Voyage de quatre jours organisé
en Syrie du Nord par l'Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA).
Récit conçu et rédigé en alternance, par
Grégory Buchakjian (Baron) et Josianne Torbey, avec la
complicité des étudiants de l'ALBA
ayant participé à l'opération.
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AVERTISSEMENT:
LE HAMMAM YOBULGA DANS LEQUEL SE DÉROULE UNE PARTIE DE CETTE
HISTOIRE A (DEPUIS) FERMÉ AU PUBLIC.
I.
Greg
jour 1 - mardi 16'11'04
"our dear guests
you are welcomed to ASSAD's SYRIA
In case of any complaints, or any comments regarding
your comfortable stay to SYRIA
please send a direct fax to the office of the General Customs Director,
phone number: 00 963-11-2121655
YOUR COMFORT IS OUR CONCERN
We wish you a good stay in hospitable Syria"
Poste frontière syrien, un matin grisâtre de novembre.
Deux autobus, 70 personnes, des étudiants et
des profs de l'Alba (1).
Nous avons quitté Beyrouth à l'aube pour une virée
- dont la dénomination officielle est "voyage d'études" -
de quatre jours en Syrie. Au programme: Krak des Chevaliers, Alep,
Saint Siméon et Palmyre. Une idée à Josianne - ma
collègue, prof d'histoire de l'art - relayée par
Abdelnour - indispensable responsable administratif et grand
organisateur.
Et moi, dans tout ça, qu'est-ce que je fais là? Je
connais Alep, que j'ai visité deux fois. Je connais Palmyre, que
j'ai visité deux fois. Je connais Saint-Siméon, que j'ai
visité une fois - j'avais juré mes grands dieux que
ce serait la dernière. Je ne connais pas le Krak des Chevalier,
mais l'architecture militaire et moi, ça fait deux. Alors, je
suis venu faire quoi? Parler de l'architecture des palais arabes aux
étudiants? Josianne et Saba savent certainement le faire mieux
que moi. Changer d'air? Peut être. Trois raisons moins
prosaïques expliquent ma présence ici:
1. Loger à Beit Wakil, hôtel de charme à Alep
2. Faire bombance dans les hauts lieux de la gastronomie alépine
que sont Beit Wakil, Sissi House et ou Wannes.
3. Profiter des prestations du Hammam Yobulga. En solitaire. Ça
aurait été ma recréation. De toutes façons,
ce programme n'intéresserait personne.
C'était
sans compter avec Josianne qui allait avoir l'idée d'organiser
une soirée au hammam. Avec 70 personnes. Hommes, femmes, sans
enfants. Ma petite escapade en solitaire était devenue une
bacchanale collective et l'objectif numéro 1 du voyage. Pour tout
le monde.
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1. sur la route Homs-Alep, une station service
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Trop
tard pour faire marche arrière.
Nous voila en République Arabe Syrienne, vers
le Krak des Chevaliers. Je prends le micro pour faire une petite
introduction sur l'architecture des châteaux
médiévaux,
histoire de donner un peu de sérieux à ma
présence.
Vu de l'extérieur, le Krak me déçoit. Très
massif, très imposant, mais pas cette grandeur que l'on voit
dans les photos. L'intérieur, en revanche, est très
impressionnant. La troupe se disperse dans les couloirs obscurs, les
écuries,
les chemins de garde, les tours et les fossés. Au sommet des
donjons aux vues vertigineuses, c'est les Hauts de Hurlevent.
Photo de groupe devant les arcs trilobés de la galerie de la
salle des chevaliers. Abdelnour jubile. Malgré le temps morose,
la visite est une réussite. Nous reprenons la route vers Alep.
Carlo et
Elias ont préparé une chanson pour l'occasion.
Heureusement
qu'il ne pleut pas dans le bus.
Maaret el Nouman, entre Hama et Alep, pause déjeuner.
Tout le monde pousse des cris d'horreurs à la
vue du restaurant qui s'appelle "Al Bourj" (2) et dont l'enseigne est une tour Eiffel
expressionniste de cinq mètres de haut. Il y a aussi des
colonnes torses et personne ne veut manger dans "un endroit pareil".
C'est
fou ce que nous sommes snobs, nous autres libanais, surtout lorsque
nous sommes chez nos voisins. Il a suffi que trois personnes se mettent
à table et commencent à manger pour que les autres
constatent que la nourriture n'est pas empoisonnée et qu'elle
est même très bonne. Le kafta bessenieh (3) a sur moi un effet de madeleine de
Proust et me rappelle que j'avais mangé le même plat au
même endroit en avril 1996. Entre mes souvenirs et la fatigue,
j'entends d'une oreille distraite la voix de Saba
"je ne porte pas ce que j'ai envie de porter (...) à cause de la
naphtaline".
