frontière libano-syrienne et que Marilyn
avait beaucoup aimé. Il y a aussi, sur le mur, une tenture, des assiettes décoratives et un bonnet de père noel. La TV est branchée sur la chaîne libanaise Future TV, ce qui confirme que le satellite est arrivé jusque là. D'ailleurs, l'aîné des enfants a reçu un appel sur son portable lui apprenant que la parabole du voisin était en panne. Je me demande après coup ce que ces gens ont pu penser ou ressentir en voyant, sur cette même Future TV, la retransmission en continu des évènements qui se sont déroulés au Liban - pays voisin et "frère" - en février 2005 (14).

7. route Salamiyé-Palmyre, voitures vernaculaires "Blade Runner"
L'autobus est réparé.
Nous faisons nos adieux à cette famille syrienne qui nous a accordé l'hospitalité. Un nouveau conflit éclate avec les chauffeurs. Ces derniers veulent aller jusqu'à Homs pour bifurquer sur Palmyre alors que je propose de prendre directement depuis Hama la route qui passe par Salamiyé. Les chauffeurs finissent par accepter en me disant que nous prenons cet itinéraire "inconnu et périlleux", sur "ma" responsabilité. A Salamiyé, une pause chez l'épicier nous permet de voir de près ces véhicules incroyables qui roulent dans la région, voitures vernaculaires dont chacune est une pièce unique et qui sont toutes couvertes de phrases poétiques en arabe. Il commence à faire nuit, nous roulons dans des endroits déserts, ce qui est normal vu notre destination. Comme il n'y a rien à l'horizon, les chauffeurs commencent à s'inquiéter. Ils se font des appels par téléphone portable, persuadés que nous faisons fausse route. Ce qui est très intelligent de leur part, car ils transmettent leurs angoisses aux passagers qui paniquent:
"nous sommes perdus!"
"nous allons tous mourir!"
Nous arrivons à un croisement en T. La route sur laquelle nous étions débouche sur une autre, avec possibilité
d'aller à droite ou à gauche. Je SAIS que c'est à gauche qu'il faut aller mais personne ne veut me croire. Il y a un panneau délabré. Quelqu'un descend pour le lire. "Palmyre" c'est... tout droit, dans le les sables! Nous prenons la gauche et arrivons au Palmyra Cham Palace à l'heure prévue. Saba est époustouflé par le hall voûté avec un ciel en trompe l'oeil et des consoles de style antiquisant mais nous n’avons pas le loisir de nous attarder sur l’architecture postmoderne, ayant juste le temps de nous rafraîchir avant d’aller passer la soirée dans une tente bédouine.
palmyre tente bedouine
8. Palmyre, arrivée à la tente bédouine
IV. Josianne

Les bédouins sont de blanc vêtu, d’un pantalon moulant et d’une tunique fendue qui arrive aux trois quarts. Ils portent le keffieh, chacun à sa façon, avec élégance et ont le port altier et le regard fier. Leur peau basanée ressort superbement sur le blanc et leur tenue est aussi droite que si on leur avait donné des cours de mannequinât. Chacun a son instrument de musique et en tire le maximum y compris par les expressions de son visage. Ils font corps avec leurs instruments. Ils tapent sur le sol, c’est très viril. Il y a beaucoup de fierté et d’assurance de l’impact. Ça fait largement partie de leur pouvoir de séduction. En voyant le regard qu’ils posent surs leurs danseuses, on sent qu’elles leurs appartiennent, comme si elles étaient des objets. Conscientes de leurs atouts, les danseuses personnifient la femme bédouine. Leur teint est encore plus basané que celui des hommes, avec une peau de couleur trop sombre et suggestive pour être innocente. Elles sont comme des lianes, avec des accoutrements mettant en valeur leur souplesse. Il y a cependant beaucoup de retenue dans les gestes, surtout comparé à ceux d’une danseuse orientale qui se trémousse dans tous les sens. Minimum de gestes pour un maximum d’impact.

