BARON & BARON CARNETS & RECITS DE VOYAGES > MONUMENTS & LIEUX > SYRIE > DAMAS > HAMMAM AL MALEK EL ZAHER
LISEZ LE RECITS DE VOYAGE EN SYRIE 2004 [DAMAS EN SES PALAIS]NOTRE PAGE DAMAS CITY GUIDE
LISEZ LES HISTOIRES DE HAMMAMS: 2003 [CEMBERLITAS, ISTANBUL]2004 [UNE NUIT AU HAMMAM, ALEP]
Ce récit a été rédigé par Vicky Dalacosta pour Baron & Baron. Le texte original est en anglais.
> Hammam Al Malek Al Zaher, près d'Al Zahiriya Library. Il est recommandé de réserver ou se renseigner au  00 963 11 2225330. Le jour des femmes est lundi. Pour organiser un traitement exclusif, demander Bassam Kubab.
 
Hammam Al Malek Al Zaher. Un trésor inconnu du vieux Damas
par Vicky Dalacosta

Il fait glacial. Voilà un moment que je marche le long de la Qalaa - citadelle de Damas, sur les bords de la rivière Barada. Faisant une pause au niveau du signe indiquant vers la gauche Alkalaseh et la Grande Mosquée des Omeyyades, je m'engage dans cette direction avant de prendre la gauche à nouveau. Je m'arrête à contempler l'allée, aussi vieille que le temps. Mon Rough Guide to Syria (édition 2000) m'informe que sur ma gauche se trouve la Madrasa Al Adiliya – Ecole et Mausolée du Sultan Al Adel ayoubide, 1222, ce que confirme l'inscription à côté de l'imposant portail. C'est le lieu du repos éternel du frère de Saladin qui devint sultan de Syrie et d'Egypte en 1200 et qui fut largement responsable de la reconstruction de la citadelle de Damas. A travers la grande porte passe la poussière, le bâtiment étant en cours de restauration. A l'extrêmité orientale de la rue se trouve une construction imposante et monolithique avec de grosses pierres d'angle et une demi lune au sommet de la voute: Al Madrasa Al Zahiriya, Ecole et Musolée du Sultan Baybars, 1277. Le quatrième et plus important sultan mamelouk repose ici parmi d'exquises mosaiques: Des visions du paradis en vert et or, des cités mythiques. L'édifice, qui aujourd'hui abrite une bibliothèque avec des livres rares et anciens apartenait au père de Salah el Din el Ayoubi (Saladin) et fut ensuite acquis, avec le bâtiment voisin - dans lequel je vais entrer dans quelques minutes - par le roi Al Sayed, fils d'Al Zaher Baybars. En sortant de la madrassa, la première chose que je vois est un tissu imprimé avec un seul mot écrit dessus: hammam. La construction est carrée, avec les bandes carectéristiques de la technique damascène de l'ablaq en basalte (noir) et calcaire (blanc).

Je descends trois marches. Dans des capitales comme Damas ou Le Caire, les marches sont souvent synonymes de siècles. A travers les carreaux des fenêtres de la porte oblongue se répand une lumière jaune. Je peux voir des hommes se déplaçant dans différents états vestimentaires. Certains sont presque entièrement enveloppés de longues serviettes, un est en train de se deshabiller, aidé par un membre du personel, pieds nus et élégamment couvert d'un linge à carreaux rouges. Il y a un sens du mouvement avec un temps de pause. Je recule. C'est, de toute évidence, un club pour hommes, et il devrait être respecté comme tel.
La porte s'ouvre: "veuillez entrer, s'il vous plait". J'obtempère.