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Quelques
heures plus tard, à Alep.
Un mélodrame se déroule dans le lobby de Beit Wakil. Karl
fait un scandale à la réception, se plaignant des
dimensions minuscules de sa chambre. "Ma chambre à la maison est
plus grande!". Karl veut déménager au
Amir Palace. Comme Beit Wakil ne pouvait contenir tout le groupe, nous
sommes partagés entre deux hôtels. Karl, qui fait sa
crise, est un des "privilégiés" qui sont logés
à Beit Wakil, superbe hôtel de charme, alors que l'Amir
n'est qu'une tour anonyme et impersonnelle. Peut-être est-il
jaloux des filles qui ont eu droit à des chambres immenses aux
murs tapissés de boiseries. Impassible, Abdallah, compagnon de
chambrée de Karl, n'a pas levé les yeux de son labtop.
Mais laissons Karl à ses colères.
Le groupe qui loge à l'Amir nous a rejoint pour dîner dans
la cour de Beit Wakil ou un somptueux mezzé alépin a
été préparé. Abondamment arrosé
d'arak pour les uns, de vin pour les autres, c'est une
expérience épicurienne des plus jouissives. La
soirée se prolonge, pour les (nombreux) fêtards, à
la boite de nuit de l'hôtel aménagée dans les
caves, puis,
pour les fêtards parmi les fêtards, dans les chambres de
l'Amir Palace.
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2. Alep, dans la cour du palais Ghazal, après la pluie
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jour
2, mercredi 17'11'04
Il pleut des cordes sur Alep.
C'est très joli à voir dans la petite cour de Beit Wakil
sur laquelle donne ma chambre. C'est moins commode
lorsqu'il s'agit de se déplacer, à pied, dans les ruelles
du quartier de Jdeidé. Nous visitons les superbes palais Ghazal
et Ajiqbach avant de récupérer le bus pour aller au
Bimaristan Arghoun. Le chauffeur du bus connaissant Alep comme moi
Nairobi,
il peste et nous fait tourner en rond. Habitué à nous
sortir des situations extrêmes, Abdelnour chope un taxi pour nous
piloter. Nous finissons par arriver à Bab Qinnesrin, d'ou nous
pouvons continuer à pied. Sur la rue qui mène vers le
Bimaristan
- et, par delà, vers la Grande Mosquée - il n'y a pas
âme
qui vive. Les échoppes sont toutes fermées, sauf celle
d'un marchand de zaatar (4).
Le responsable du bimaristan est un homme charmant.
Il nous raconte l'histoire de ce lieu construit pour
la thérapie des malades mentaux et dans lequel on a
utilisé l'eau et la lumière. Josianne me dit que
ça lui rappelle un projet de Peter Zumthor, les Thermes de Vals
en Suisse (1996). Aucun membre de la troupe d'ayant été
admis dans l'asile pour un séjour prolongé, nous partons
en direction de la
Madrassa el Firdaws, guidés par le sympathique responsable du
bimaristan. A notre arrivée, le muezzin fait son appel à
la prière et Josianne nous explique l'intelligente articulation
des salles à coupole de plan carré.
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3. Alep, dans le palais Ghazal, pendant la pluie
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Après
les visites "guidées", le groupe se disperse.
Certains se dirigent vers le souk, à l'instar
de Lara K qui découvre le système du marchandage:
"Ça c'est à 600 livres, je vous le laisse à
250 parce qu'on aime les français". Pour les libanais, c'est
plus cher, le double, et pour les anglais, le triple. Serge, quand
à lui, s'est fait un ami autochtone avec lequel il a
passé l'après midi. Ils sont allés à Nadi
Halab (5), l'endroit ou
les alépins vont pour voir et être vus. Le patron de Nadi
Halab à le même nom de famille que lui, Moushaty.
Serge est d'ailleurs dans cette ville en quête de mémoire.
Ses pérégrinations le mènent au cimetière
grec-catholique, dans les faubourgs de la ville, ou sont
enterrés ses grands-parents. Il découvre leur pierre
tombale, ornée de portraits en buste sculptés. Grand
moment d'émotion.
Dans un autre cimetière, musulman, cette fois, est
dressée
une tente, avec, au milieu, un défunt recouvert d'un linceul.
Pendant qu'un cheikh récite des versets du coran, des gens
entrent
présenter leurs condoléances à la famille.
