Ce récit
a été rédigé par Vicky Dalacosta pour Baron
&
Baron. Le texte original est en anglais.
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| > Hammam Al Malek Al Zaher,
près d'Al Zahiriya Library. Il est recommandé de
réserver ou se renseigner au 00 963 11 2225330. Le jour
des femmes est lundi. Pour organiser un traitement exclusif, demander
Bassam Kubab. |
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Hammam
Al Malek Al Zaher. Un trésor inconnu du vieux Damas
par Vicky Dalacosta
Il fait glacial. Voilà un moment que je marche le long de la
Qalaa - citadelle de Damas, sur les bords de la rivière Barada.
Faisant une pause au niveau du signe indiquant vers la gauche
Alkalaseh et la Grande Mosquée des Omeyyades, je m'engage dans
cette
direction avant de prendre la gauche à nouveau. Je
m'arrête
à contempler l'allée, aussi vieille que le temps. Mon Rough
Guide to Syria (édition 2000) m'informe que sur ma gauche se
trouve la Madrasa Al Adiliya – Ecole et Mausolée du Sultan Al
Adel
ayoubide, 1222, ce que confirme l'inscription à
côté
de l'imposant portail. C'est le lieu du repos éternel du
frère
de Saladin qui devint sultan de Syrie et d'Egypte en 1200 et qui fut
largement
responsable de la reconstruction de la citadelle de Damas. A travers la
grande porte passe la poussière, le bâtiment étant
en cours de restauration. A l'extrêmité orientale de la
rue se trouve une construction imposante et monolithique avec de
grosses pierres d'angle et une demi lune au sommet de la voute: Al
Madrasa Al
Zahiriya, Ecole et Musolée du Sultan Baybars, 1277. Le
quatrième
et plus important sultan mamelouk repose ici parmi d'exquises
mosaiques:
Des visions du paradis en vert et or, des cités mythiques.
L'édifice,
qui aujourd'hui abrite une bibliothèque avec des livres rares
et anciens apartenait au père de Salah el Din el Ayoubi
(Saladin)
et fut ensuite acquis, avec le bâtiment voisin - dans lequel je
vais
entrer dans quelques minutes - par le roi Al Sayed, fils d'Al Zaher
Baybars.
En sortant de la madrassa, la première chose que je vois est un
tissu imprimé avec un seul mot écrit dessus: hammam. La
construction
est carrée, avec les bandes carectéristiques de la
technique
damascène de l'ablaq en basalte (noir) et calcaire (blanc).
Je descends trois marches. Dans des capitales comme Damas ou Le Caire,
les marches sont souvent synonymes de siècles. A travers les
carreaux des fenêtres de la porte oblongue se répand une
lumière jaune. Je peux voir des hommes se
déplaçant dans différents états
vestimentaires. Certains sont presque entièrement
enveloppés de longues serviettes, un est
en train de se deshabiller, aidé par un membre du personel,
pieds nus et élégamment couvert d'un linge à
carreaux rouges. Il y a un sens du mouvement avec un temps de pause. Je
recule. C'est, de toute évidence, un club pour hommes, et il
devrait être respecté comme tel.
La porte s'ouvre: "veuillez entrer, s'il vous plait".
J'obtempère.
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| Avant
que je ne m'en rende compte, je me retrouve assise sur un long sofa
couvert d'un tissage iranien dont le motif est aux couleurs que
laissent les mûres lorsqu'elles tombent sur un tissu blanc. Ma
tête, qui enregistre tout ce qui se passe, repose sur un coussin
rectangulaire tandis que mes yeux scrutent le lieu dans ses moindres
recoins. Je n'en connais encore pas le nom, encore moins l'histoire,
mais l'image est déjà inscrite dans le petit tirroir de
mon esprit ou je conserve mes "small palaces". Alors que mes yeux
tombent sur différents détails, je capte des merveilles
mais aussi des injustices incongrues infligées à
l'âme de l'endroit de douce et discrète opulence. En
premier est l'eclairage: Néon blanc bien trop intense, quelque
peu "sauvé" par l'effet un peu plus doux du lustre tournant
de siècle suspendu au dessus de la fontaine. Au milieu de ce
salon oriental, cette dernière est une cavité octogonale
décorée avec le plus blanc des marbres de Carrare, du
marbre noir et du brun rougeâtre d'Alep. Son intérieur,
une belle rosace en arabesque est en bouillonnement, produisant un doux
murmure. Je peux l'entendre aux moindres interruptions de la voix d'Oum
Koulsoum qui s'élève dans les hauteurs, accentuant
l'effet
d'intensité du dôme qui couronne la pièce. Dix huit
mètres de haut, se suffisant à lui même dans sa
simplicité,
reliant la terre au monde divin. La lumière vient de
l'extrémité
supérieure, comme dans une église byzantine. Huit lampes
à huile qui en sont suspendues renforcent cette sensation - mais
le bâtiment est clairement un... cheval arabe: simplicité
et clarté de la construction, sobriété de la
décoration, amour des lignes géométriques,
matériaux classiques
et couleurs naturelles, en deux mots un corps architectural vigoureux
et
élégant.
