BARON & BARON > CARNETS & RECITS > LIBAN > BEYROUTH > [LA PLACE DES MARTYRS]
>> LA GUERRE ISRAELIENNE CONTRE LE LIBAN [ÉTÉ 2006]: RÉPERTOIRE DE SITES ET BLOGS
LISEZ NOTRE RECIT AU LIBAN 2004: [A BAALBECK AVEC LES DIEUX]
LISEZ NOS CITY GUIDES LIBAN: BAALBECK, BEYROUTH & TRIPOLI
L'histoire d'une place symbole, lieu de représentation d'un pays, de ses cauchemars et de ses espoirs, à l'ombre des évènements exceptionnels qui s'y sont déroulés de l'époque des Medicis et des sultans ottomans à l'époque contemporaine.
LIRE
El Bourj, Place de la Liberté et Porte du Levant, sous la direction de Ghassan Tueni et Fares Sassine, ed. Dar An-Nahar, 2000. L’ouvrage de référence pour la place des Martyrs et son histoire.
Une semaine sans la voix de Samir, Mazen Kerbaj, 2005. Un carnet intime pour Samir Kassir, journaliste, intellectuel et initiateur du Printemps de Beyrouth assassiné le 2 juin 2005. Un pamphlet émouvant, triste, parfois drôle et sans concessions d’une vérité percutante qui a été distribué une semaine après l’attentat. Renseignements: http://www.kerbaj.com
L’Orient Express, Hors série publié par L’Orient Le Jour (automne 2005), Hommage à Samir Kassir, Le printemps inachevé. Portraits croisés, textes d’analyses et articles de fond, photos (de Fouad elKhoury, entre autres), restropective de L’Orient Express, mensuel que SK dirigea entre novembre 2005 et février 1998 et autres «algarades», ce volume est un vrai collector.
 
à Samir Kassir

Acte 1. pas de place, il n’y a rien

Rien.
Un désert au coeur de la ville.
La place des martyrs, ou Place des Canons, ou Sahet el Bourj (place de la tour) est une immense etendue vide avec un trou en son centre (fouilles archéologiques) et un très grand trou à ses abords (fouilles archéologiques).
On l’a appelée Place des Martyrs pour les martyrs qui y ont été pendus par Jamal Bacha le 6 mai 1916; Place des Canons pour les canons que Catherine II de Russie y fit débarquer le 23 juin 1772 et Sahet el Bourj (place de la tour) pour la tour du palais qu’avait fait construire l’Emir Fakhreddine II à son retour de Florence. Après le mort de l’émir en 1635, le palais disparu progressivement et la tour, haute d’une vingtaine de mètres, lui survécu un temps avant de s’en aller à son tour.
Les martyrs, Catherine II de Russie et l’Emir Fakhreddine II avaient un point commun: leur ennemi (l’occupant ottoman).

Avant la guerre de 1975-1990,
C’était le souk, les autobus rouge et jaune, les cinémas et leurs affiches criardes, les marchands ambulants et les badauds.
Unique souvenir d’enfance : une foule bruyante, des voitures américaines rutilantes type Plymouth ou De Soto et des pères noël gonflables suspendus.


1975
Les pères noël ont du éclater.
La place des canons n’a jamais aussi bien porté son nom. Les immeubles sont devenus du gruyère mais sont restés debout.
No man’s land vidé de ses habitants et de ses usagers, le centre de Beyrouth a été envahi par la végétation luxuriante. Une jungle urbaine coupant la capitale en deux, la ligne verte.

1990
Les photographes sont venus relever un état des lieux. Les photos ont été exposées au Palais de Tokyo à Paris au temps ou ce lieu était dévolu à la photographie. Joseph Koudelka a fait un livre intitulé Chaos, Gabriele Basilico Beyrouth 1991 et Fouad Elkoury Liban Provisoire. Je me souviens d’une photo de la place de martyrs en ruines. Au beau milieu des décombres, des quidams avaient installé des chaises en plastic et une photo de la place avant guerre.