Dérives et rencontres avec les alépins.
Comment ils vivent, ce qu'ils pensent. "Vous vivez au paradis",
disent-ils aux libanais que nous sommes. Les jeunes alépins se
plaignent du mauvais niveau d'éducation, du manque de
perspectives et du régime. Ils n'ont en ont pas
spécialement contre leur président, mais contre le
système, la corruption, les moukhabarat (6) qui "ne servent à rien et font
chier les intellectuels", et la militarisation de la
société - sur neuf chauffeurs de taxis rencontrés
par Eddy, huit ont fait partie de l'armée syrienne au Liban! Il
y a aussi et surtout de l'ennui qui domine leur vie quotidienne. Il n'y
a que deux salles de ciné fréquentables dans la ville,
dont une qui affiche Titanic. Alors, n'ayant rien à
faire et nulle part ou aller, ils font un tour de la ville en bagnole.
Les filles, elles, n'ont pas le droit de sortir après 21 heures.
Pour beaucoup de ces alépins, il faut "quitter le pays pour
rester intelligent".
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4. Alep, autoportrait avec Lara K, Joelle et un marchand de
zaatar.
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Il
fait déjà nuit lorsque j'arrive au Hammam
Yobulga.
Nous avons réservé l'endroit de 16h à 18h pour les
garçons, de 18h à 20h pour les filles, ensuite,
dîner collectif dans la grande salle. Lorsque je fais mon
entrée, des étudiants, qui ont terminé, sont en
train de se rhabiller, ravis. Je me déshabille dans une des cabines,
enfile un linge à carreaux et m'enfonce dans les profondeurs du
bain turc. Dans la salle aux quatre iwans, je croise, dans le flou de
la
vapeur, Carlo qui se balade dans un état d'extase jubilatoire.
Abdelnour est aussi là, imperturbable. Je passe dans la chambre
la plus chaude avant de me faire laver et masser. Le traitement est un
peu expéditif à mon goût. J'aurais
préféré que ces messieurs s'occupent de moi un peu
plus longtemps, mais je me
dis que c'est le prix à payer pour faire passer un groupe entier
au hammam. Et puis, finalement, la magie du lieu fonctionne. Je
m'installe dans le caldarium ou m'attend Abdelnour qui n'a pas
bougé. Les autres sont partis. Nous restons ainsi, Abdelnour et
moi, dans la chaleur moite, échangeant parfois quelques
paroles. Au bout d'une heure, nous ressortons. Le linge à
carreaux est
alors remplacé par une serviette blanche qui est
complétée par une autre, plus petite, servant à
couvrir la tête. C'est dans cette tenue post-hammamesque que nous
nous installons sur les sofas aménagés dans les iwans de
la salle principale. Je suis
comblé.
C'est alors que les filles font irruption au hammam.
Etudiantes et profs prennent possession du hall. Elles mettent les
pieds dans un hammam pour la première fois de leur vie et
s'extasient aussi bien sur l'architecture de cette salle à
coupole que sur la tenue de laquelle Abdelnour et moi sommes
affublés. On leur distribue les linges à carreaux et
elles passent dans les cabines pour se changer. Les autres
garçons,
partis se promener, manquant ce spectacle des filles sortant des
cabines,
les unes après les autres, en petite tenue. Le fait de se
déshabiller n'est pas tellement singulier en soi, dans la mesure ou,
dans nos sociétés, les vêtements féminins
montrent déjà beaucoup sans compter qu'à la plage,
les filles sont en maillot de bain. Mais voir toutes ces filles
couvertes de ce petit linge à carreau dans cet espace clos a
quelque chose d'assez émoustillant. Aussi titillant qu'un petit
détail ne manque de sauter aux yeux. La bretelle du soutien
gorge. Une bonne majorité des filles - ça s'appliquait
aussi aux garçons mais ça ne se voyait pas!, ne sachant
pas à quelle sauce elle allait être mangée, a
préféré enfiler (au cas ou) un maillot de bain. Ce
détail n'a pas échappé aux quatre femmes que nous
appellerons "femmes du hammam". Ces préposées dont le
métier est de laver, masser et soigner des corps féminins
sont aussi arrivées, vêtues selon la mode la plus
traditionnelle dans le monde arabo-musulman, voilées et
couvertes de la
tête au pied. Choc des civilisations avec les jeans moulants
des jeunes libanaises. Oui et encore plus. Car ces femmes qui, dans
les espaces publics, cachent tout de leur féminité,
étaient choquées en voyant les bretelles des maillots
de bain.
- Regarde, a dit l'une à l'autre, elles n'ont
pas osé...