Deux
minutes plus tard, un autre... corps vigoureux et
élégant, très vivant cette fois, s'approche de
moi. Clean and… clear, de ce que je peux voir au premier coup
d'oeil. La peau de Bassam Kubab brille de la lueur roseatre des
centaines d'années de hammam
sont écrites dans son code ADN. Il est le responsable du Hammam
Al Malek Al Zaher et me raconte l'histoire du lieu. Son
grand-père, (propriétaire antérieur du hammam) est
toujours là, grand sourire et joues rouges, dans un portrait
accroché à côté de deux paons
dessinés sur les briques de céramique (XXe siècle)
qui couvrent les murs, juste au dessous des lampes à néon
incongrues, qui ridiculement me rappellent les oreilles du lapin de
Playboy. J'accepte quelque peu cette intervention kitsch
réminiscente des tendances turques au tournant du XXe
siècle:
Elle prêche une innocence stylistique. Tout comme la
vieille
et lourde horloge en bois dont le tic tac résonne au dessus de
ma tête.
Je sirote un excellent thé. La vie est généreuse.
Un sens de l'opulence non criarde règne ici. Le "lifestyle" du
monde occidental est à des années lumière, et j'en
suis ravie! J'en ai assez eu de ce culte de “l’image oblige (1)” dans mon pays. Je suis
grecque et Athènes s'est prise d'une folie pour le look et les
belles appparences, ces dernières années. Ici on peut
respirer le bon gout et le plaisir, mais sans effort de "show off".
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J'apprécie
beaucoup l’ambiance. La différence entre la Syrie et l'Egypte
est considérable. A Alexandrie, par exemple, je ne pourrais
même pas envisager de me baigner en bikini sur
une plage publique de la Corniche - je provoquerais un scandale, la
police interviendrait très probablement, etc, etc. Ici je
me sens très bien: Des gens se deshabillent, des hommes sortent
du hammam, d'autres prenent le thé et semblent absorbés
dans leurs pensées, regardant nulle part. Leurs yeux ne
m'évitent
pas, mais ne me cherchent pas non plus. Je me sens observée de
cette manière dont les hommes arabes ont le secret: Leur coup
d'oeil
confirme que vous êtes là, une femme parmi les hommes,
féminine, différente, inaccessible. Les hommes semblent
ne jamais oublier
- Dieu merci - la différence entre les sexes, mais toujours avec
tenue. C'est une sorte de disponiblité sexuelle, une
promptitude,
une possiblité toujours envisageable du passage à l'acte.
Les sens en éveil. J'adore.
Un autre moment, un autre jour, me voilà ici à nouveau.
Après plusieurs narguilés à l'agréable
Jabri House (non loin de la Grande Mosquée), après de
longues marches dans la vieille medina - un dédale de ruelles
dont
on ne peut décider s'il est mort il y a bien longtemps ou
simplement
éternel, un Stalker arabe où l'aventure
Tarkovski-esque a plus à faire avec le décryptage des
codes
de cours intérieures et d'interminables corridors de maisons si
rapprochées qu'elles semblent s'embrasser. Franchissant la
porte, me voilà dans l'antichambre. Et, puis, the real thing:
haut plafond, un lit de massage, quatre compartiments de douche
signalés par des "feuilles" de marbre traversé de grosses
veines noires. "Les grands jets d'eau sveltes parmi le marbre" je me
souviens du vers de Verlaine qui semble avoir été
écrit spécialement pour cet endroit. Je passe à la
pièce suivante, la chambre chaude (2), la “harara” si ma maigre connaissance
de la langue arabe ne me trahit pas. Le temps
se mesure ici en siècles. Les détails frappent mes sens
avec une clarté eshtétique: une salle oblongue, avec des
chambres tout autour. Il y a de grands bols, aplanis par le temps,
faits de pierre de Mazzé et de marbre de Carrare. Leur forme est
organique, simple et appelle le toucher. Je me couche sur le lit de
marbre.