La réappropriation de la cité devait être une étape indispensable pour la reconstruction du pays. La grande diva Fayrouz a donné un récital au cœur de la place dévastée. Premier moment de communion collective pour un peuple sorti (était-il vraiment sorti ?) de quinze ans de brûlures. Les années suivantes Fayrouz ne reviendra pas et ses nombreux fans devront quitter la ville pour assister à ses prestations aux festivals de Baalbeck et de Beiteddine.

Les années 1990 : Solidère.
Solidère a été créée pour reconstruire le centre ville de Beyrouth et transformer ce tas de ruines en ville moderne et luxueuse. On nous a montré la maquette du projet conçu par Henry Eddé. La place des martyrs deviendrait une avenue large de 80 mètres, le 1er bassin du port (en contrebas de cette dernière) un lac circulaire, et le dépotoir du Nordmandy une île séparée de la terre ferme par un grand canal au pied duquel s’envoleraient deux tours jumelles. Après quinze ans de guerre comme au cinéma, on nous proposait de la science fiction alors qu’on avait plutôt besoin d’un peu de réalisme. [Finalement, la science fiction, c’est Dubaï qui l’a transformée en réalité, comme ça tous les expatriés qui s’y sont installés peuvent en profiter.] Tout le monde a hurlé contre le parti pris architectural et surtout contre les expropriations en masse des ayants droits en échange d’actions aux valeurs dérisoires. Solidère a modifié son projet et l’a rendu plus «raisonnable».
Le lac et le canal sont tombés à l’eau.
Les démolisseurs sont quand même venus.
Un a un, les immeubles se sont écroulés.
Il fallait bien construire l’avenir.


"Brazil, le film. On lui a servi sur un plat un tube très propre qui contenait son repas,
et devant lui, on a posé une photo de poulet très appétissante.  On est complètement conditionné."
 Habib Debs, in Pas de Place, 2002.
Le poste de police est parti.
C’était pourtant une belle maison de style vénitien que certains font, sans doute à tort, remonter au XVIe siècle. En 1966, le peintre britannique David Hockney est venu faire des illustrations de poèmes écrits par Constantin Cavafy à Alexandrie, alors cette dernière était encore la ville cosmopolite de la Méditerranée Orientale. Ayant perdu son lustre avec la révolution nassérienne de 1952, Hockney lui avait préféré Beyrouth comme lieu d’inspiration. Il y a dessiné un portrait de Cavafy devant le poste de police de la Place des Martyrs ainsi que de jeunes éphèbes dénudés que nous laisserons aux amateurs de d’imagerie gay. On nous a dit que la démolition du poste de police était une «erreur» et qu’il serait remonté « pièce par pièce ». Où sont les éléments du puzzle ? Les habitants de Dresde ont gardé les pierres de leur Frauenkirsche (église de la Vierge détruite par les bombardements du 13 février 1945) un demi siècle avant de la voir renaître. Mort et transfiguration propres à la culture romantique allemande. Saurons-nous faire un tel exercice de mémoire?
 
Le cinéma Rivoli est parti.
Cette énorme chose khroutchevienne (c'est-à-dire entre stalinienne et brejnévienne) avait été parachutée à la place petit sérail ottoman au bout la perspective. Le sérail fut rasé en 1950 pour ouvrir une vue sur la mer et le Mont Sannine (le terrain servi un moment de parking). A cette invraisemblable version officielle s’ajoutait la volonté des autorités de faire disparaître les traces de cinq siècles d’occupation turque. C’est ainsi que la fontaine réalisée en 1900 par Youssef Aftimus pour le Sultan Abdelhamid dut quitter la place Assour pour une retraite au calme dans un coin discret et ombragé du jardin Sanayeh – Arts et Métiers. La place Assour est devenue place Riad Solh et l’emplacement de la fontaine est occupé par la statue du père de l’indépendance. Le Rivoli est parti et le petit sérail est revenu, en négatif, puisqu’on en a exhumé les soubassements (fouilles archéologiques).