C'est dans ce joyeux brouhaha que les représentantes de la gent
féminines, officiantes et baigneuses (7), s'engouffrent à leur tour dans
les profondeurs humides du hammam. Le lieu que Abdelnour avons
occupé nous est désormais interdit. C'est à
présent un espace exclusivement réservé à
la féminité que nous ne pouvons qu'imaginer, en le
visualisant, conditionnés par le clichés des peintures
orientalistes du XIXe siècle - le célèbre Bain
Turc d'Ingres - peuplé d'odalisques nues à la peau
blanche et soyeuse, un monde de fantasmes et de volupté. Nous
sommes à nouveau seuls, Abdelnour et moi, à siroter un
thé à la menthe fraîche dans notre iwan du
hall. Pour savoir ce qui se passe là dedans, le narrateur
(Greg), va céder la place à la narratrice (Josianne).
II. Josianne
Nous entrons dans une pièce préchauffée qui
comporte des banquettes et une vasque en marbre d’où l’eau
froide dégouline en produisant un joli fond sonore. Chacune
d’entre
nous a sa lifé (8) et son savon. La vapeur monte petit à petit,
formant
un barrage visuel et transformant l’image que nous avons chacune de
l’autre.
La chair qui était beige rose devient de plus en plus blanche,
comme
de l’albâtre. Une surface blanche et floue. Nous sommes toutes
encore
dans nos linges à carreaux mais les inhibitions commencent
à
s’en aller. Dans cette atmosphère de chaleur et de moiteur, les
tabous peuvent se briser, et les linges à carreaux tomber. On
s'habitue,
petit à petit, à la nudité. Nous transpirons
à
grosses gouttes, l’atmosphère est pesante, à la limite de
l’insupportable. Pour nous rafraîchir, nous allons puiser de
l’eau
fraîche à l’aide d’une kaylé - un petit
récipient,
pour nous en asperger. C’est le choc du chaud et du froid.
Les "femmes du hammam"
Elles sont quatre. Une dans chaque iwan. Elles ont troqué
vêtements et voiles contre combinaisons et lingerie fine. Une
d'entre elles n'a qu'un un body en dentelle rouge, avec rien en
dessous. Apres nous avoir installées dans cette salle dont la
température augmentait petit à petit, pendant une bonne
demi-heure, elles ont commencé à s’occuper de nous.
Chacune a sa spécialité. Ainsi, tu passes de l'une, qui
te jette de l'eau chaude, à l'autre, qui t'asticote à la
lifé. Elles sont souriantes, complices, coquines. Quand l'une
t'envoie à sa collègue, elle lui dit:
"Ya Zahra khediya el heloué!" (9)
On
passe de l'une à l'autre très élégamment,
comme
dans un ballet. La complicité et la
complémentarité
qu'il y a entre elles fait aussi penser à un orchestre - un
quatuor
en l'occurrence.
Les femmes sont dans un monde qui leur est propre.
Nous recevons, par conséquent, un traitement inhérent
à notre statut de femmes. Ce n'est pas seulement des soins
corporels, c'est tout un rituel, une mise en condition du corps et de
l'esprit et une préparation aux jeux de l'amour. Les "femmes du
hammam" se
sont comportées avec chacune d'entre nous comme si elle
était
à la veille d'un jour très important. Elles ont
chanté
en même temps, avec la malice de quelqu'un qui sait ce qui va se
passer
avec nous après. Elles ont chanté des chants d'amour, des
chants des hommes qu'elles aiment et qui les ont quittées. Elles
nous ont parlé avec délice "Ey, ya helwé!" (10). Chacune de ces femmes
est quelqu'un qui te fait prendre connaissance de ton corps et te
l'apprête. Celles d'entre nous qui se sont entièrement
dénudées ont été acclamées par des
sifflements "lwulwulwulwulwulwu!". Lorsqu'elles ont terminé leur
travail, les "femmes du hammam"
se sont baignées entre elles... toutes nues.
D'ou leur vient toute cette énergie? Et tout cet amour?
Les "femmes du hammam" doivent mener une vie misérable.
Pourtant, elles nous ont tant donné. Elles nous ont fait
prendre conscience de notre féminité, elles nous ont
couronnées. De leur corps dénudés, il n'y avait
rien à regarder. Ce qu'elles disent, ce qu'elles font
était
toujours plus fort. Mais comment peut-on parler d'amour lorsqu'on n'est
pas aimée? Elles semblaient pourtant heureuses et, à la
sortie, elles nous ont fait la bise. C'était bizarre de les
revoir
dehors, habillées.