hammam al zaher el malek damascus
Avant que je ne m'en rende compte, je me retrouve assise sur un long sofa couvert d'un tissage iranien dont le motif est aux couleurs que laissent les mûres lorsqu'elles tombent sur un tissu blanc. Ma tête, qui enregistre tout ce qui se passe, repose sur un coussin rectangulaire tandis que mes yeux scrutent le lieu dans ses moindres recoins. Je n'en connais encore pas le nom, encore moins l'histoire, mais l'image est déjà inscrite dans le petit tirroir de mon esprit ou je conserve mes "small palaces". Alors que mes yeux tombent sur différents détails, je capte des merveilles mais aussi des injustices incongrues infligées à l'âme de l'endroit de douce et discrète opulence. En premier est l'eclairage: Néon blanc bien trop intense, quelque peu "sauvé" par l'effet un peu plus doux du lustre tournant de siècle suspendu au dessus de la fontaine. Au milieu de ce salon oriental, cette dernière est une cavité octogonale décorée avec le plus blanc des marbres de Carrare, du marbre noir et du brun rougeâtre d'Alep. Son intérieur, une belle rosace en arabesque est en bouillonnement, produisant un doux murmure. Je peux l'entendre aux moindres interruptions de la voix d'Oum Koulsoum qui s'élève dans les hauteurs, accentuant l'effet d'intensité du dôme qui couronne la pièce. Dix huit mètres de haut, se suffisant à lui même dans sa simplicité, reliant la terre au monde divin. La lumière vient de l'extrémité supérieure, comme dans une église byzantine. Huit lampes à huile qui en sont suspendues renforcent cette sensation - mais le bâtiment est clairement un... cheval arabe: simplicité et clarté de la construction, sobriété de la décoration, amour des lignes géométriques, matériaux classiques et couleurs naturelles, en deux mots un corps architectural vigoureux et élégant.  

Deux minutes plus tard, un autre...  corps vigoureux et élégant, très vivant cette fois, s'approche de moi. Clean and… clear, de ce que je peux voir au premier coup d'oeil. La peau de Bassam Kubab brille de la lueur roseatre des centaines d'années de hammam sont écrites dans son code ADN. Il est le responsable du Hammam Al Malek Al Zaher et me raconte l'histoire du lieu. Son grand-père, (propriétaire antérieur du hammam) est toujours là, grand sourire et joues rouges, dans un portrait accroché à côté de deux paons dessinés sur les briques de céramique (XXe siècle) qui couvrent les murs, juste au dessous des lampes à néon incongrues, qui ridiculement me rappellent les oreilles du lapin de Playboy. J'accepte quelque peu cette intervention kitsch réminiscente des tendances turques au tournant du XXe siècle: Elle prêche une innocence  stylistique. Tout comme la vieille et lourde horloge en bois dont le tic tac résonne au dessus de ma tête.

Je sirote un excellent thé. La vie est généreuse. Un sens de l'opulence non criarde règne ici. Le "lifestyle" du monde occidental est à des années lumière, et j'en suis ravie! J'en ai assez eu de ce culte de “l’image oblige (1)” dans mon pays. Je suis grecque et Athènes s'est prise d'une folie pour le look et les belles appparences, ces dernières années. Ici on peut respirer le bon gout et le plaisir, mais sans effort de "show off".

hammam al zaher el malek damascus
J'apprécie beaucoup l’ambiance. La différence entre la Syrie et l'Egypte est considérable. A Alexandrie, par exemple, je ne pourrais même pas envisager de me baigner en bikini sur une plage publique de la Corniche - je provoquerais un scandale, la police interviendrait très probablement, etc, etc.  Ici je me sens très bien: Des gens se deshabillent, des hommes sortent du hammam, d'autres prenent le thé et semblent absorbés dans leurs pensées, regardant nulle part. Leurs yeux ne m'évitent pas, mais ne me cherchent pas non plus. Je me sens observée de cette manière dont les hommes arabes ont le secret: Leur coup d'oeil confirme que vous êtes là, une femme parmi les hommes, féminine, différente, inaccessible. Les hommes semblent ne jamais oublier - Dieu merci - la différence entre les sexes, mais toujours avec tenue. C'est une sorte de disponiblité sexuelle, une  promptitude, une possiblité toujours envisageable du passage à l'acte. Les sens en éveil. J'adore.

Un autre moment, un autre jour, me voilà ici à nouveau. Après plusieurs narguilés à l'agréable Jabri House (non loin de la Grande Mosquée), après de longues marches dans la vieille medina - un dédale de ruelles dont on ne peut décider s'il est mort il y a bien longtemps ou simplement éternel, un Stalker arabe où l'aventure Tarkovski-esque a plus à faire avec le décryptage des codes de cours intérieures et d'interminables corridors de maisons si rapprochées qu'elles semblent s'embrasser. Franchissant la porte, me voilà dans l'antichambre. Et, puis, the real thing: haut plafond, un lit de massage, quatre compartiments de douche signalés par des "feuilles" de marbre traversé de grosses veines noires. "Les grands jets d'eau sveltes parmi le marbre" je me souviens du vers de Verlaine qui semble avoir été écrit spécialement pour cet endroit. Je passe à la pièce suivante, la chambre chaude (2), la “harara” si ma maigre connaissance de la langue arabe ne me trahit pas. Le temps se mesure ici en siècles. Les détails frappent mes sens avec une clarté eshtétique: une salle oblongue, avec des chambres tout autour. Il y a de grands bols, aplanis par le temps, faits de pierre de Mazzé et de marbre de Carrare. Leur forme est organique, simple et appelle le toucher. Je me couche sur le lit de marbre.