Les martyrs eux aussi sont partis.
Criblés d’impacts de balles et d’obus, ils sont allés en cure de soins aux laboratoires de l’Université Saint Esprit Kaslik. Lorsque les restaurateurs, qui ont pris le parti de conserver les traces de la guerre, ont achevé leur travail, les martyrs n’ont pas retrouvé leur place. Pendant une décennie, ils ont pitoyablement croupi dans un coin du parking de l’université, jusqu'à ce qu’on décide de les faire revenir un jour de l’été 2004, peut être pour calmer une population au bord de la révolte. Les martyrs du Liban ont l’habitude de ce genre de purgatoire. Le groupe en bronze sculpté par un italien du nom de Mazzucati a pris la place du monument en pierre de Youssef Hoyeck représentant deux femmes, l’une chrétienne, l’autre musulmane. Considérées comme pas assez «glorieuses», les pleureuses Hoyeck n’on connu qu’heurs et malheurs: Attaquées par un fou en 1948, déboulonnées en 1960, elles furent retrouvées enduites de goudron dans un dépôt avant d’être finalement restaurées et exposées dans le jardin du musée Sursock ou elles sont désormais bichonnées par la passionnée conservatrice Sylvia Agémian. La mobilité des monuments et leur déboulonnage institutionnalisé ont fait des émules chez les voisins: Au printemps 2005, portraits équestres, en pied ou en buste à l’effigie de chefs d’états, fils de chefs d’états et fils de chefs d’états devenus chefs d’états qui enjolivaient le pays furent démantelés et évacués par leurs propriétaires, mêmes.

Deux immeubles sont restés : Ezzedine et Opéra.
Joli bibelot art déco signé Bahjat Abdelnour, l’Opéra a été relooké aux couleurs de la firme de l’inénarrable Richard Branson. Tout le monde a crié au scandale: «L’Opéra de Beyrouth est devenu Virgin Megastore!» S’imaginaient-ils qu’avant guerre l’Opéra programmait le Lac des Cygnes ou l’Enlèvement au Sérail? Après un age de gloire au service du cinéma, la programmation de la maison a viré dans des films, du genre préparation psychologique et physiologique à l’intention des clients des lupanars – en parlant de sérail! – du coin. La grande culture, quoi. La place des martyrs est devenue le parking du Virgin. «free parking» pour les clients (demander un coupon à la caisse).

Vers le haut de la place il y a la bulle.
C’est le nom qu’on a donné au début des années 1990 à cette coque ovoïdale criblée de partout, dernier vestige du City Center dont le concepteur, Joseph Philippe Karam, avait l’ambition de faire le plus grand centre d’affaires du Moyen Orient mais qui resta inachevé avant d’être démoli. Initialement ciné-théâtre, la bulle est devenue un espace «en marge de», ou il fut bon ton d’organiser des rave parties à l’époque des modes techno, transe et house. C’est un des bâtiments préférés de Zaha Hadid, grande star de l’architecture contemporaine. Normal, selon le critique Philippe Tretiack: la bulle et Zaha se ressemblent. Tous deux sont un corps immense et rond reposant sur des jambes fluettes!
L’avenir de la bulle est entre les mains d’un autre enfant terrible de la profession, Bernard Khoury. Célèbre pour ses projets monumentaux et historicistes comme le BO18, un bar nocturne cénotaphe construit à l’emplacement d’un des premiers massacres de la guerre, il été chargé de faire quelque chose de la bulle. Pour le moment, on (y compris l’intéressé) ignore quoi.