On revit le siècle précédent.
Avant le Mandat Français, les femmes venaient
se retrouver au bain, qui était le lieu de rencontre par
excellence. C'est dans cette atmosphère détendue que
s'échangeaient les potins les plus croustillants de la ville.
Mais aussi que s'organisaient des opérations bien plus
sérieuses,
comme les mariages. Les femmes y venant avec leurs progénitures,
c'était le meilleur moyen, pour celle qui avait fils à
marier, de trouver sa future bru. Non seulement on savait qui
étaient
les parents, mais en plus on avait le loisir d'inspecter l'anatomie
de la future mère des petits enfants! Mais si les femmes
parlaient
mariage, les hommes, ils faisaient quoi? Et bien les hommes, comme
on pouvait s'y attendre, discutaient politique. On dit aussi que les
hammams étaient des lieux de rencontre pour espions. Fantasme
ou réalité? Allez savoir. Gérard Oury a repris cette
idée dans La Grande Vadrouille à travers une
scène d'anthologie ou le personnage incarné par Louis de
Funès doit se rendre au bain turc afin d'y retrouver un aviateur
anglais (nous sommes sous l'occupation allemande de Paris) dont le
signalement est "big moustache" et le sifflotement de la chanson "tea
for two, and two for tea".
Le hammam est un lieu ou les sens sont en éveil.
L'auditif, par les chansons et la musique, le ruissellement et le giclement continu
de l'eau. Le toucher, toujours avec l'eau,
et à travers les matières minérales - le lisse
(marbre)
et le rugueux (pierre de taille), avec les linges et les serviettes,
humides
et / ou sèches, et la sueur. Il y a
l'odorat, à travers les parfums, notamment des savons, et le
goûter, surtout après le bain, avec la consommation
traditionnelle d'un verre de thé et d'un éventuel petit
en cas. Et
bien sur, il y a la vue. Ça commence avec la découverte
du lieu, la coupole, les renflements, le passage dans les couloirs,
les changements de direction, le manque de perspective d'une
pièce
à l'autre, les surprises. Et puis, dedans, cet état de
brume, comme s'il y avait un voile filtrant la vue.
III. Greg
Encore plus spectaculaire que leur entrée au bain.
Les filles ressortent à tour de rôle, enveloppées
des serviettes blanches auxquelles nous (les garçon) avons eu
droit, et commencent à s'installer dans les divans de la grande
salle d'ou je n'ai pas bougé. Elles sont belles. Elles sont
heureuses. Elles rayonnent. Même en photo - je revois Eliane,
Nancy ou Suzanne, par exemple - elles dégagent cette sensation
de bien être, de santé et de volupté. Sensation
très difficile à décrire, tant elle est troublante
de sensualité. Mais le charme est brisé par le retour des
garçons, partis se promener et qui n'avaient rien vu de tout
ça.
A voir leurs têtes, ils sont totalement interloqués,
choqués et déboussolés par le spectacle qui
s'offre à eux. Serge a l'impression de se retrouver 200 ans av.
JC, Antoine et Mohamed se demandent ce qu'il faut faire et Saba est
profondément scandalisé. La vue de ces naïades en serviettes blanches
l'inquiète sans doute, comme s'il s'agissait de prémices
à une bacchanale ou autre scène orgiaque. Les tabous sont
revenus, il faut se rhabiller.
La soirée n'est pas finie pour autant, loin de là.
Un repas composé de savoureux mezzés a
été livré par Beit Wakil. Les agapes se prolongent
par la danse orientale. C'est à qui mieux mieux pour la wal'aa
(11). Valaya et Tatiana
font
exploser l'ambiance avec leurs déhanchements - on se croirait
dans les nuits mythiques du Caire au temps de Samia Gamal, Jacinthe
attrape la moindre scène sur son caméscope, Maissa manque de peu de
se noyer dans le bassin central de la salle. Un peu avant minuit, la
fête marque un temps d'arrêt pour se prolonger à la
boite de l'hôtel. Un petit groupe mené par Abdelnour fait
une pause dans un des cafés encore bondés en face de la
citadelle. Ioanna, Josianne, Lara A et Nayla sont les seules femmes
dans tous les cafés de la place réunis. Aux autres
tables, des hommes, rien que des hommes. De retour à la petite
boite de Beit Wakil, la wal'aa va de plus belle. Tout le monde est
déchaîné et la star de la
soirée devient "caliente" Pamela! Vers deux heures du matin, il
y a des interruptions de la musique, un signe pour nous faire
comprendre qu'il faut partir. Des types menaçants -
"moukhabarat" (12)? -
ont interpellé Mike. Après ce petit incident, les
locataires de Beit Wakil ont sagement rejoint leurs chambres tandis
que ceux de l'Amir Palace poursuivent leurs faits et méfaits
dans les couloirs de leur hôtel, ou ils sont littéralement
pris en chasse par les agents de sécurité.