Je voudrais rester couchée ici indéfiniment. Version arabe de la scène d'un film de la star grecque Melina Mercouri me revient à l'esprit. “Burn, you Sun, until we are burnt out”: Enlaçant son amant, elle provoque Apollon. J'ai une sensation pareille à ce moment là. Seule la chaleur vient d'en dessous de mon corps. C'est brulant mais agréable. Après un temps (combien de temps?), je sens n'avoir plus de corps. Au dessus de moi, il n'y a pas de soleil, mais un ciel parsemé d'étoiles. Des cavités bleu nuit (ou peut être vert océan, on ne peut pas dire) brillant avec un scintillement mystérieux. Des morceaux de verre circulaires reflétant la lumière dans l'ancienne tradition du amar - amar signifie lune en arabe - car ils donnent un effet de clair de lune. La vapeur de dix siècles a créé un effet presque surréaliste sur la voute en berceau: vert, jaune ocre, beige mort, mauve foie et orange antique, le tout dans un impressionnant tableau: Ça me rapelle une peinture de Salvador Dali, L'Harmonie des Sphères.

hammam al zaher el malek damas
Je sens de légères pressions de mains sur mon corps. Un leefa (3) ronde se balade sur ma peau, la frottant un peu, la massant doucement, accélérant mon flux sanguin. Mes réactions (quelles réactions? Je suis dans un état d'abandon total) s'amenuisent. Du savon d'Alep à l'huile d'olive et laurier est dans mes cheveux, donnant une sensation de proreté totale. Et puis l'eau, l'eau, l'eau et l'eau. Je me laisse vaincre par la Révolution des eaux. Tous mes pêchés, toutes les injustices j'ai causé à mon pauvre corps semblent s'écouler et s'en aller.  Des vers d'un poème arabe du XIIe siècle m'interpellent, comme le thé dans une cérémonie du thé au Japon:
Coulant de mon corps
Libérant son âme pure
Son âme pure est mon âme
Et mon âme est son âme
Sur mes paupières il peut marcher s'il le faut.

On me couvre, avec cérémonie, de serviettes fraiches. Un, deux trois mouvements, puis une torsion, puis mes cheveux, et me voila comme Lazare sortant de sa tombe. Mon corps tout entier dégage de la vapeur alors que je sors au salon: Je ne me suis jamais sentie aussi propre de ma vie. Un genre spécial de propreté, une légèreté (4), un coming back de ma propre peau, qui semble avoir récupéré tout son potentiel. La mémoire de la peau. 
Je tente de l'instrumentaliser, maintenant et toujours, de garder cette sensation comme une référence de ce que signifie vraiment être bien.
Je regarde tout autour de moi. J'imagine être dans une petite cour orientale: Le chant du oud (5), les effluves des  narguilés et du thé parfumé,  les petites bouchées de nourriture à grignoter, les encens brulant et les bougies caressant les couleurs du décor Ajamy vert-cyprès et or. Toutes les voluptueuses sensations sur lesquelles j'avais fantasmé depuis que j'avais vu pour la première fois Le Bain Turc peint par Ingres.
Basssam n'est pas seulement le manager, mais aussi le djinn créatif de cet endroit. Il m'explique qu'il est possible  de vivre - plus ou moins - une telle expérience dans la vie réelle. Non pas dans la vie de tous les jours, mais autre que dans les... courtisanes, il peut organiser tout ce qu'il faut pour créer une expérience d'un orientalisme authentique (6). C'est l'essence du traitement exclusif du corps: Un lieu respecté, aimé je pourrais dire, depuis des siècles. Gouttes de culture originelle et goutes d’eau à mon corps (7).

NOTES
(1) en français dans le texte
(2) en français dans le texte
(3) gant de bain utlisé dans le monde arabe
(4) en français dans le texte
(5) instrument à cordes, cousin du luth.
(6) en français dans le texte
(7) en français dans le texte
Vicky Dalacosta (texte et photos) pour Baron & Baron, 2005. tous droits réservés. >> CONTACTEZ NOUS