Les nouveaux ont commencé à pointer.
Au nord de la place et au bord des trous (fouilles archéologiques), l’immeuble blanc et lisse du journal An Nahar, (Pierre el Khoury, arch) frappé du célèbre coq hurlant, logo du grand quotidien en langue arabe. Au sud de la place, masquant un peu la bulle, le gâteau néo-ottoman (il n’y a vraiment que des turqueries, dans cette histoire) qu’est la mosquée Mohamed el Amine. Colossale, hors échelle et anachronique, elle écrase littéralement sa voisine, la cathédrale Saint Georges des maronites. Abritant un Saint Georges terrassant le dragon prétendument attribué à Eugène Delacroix et un Baldaquin aux colonnes torses inspiré par celui du Bernin à Saint Pierre de Rome, la cathédrale, de facture néoclassique, était elle-même, lors de sa construction, un affront (à cause de ses dimensions imposantes) à la cathédrale Saint Georges des grecs orthodoxes située en contrebas, vers la place de l’étoile. L’éternel conflit entre Rome et Byzance. La cathédrale Saint Georges des grecs orthodoxes dominant déjà elle-même l’église grecque catholique sur la même place de l’étoile…

Au pays des dix huit communautés recensées (on ne compte pas ce qui reste de la minorité juive, encore moins les nombreux bouddhistes, hindous et autres asiatiques étrangers qui y résident) les querelles de clocher et de minarets sont légion. Avec la reconstruction du centre ville, la concurrence sonore est devenue le nouvel outil de la guerre confessionnelle.

Octobre 2002. «Trouver notre place au centre-ville de Beyrouth nous a été impossible.»
Peut-on lire en ouverture de Pas de Place, installation atelier de recherche alba.
Nadim Karam avait tenté d’y placer sa Procession archaïque, elle a presque été jetée à la mer. Les vaches colorées sont venues en troupeau, elles ont été, aux dires d’artistes impliqués, lamentablement malmenées.
N’ayant pas trouvé sa place dans une place pourtant vide, l’atelier de recherche avait choisi la dissémination, en publiant une «installation sur papier» distribuée à 4000 exemplaires et sur son site Internet (www.alba.edu/ar/pasdeplace).


2. Il n’y a plus de place

C'était en hiver, à l'approche du printemps
La ville, ébranlée par l’immense explosion, est descendue dans la rue. Quelques personnes, les premiers jours, plus d'un million ensuite. A croire que cette place et ses environs avaient été laissés vides quinze ans durant pour cette seule journée. Que toute la reconstruction ou, dans le cas de cet espace devenu si vide, la déconstruction du centre symbolique de Beyrouth avait été programmée pour accueillir le pays tout entier. Ce fut comme un
rêve chimérique partagé par un million de citoyens. Un rêve qui a cédé la place à la réalité et ses désillusions. Un rêve qui s’efface mais dont quelques traces ont tenté de subsister, comme ce graffiti : ils pourront couper toutes les fleurs, ils ne pourront pas empêcher l’arrivée du printemps.

Mise à part l'approche émotionnelle, les espoirs et l'engouement patriotique, il y a dans cette histoire la leçon urbaine de l'appropriation de l'espace. La place des martyrs reste à ce jour le haut lieu de la représentation et des constestations. Plus d'un an après le printemps de Beyrouth (fevrier - mars 2005), et prenant en compte les leçons de ce dernier, le camp politique adverse, passé dans l'opposition, va s'y installer, sur une durée beaucoup plus longue. Dans les deux cas, les manifestants ont employé une arme redoutable: la tente. La tente, cette architecture mobile, nomade, légère et bon marché, avec tout ce qu'elle peut impliquer aux niveaux sémantique - dans son opposition à  l'architecture monumentale -  historique -  le nomadisme des tribus arabes  d'avant la sédentarisation - et pratique, la tente est devenue un moyen de s'approprier l'espace public, voire de bloquer une partie de la ville, avec le minimum de moyens et le maximum d'efficacité. C'est le retour de la "machine de guerre" - nomade par essence - telle qu'elle est décrite par Deleuze et Guattari (in Les Mille Plateaux) face à l'état et ses institutions.

L'histoire étant en train de s'écrire, l'affaire est à suivre...

Baron & Baron, tous droits réservés.  >> CONTACTEZ NOUS