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5. Saint Siméon: le gardien du site et ses vieilles
pierres
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jour
3, jeudi 18'11'04
La route vers Saint Simeon (Qal'at Semaan).
A travers le Massif Calcaire qui porte vraiment bien
son nom. Un paysage méchant de pierrailles et de
rocailles. A l'arrivée sur le site, l'ambiance n'est pas des
plus studieuses. Le site me paraît plus beau que lorsque je
l'avais vu la première fois. Non que j'ai changé d'avis
au sujet de l'architecture paléochrétienne, mais c'est
plutôt la luminosité matinale de ce soleil d'hiver qui
fait bien les choses. Je trouve
la basilique de Saint Siméon lourde, dans son plan, sa
façade et son décor. Josianne est loin de partager mon
avis. Elle attire mon attention sur la complexité des ouvertures
qui forment des "layers". Dans le baptistère, petit mais
monumental, Joelle
assiste impuissante à une discussion byzantine - c'est le mot
- entre les deux profs d'histoire de l'art. Nous reprenons la route,
vers Palmyre via Hama. La route de Idlib est bien plus belle que
l'autoroute
principale Homs-Hama-Alep. Ces paysages plus verts, un peu
vallonnés prennent un peu, avec la lumière rasante, des airs
d'ouest américain. Au milieu de nulle part, un des deux autobus
tombe en panne.
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6. quelque part près de la
route de Idlib, 2 des 17 enfants du 1 père et 3 femmes
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Nous voila au travers des oliviers
(13).
Il y a des enfants qui ont de très beaux yeux. Ils sont
frères et soeurs. C'est une famille de 17 enfants. 10 sont de la
première femme, 6 de la seconde femme, et 1 de la
troisième femme, mariée depuis seulement deux ans. Ce
beau monde habite un village rural hors du temps. Le village est
formé d'une "main street" perpendiculaire à la route nationale sur laquelle nous
roulions. Les automobiles y sont rares et seules quelques vieilles
pétoires antédiluviennes rafistolées on ne sait ou
y circulent. Je me promène seul dans cette rue. Une femme -
voilée
- me voit par la fenêtre. Elle disparait pour revenir
aussitôt avec deux autres femmes - elles aussi voilées,
cela va sans dire - à qui elle indique ma direction avec le
doigt. Ce trio, sans doute les trois femmes d'une même
époux, me regarde avec
des yeux ronds et des lèvres rieuses indiquant
l'étonnement que l'on réserverait à un individu
venu de la planète Mars. Mes compagnons sont allés faire
une pause pipi dans la maison familiale des 17 enfants, 3 femmes et 1
homme rencontrés plus
tôt. La maison est composée d'une sorte de hall / corridor
desservant les pièces suivantes:
- La salle de bains, dotée de toilettes à la turque et
dont le lavabo est dehors. On remarque à cet endroit 8 brosses
à dents, ce qui est beaucoup pour une famille "normale" mais qui
est peu pour les 21 habitants de la maisonnée. De
deux choses l'une: soit les brosses à dents sont collectives,
soit tout le monde ne se brosse pas les dents. Les brosses à
dent
sont dans un tel état qu'on se demande si leur usage n'est pas
plus nuisible...
- La cuisine, dotée d'aucun meuble, un espace horizontal. Les
femmes sont assises à même le sol ou se trouvent marmites,
bouteilles, récipients et autres.
- Une chambre à coucher.
- Le salon, autre espace horizontal, dont le sol est couvert de tapis
sur lesquels s'installent le maître de maison et ses visiteurs.
Le salon est "vide", sauf du coté du mur face à la
fenêtre, devant lequel il y a deux fauteuils en plastique
empilables, une étagère et un meuble pour TV.
L'étagère contient 7 services à thé
très kitsch que l'on trouve dans les magasins de la
frontière libano-syrienne et
que Marilyn avait beaucoup aimé. Il y a aussi, sur le mur,
une tenture, des assiettes décoratives et un bonnet de
père noel. La TV est branchée sur la chaîne libanaise Future TV, ce qui confirme que le satellite
est arrivé jusque là. D'ailleurs, l'aîné des enfants a reçu un appel sur son portable
lui apprenant que la parabole du voisin était en panne. Je me
demande après coup ce que ces gens ont pu penser ou ressentir en
voyant, sur cette même Future TV, la retransmission en continu
des évènements qui se sont déroulés au
Liban - pays voisin et "frère" - en février 2005 (14).