V. Greg

Apres le repas digne de la dernière page des albums d’Astérix, composé d’un mouton farci accompagné de "friké" (15)  et arrosé de lait caillé au goût très prononcé, les danses arabes retrouvent leurs droits pour la dernière soirée du voyage. Selon certaines rumeurs, le chef de la tribu aurait demandé à épouser (ou acheter?) Maissa.
De retour à l'hôtel, certains, comme s'ils n'avaient pas assez mangé, se jettent sur le buffet de desserts du Cham Palace. Nostalgie de la bouffe "normale" - comprenez occidentale, sans doute. Un groupe part à la découverte des ruines. J'ai essayé de rallier, sans succès, le plus grand nombre à cette promenade que je considère des plus magiques, mais tout le monde m'a répondu "on viendra avec toi demain au lever du jour". "Tu parles", ai-je pensé. Nous sommes une petite dizaine à errer dans la nuit de Palmyre, dans ce décor des plus grandioses et des plus romantiques - mais personne ne semble avoir la tête au romantisme. Ce n'est que le froid qui nous pousse à rentrer. Dans le hall, Georgette, Jocelyne, Karl, Marilyn et Pamela jouent aux cartes dans une ambiance qui n'est plus "caliente". Au premier étage, je suis accueilli par Louay. Les joueurs de cartes m'avaient prévenu qu'il est en train de filmer tout le monde avec une micro caméra reliée à la TV d'une chambre dont les occupants, complètement torchés, sont vautrés en train de regarder ces images de télé réalité en direct. Dans une autre chambre, un groupe plus nombreux regarde aussi un film, celui du voyage. Au moment de mon passage, ils sont à Saint Siméon. Saint Siméon j'ai assez donné, je rentre me coucher.
palmyre
9. Palmyre, les ruines au lever du jour
jour 4 - vendredi 19'11'04

La sonnerie de mon portable me sort de mon sommeil
Lors de mes précédents voyages, je m'étais promis - sans succès - de voir le lever du soleil sur Palmyre. Aujourd'hui, c'est chose faite. Je sors, seul dans la pénombre. Au loin, quelqu'un me fait signe. J'apprendrais plus tard que c'est Abdelnour. Le ciel se tache de lueurs ocre, rose, jaune, le soleil fait son apparition. Quand j'arrive au Cardo, la voie romaine qui traverse la ville antique, le spectacle est magistral. La colonnade prend des couleurs fauves avec un fond de ciel turquoise. Après le petit déjeuner, c'est tout le groupe qui se rend sur le site. Mais la magie de l'aube est partie, la lumière est devenue trop forte et trop plate. Après la colonnade, le temple de la mort et le tétrapyle, nous partons en bus vers les tombes. L'aménagement intérieur des tombeaux-tours et des hypogées impressionne
tout le monde. C'est un des grands moments architecturaux du voyage. Tandis que le groupe s'en va vers le souk faire du shopping, Josianne et moi visitons, à deux, le temple de Bel. Notre passion pour les vieilles pierres ne nous empêche pas de rafler, ensuite, quelques belles affaires au marché.
syrie
10. route Palmyre-Homs, le chemin du retour
Les bus démarrent en trombe pour Homs ou nous déjeunons à l'hôtel Safir avant de repartir vers la frontière libanaise. Ensuite, à une vitesse de bolide, les deux bus atteignent l'Alba, ou arrivons vers 20h, trop tard pour le ciné club.

FIN DU VOYAGE
NOTES
(1) Académie Libanaise des Beaux-Arts
(2) "la tour"
(3) ragout à base de viande hachée surmontée de pommes de terre émincées baignant dans une sauce tomate légèrement pimentée.
(3) ragoût à base de viande hachée surmontée de pommes de terre émincées baignant dans une sauce tomate légèrement pimentée.
(4) thym. Le zaatar est un aliment très prisé dans les pays du Proche-Orient, et les préparations varient entre le zaatars alépin (le plus pimenté), libanais, jordanien et palestinien.
(5) le "club d'Alep"
(6) services de renseignements
(7) terme tellement galvaudé dans la peinture du XIXe siècle (Baigneuses de Degas et de Renoir, Grandes Baigneuses de Cézanne) mais moins indécent qu'"odalisque" ou "naïade".
(8) gant de bain employé dans le monde arabe.
(9) "Zahra, prends là, cette jolie!"
(10) Ey: interjection, ya helwé: "ma belle" ou "ma jolie"
(11) terme arabe signifie mettre le feu, un peu l'équivalent de la "movida" espagnole.
(12) membres des services de renseignements
(13) titre d'un film de Abbas Kiarostami
(14) L'assassinat de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri et le mouvement d'opposition populaire qui s'en suivit réclamant, entre autres, le retrait des forces syriennes du Liban. Future TV appartenait à Rafic Hariri.
(15) semoule de blé.
Texte: Gregory Buchakjian & Josianne Torbey. Photos: Gregory Buchakjian (1-2, 4-7, 9), Carlo Massoud (10) & Antoine Soued (3, 8).
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