Je voudrais rester couchée ici indéfiniment. Version
arabe de la scène d'un film de la star grecque Melina Mercouri
me revient à l'esprit. “Burn, you Sun, until we are
burnt out”: Enlaçant son amant, elle provoque Apollon. J'ai
une sensation pareille à ce moment là. Seule la chaleur
vient d'en dessous de mon corps. C'est brulant mais agréable.
Après
un temps (combien de temps?), je sens n'avoir plus de corps. Au dessus
de moi, il n'y a pas de soleil, mais un ciel parsemé
d'étoiles. Des cavités bleu nuit (ou peut être vert
océan, on ne
peut pas dire) brillant avec un scintillement mystérieux. Des
morceaux
de verre circulaires reflétant la lumière dans l'ancienne
tradition du amar - amar signifie lune en arabe - car ils donnent un
effet
de clair de lune. La vapeur de dix siècles a créé
un effet presque surréaliste sur la voute en berceau: vert,
jaune ocre, beige mort, mauve foie et orange antique, le tout dans un
impressionnant tableau: Ça me rapelle une peinture de Salvador
Dali, L'Harmonie des Sphères.
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Je sens de légères pressions de mains sur mon
corps. Un leefa (3) ronde
se balade sur ma peau, la frottant un peu, la massant doucement,
accélérant mon flux sanguin. Mes réactions
(quelles réactions? Je suis dans un état d'abandon total)
s'amenuisent. Du savon d'Alep à l'huile d'olive et laurier est
dans mes cheveux, donnant une sensation de proreté totale. Et
puis l'eau, l'eau, l'eau et l'eau. Je me laisse vaincre
par la Révolution des eaux. Tous mes pêchés, toutes
les injustices j'ai causé à mon pauvre corps semblent
s'écouler et s'en aller. Des vers d'un poème arabe
du XIIe siècle m'interpellent, comme le thé dans une
cérémonie du thé au Japon:
Coulant de mon corps
Libérant son âme pure
Son âme pure est mon âme
Et mon âme est son âme
Sur mes paupières il peut marcher s'il le faut.
On me couvre, avec cérémonie, de serviettes
fraiches. Un, deux trois mouvements, puis une torsion, puis mes
cheveux,
et me voila comme Lazare sortant de sa tombe. Mon corps tout entier
dégage de la vapeur alors que je sors au salon: Je ne me suis
jamais sentie aussi propre de ma vie. Un genre spécial de
propreté,
une légèreté (4),
un coming back de ma propre peau,
qui semble avoir récupéré tout son potentiel. La
mémoire de la peau.
Je tente de l'instrumentaliser, maintenant et toujours, de garder cette
sensation comme une référence de ce que signifie vraiment
être bien.
Je regarde tout autour de moi. J'imagine être dans une petite
cour orientale: Le chant du oud (5),
les effluves des narguilés et du thé
parfumé, les petites bouchées de nourriture
à grignoter, les encens brulant et les bougies caressant les
couleurs du décor Ajamy vert-cyprès et or. Toutes
les voluptueuses sensations sur lesquelles j'avais fantasmé
depuis que j'avais vu pour la première fois Le Bain Turc
peint par Ingres.
Basssam n'est pas seulement le manager, mais aussi le djinn
créatif de cet endroit. Il m'explique qu'il est possible
de vivre - plus ou moins - une telle expérience dans la vie
réelle. Non pas dans la vie de tous les jours, mais autre que
dans les... courtisanes, il peut organiser tout ce qu'il faut pour
créer
une expérience d'un orientalisme authentique (6). C'est l'essence du traitement exclusif
du corps: Un lieu respecté, aimé je pourrais dire, depuis
des siècles. Gouttes de culture originelle et goutes d’eau
à
mon corps (7).
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NOTES
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(1) en français dans le texte
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(2) en français dans le texte
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(3) gant de bain utlisé dans le monde
arabe
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(4) en français dans le texte
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(5) instrument à cordes, cousin du luth.
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(6) en français dans le texte
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| (7) en français dans le texte |
| Vicky Dalacosta (texte et photos) pour
Baron & Baron, 2005.
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