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7. route Salamiyé-Palmyre, voitures vernaculaires
"Blade Runner"
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L'autobus est réparé.
Nous faisons nos adieux à cette famille syrienne qui nous a
accordé l'hospitalité. Un nouveau conflit éclate
avec les chauffeurs. Ces derniers veulent aller jusqu'à Homs
pour bifurquer sur Palmyre alors que je propose de prendre directement
depuis Hama la route qui passe par Salamiyé. Les chauffeurs
finissent par accepter en me disant que nous prenons cet
itinéraire
"inconnu et périlleux", sur "ma" responsabilité. A
Salamiyé, une pause chez l'épicier nous permet de voir de
près
ces véhicules incroyables qui roulent dans la région,
voitures vernaculaires dont chacune est une pièce unique et qui
sont toutes couvertes de phrases poétiques en arabe. Il commence
à faire nuit, nous roulons dans des endroits déserts, ce
qui est normal vu notre destination. Comme il n'y a rien à
l'horizon, les chauffeurs commencent à s'inquiéter. Ils
se font des
appels par téléphone portable, persuadés que nous
faisons fausse route. Ce qui est très intelligent de leur part,
car ils transmettent leurs angoisses aux passagers qui paniquent:
"nous sommes perdus!"
"nous allons tous mourir!"
Nous arrivons à un croisement en T. La route sur laquelle nous
étions débouche sur une autre, avec possibilité d'aller
à droite ou à gauche. Je SAIS que c'est à gauche
qu'il faut aller mais personne ne veut me croire. Il y a un panneau
délabré. Quelqu'un descend pour le lire. "Palmyre"
c'est...
tout droit, dans le les sables! Nous prenons la gauche et arrivons au
Palmyra Cham Palace à l'heure prévue. Saba
est époustouflé par le hall voûté avec un
ciel
en trompe l'oeil et des consoles de style antiquisant mais nous n’avons
pas le loisir de nous attarder sur l’architecture postmoderne, ayant
juste
le temps de nous rafraîchir avant d’aller passer la soirée
dans une tente bédouine.
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8. Palmyre, arrivée à la tente bédouine
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IV. Josianne
Les bédouins sont de blanc vêtu, d’un pantalon moulant et
d’une tunique fendue qui arrive aux trois quarts. Ils portent le
keffieh, chacun à sa façon, avec élégance
et ont le
port altier et le regard fier. Leur peau basanée ressort
superbement
sur le blanc et leur tenue est aussi droite que si on leur avait
donné des cours de mannequinât. Chacun a son instrument de
musique et
en tire le maximum y compris par les expressions de son visage. Ils
font
corps avec leurs instruments. Ils tapent sur le sol, c’est très
viril. Il y a beaucoup de fierté et d’assurance de l’impact.
Ça
fait largement partie de leur pouvoir de séduction. En voyant le
regard qu’ils posent surs leurs danseuses, on sent qu’elles leurs
appartiennent, comme si elles étaient des objets. Conscientes de
leurs atouts,
les danseuses personnifient la femme bédouine. Leur teint est
encore plus basané que celui des hommes, avec une peau de
couleur trop
sombre et suggestive pour être innocente. Elles sont comme des
lianes,
avec des accoutrements mettant en valeur leur souplesse. Il y a
cependant
beaucoup de retenue dans les gestes, surtout comparé à
ceux
d’une danseuse orientale qui se trémousse dans tous les sens.
Minimum
de gestes pour un maximum d’impact.
V. Greg
Apres le repas digne de la dernière page des albums
d’Astérix, composé d’un mouton farci accompagné de
"friké" (15) et arrosé de lait caillé au
goût très prononcé, les danses arabes retrouvent
leurs droits pour la dernière soirée du voyage. Selon
certaines rumeurs, le chef de la tribu aurait demandé à
épouser (ou acheter?) Maissa. De
retour
à l'hôtel, certains, comme s'ils n'avaient pas assez
mangé,
se jettent sur le buffet de desserts du Cham Palace. Nostalgie de la
bouffe
"normale" - comprenez occidentale, sans doute. Un groupe part à
la
découverte des ruines. J'ai essayé de rallier, sans
succès,
le plus grand nombre à cette promenade que je considère
des
plus magiques, mais tout le monde m'a répondu "on viendra avec
toi
demain au lever du jour". "Tu parles", ai-je pensé. Nous sommes
une
petite dizaine à errer dans la nuit de Palmyre, dans ce
décor
des plus grandioses et des plus romantiques - mais personne ne semble
avoir
la tête au romantisme. Ce n'est que le froid qui nous pousse
à
rentrer. Dans le hall, Georgette, Jocelyne, Karl, Marilyn et
Pamela jouent aux cartes dans une ambiance qui n'est plus "caliente".
Au
premier étage, je suis accueilli par Louay. Les joueurs de
cartes
m'avaient prévenu qu'il est en train de filmer tout le monde
avec
une micro caméra reliée à la TV d'une chambre dont
les occupants, complètement
torchés, sont vautrés en train de regarder ces images de
télé réalité en direct. Dans une autre
chambre, un groupe plus nombreux regarde aussi un film, celui du
voyage. Au moment de mon passage, ils sont à Saint
Siméon. Saint Siméon j'ai assez donné, je rentre
me coucher.
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9. Palmyre, les ruines au lever du jour
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jour 4 - vendredi 19'11'04
La sonnerie de mon portable me sort de mon sommeil
Lors de mes précédents voyages, je m'étais promis
- sans succès - de voir le lever du soleil sur Palmyre.
Aujourd'hui, c'est chose faite. Je sors, seul dans la pénombre.
Au loin, quelqu'un me fait signe. J'apprendrais plus tard que c'est
Abdelnour. Le ciel se tache de lueurs ocre, rose, jaune, le soleil fait
son apparition. Quand j'arrive au Cardo, la voie romaine qui traverse
la ville antique, le spectacle est magistral. La colonnade prend des
couleurs fauves avec un fond de ciel turquoise. Après le petit
déjeuner, c'est tout le groupe qui se rend sur le site. Mais la
magie
de l'aube est partie, la lumière est devenue trop forte et trop
plate. Après la colonnade, le temple de la mort et le
tétrapyle,
nous partons en bus vers les tombes. L'aménagement
intérieur
des tombeaux-tours et des hypogées impressionne tout
le monde. C'est un des grands moments architecturaux du voyage. Tandis
que le groupe s'en va vers le souk faire du shopping, Josianne et moi
visitons, à deux, le temple de Bel. Notre passion pour les
vieilles pierres ne nous empêche pas de rafler, ensuite, quelques
belles affaires
au marché.
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10. route Palmyre-Homs, le chemin du retour
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Les bus démarrent en trombe
pour
Homs ou nous déjeunons à l'hôtel Safir avant de
repartir
vers la frontière libanaise. Ensuite, à une vitesse de
bolide, les deux bus atteignent l'Alba, ou arrivons vers 20h, trop tard
pour le
ciné club.
FIN DU VOYAGE |
NOTES
|
| (1) Académie
Libanaise des Beaux-Arts |
(2) "la tour"
|
(3) ragout à base de
viande
hachée surmontée de pommes de terre
émincées
baignant dans une sauce tomate légèrement pimentée.
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(3) ragoût à base de viande
hachée surmontée de pommes de terre
émincées baignant dans une sauce tomate
légèrement pimentée.
|
(4) thym. Le zaatar est un
aliment
très prisé dans les pays du Proche-Orient, et les
préparations
varient entre le zaatars alépin (le plus pimenté),
libanais,
jordanien et palestinien.
|
(5) le "club d'Alep"
|
(6) services de renseignements
|
(7) terme tellement
galvaudé dans la peinture du XIXe siècle (Baigneuses
de Degas et de Renoir, Grandes Baigneuses de Cézanne)
mais moins indécent qu'"odalisque" ou "naïade".
|
(8) gant de bain employé
dans le monde arabe.
|
(9) "Zahra, prends là,
cette jolie!"
|
(10) Ey: interjection, ya
helwé: "ma belle" ou "ma jolie"
|
(11) terme arabe signifie mettre
le
feu, un peu l'équivalent de la "movida"
espagnole.
|
(12) membres des services de
renseignements
|
(13) titre d'un film de Abbas
Kiarostami
|
(14) L'assassinat de l'ancien
premier ministre libanais Rafic Hariri et le mouvement d'opposition
populaire
qui s'en suivit réclamant, entre autres, le retrait des forces
syriennes du Liban. Future TV appartenait à Rafic Hariri.
|
(15) semoule de blé.
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Texte:
Gregory Buchakjian & Josianne Torbey. Photos: Gregory Buchakjian
(1-2, 4-7, 9), Carlo Massoud (10) & Antoine Soued (3, 8).
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