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"Comme le monde était beau lorsqu'il n'avait que la largeur d'un visage et, pour l'assister, l'escorte du chant d'un oiseau! Il y avait une fraternité de dessin et de distance entre les choses, une égalité de traitement entre les êtres, qui comblaient le jour en vue du lendemain. Qu'une silhouette amoureusement suivie s'égarât dans le soir tiède, son contour inusité, sa couleur inconnue n'étaient pas perdus pour autant. Le cauchemar existait, la douleur n'avait pas d'abri, des étoiles mourraient de faim chaque nuit."
René Char, Recherche de la base et du sommet

 

Une enfance au Cachemire, par Serge Saba
Et ce sac qui ne vient pas, qui ne vient toujours pas! Il n'y a presque plus personne: Ils ont d‎‎û le perdre à Koweit. Ce serait le désespoir total, un signe imparable du destin après toute cette attente...
Et ce sac de pute qui ne vient pas!
Mais ce bel enfant roulant sa cigarette tranquillement accroupi entre les charriots qui peu à peu s'estompent... Bientôt lui et moi discutant tabac. Connaissance: Chris... from Germany. Sourires. Tiens sacs! Sortie rapide en passant par les changes pour acheter quelques roupies. Dehors, à nouveau des poumons, pluie légère, agitation. Vite minibus, et c'est parti...
A bord, deux anglais, deux françaises, la salade commence. Autour, tout est vert, vaches, vélos et vents. Le bus déchire et moi je bois. Puis, lentement, bidonvilles, crasses, palaces, recrasses, boue et chaleur, lourdeur... Bienvenue dans l'enfer de Delhi ou tout étranger est coupable d'Ailleurs, porteur du paradis!


Hôtel infernal. Balancé les photocopies du guide. Finalement me décide à prendre mon courage à deux mains et à ressortir dans la rue. Christopher ronfle comme Appolon sur son lit. Je suis dans l'erreur absolue. Quitter Malacca avant la jungle?
Dehors, ça suinte, crachin continu. Je marche mais je suis ailleurs... Cerveau à 7000 tours /minute cherche la solution à problème immense: sortir de là! Mais pour aller où?
- You wanna leave Delhi sir?
Et pour compléter la parano, cet inconnu qui me récite dans la rue... à livre ouvert!
- Do you wanna go to Kashmir?
- No no, not Cachemire... not now...
- To Manali, Dharamsala, Rajasthan? I can help you...
- Thank you!

Et je reprends ma marche un instant oubliée.
- Sir!
- After after...

Ça ne durera pas longtemps, je ne sais pas ou je vais. Sans trop me presser, je reviens sur mes pas tâter à l'hameçon. Manzou me présente alors Bachir Sala, intriguant et serein au viage en lutte. Le Cachemire? Non, je dois d'abord aller ailleurs, parcours tracé: emplettes avant promenade... But there's everyhting in Kashmir! OK et puis les photos de son houseboat, l'echange de lumière dans ce sombre bureau... It's a question of trust. Une dernière hésitation? Départ demain dix heures pour Srinagar, le bus, bien sur, vite boire les montagnes...

Delhi je te hais je t'éxecre Delhi tu es livrée Delhi tu es livrée à pourrir écorchée sur tes riches qui se cachent Delhi les châteaux-forts de ton atroce nudité!
Restent quelques temples et mosquées croisés au hasard de cette journée avec ses écueils, reste l'immense marmite fumante des rues. You wanna see my shop sir? Are you alone? You have good faith but no good concentration, I know about your future... You want small girls? Small boys?
Et quelques beaux échiquiers en bois de santal... Bref, j'ai atterré à Delhi.


Bien sûr au début on trouve étrange que le bus de dix heures quitte à cinq en fait.
- This is the bus for Manali?
- No this one is going to Kashmir.
- You're going to Kashmir?
- Yes, I hope.
- You're kidding...
- No, I'm Lebanese...

Fous rires des départs, je ne sais toujours pas où je vais... Vite oubliée l'attente, un fois les arbres, les vaches et leurs champs revenus. Et puis la nuit se glisse, le bus fait son stop resto. Je lutte contre les épices, mais en vain. Ça a toujours été Bharat bien avant India...
Plus d'une douzaine d'heures de plaine et enfin Jammu, première escale sur la couronne indienne, ville terne et bouillonante, en proie à sa folie aux abords du cratère. Il ne se passe rien à Jammu... à part les bombes. Rien que cette frénésie dans l'air, ces hommes plus grands, autrement bruns, ces femmes voltigeant dans une ronde qu'Allah même ne comprendrait pas... Et ces yeux longuement vus à la gare, ce regard dont je ne sais pas encore que dans un mois il sera si proche.
Je perds ma montre, bracelet arraché dans la foule. Mais je n'ai pas eu le temps de lire, tout va trop vite. Changement de bus, bientôt les montagnes s'élancent, les arbres sont plus tranquilles et de la mairie qui maintenant borde les routes sortent des singes rieurs. Les yeux de Manzou brillent. You'll se, Kashmir is the most beautiful place in India!

Patnitop, petite merveille de cèdres aux pieds de l'Himalaya. Le bus au crépuscule prend des tournants en dérapage; sur ma montre qui tourne désormais dans l'autre sens, je n'existe plus... D'un grand geste lascif, la montagne s'habille de bleu pour les danses de la nuit. Et c'est le grand mystère de ces arbres-lanternes aux millions de lucioles un soir de fête étrange.
Des militaires. Bientôt des ombres de militaires. Tunnel de Jawarhar fermé pour cause de couvre-feu sur Srinagar. Reste une solution: Dormir dans le petit village de Ramban au fond de la vallée, arc-bouté à la rivière, couché sur cette table à la belle étoile, dans les nuages d'insectes.
Encore lutté avec la bouffe. Mais ça va mieux, je redeviens sensible aux femmes. Islam de rigueur, mais surtout dans la forme, ou alors discordant peut-être ce sein doré offert à l'enfant sur la place du village? Cheveux ceints, oui, oeillades de miel, sourires faciles, le coeur du monde à fleur de voile...
Au fil des routes en folie, ce n'était plus le toit du monde, c'était l'un de ses sexes déployé là sur les flancs de l'aurore. Bien calé sur mon sac, j'ai rejoint ceux du toit. Le spectacle est total: Plus moyen de prendre un bus autrement qu'en tapis volant! Sous la lumière joueuse, attention aux branches ou aux rochers qui dépassent... Risque de baiser fatal.
Et ça monte. Jusqu'à Verinag au lever, source de la Jhelum, jusqu'au plateau de Srinagar. Immense tapis blessé de terre, strié de bleu, Grande Émeraude du Cachemire.
La sikhara déchire le lac... Rires avec Manzou entre deux coups de rames. Le bus a été épuisant, le soleil reste généreux et l'eau fraiche au visage. Enfin Royal Alziza, le houseboat ou m'accueille Chafi. This is your home! Ça ressemble à un chalet suisse plein de tapis, un luxe pour presque rien. Le Cachemire garde encore toute la saveur de cette hôtellerie conviviale qui lui semble propre. Vite, déballage-douche-rangements, j'écris en attendant de rencontrer Abdul. Très formel et très franc avec le parrain. Dans deux jours, trek à partir de Sonamarg. Objectif: un de ces petis lacs-trésors de l'Himalaya.
Au crépuscule, super dîner avec Fabian et Gaspard, 20 ans, fin de service militaire. Sont à Srinagar depuis trois jours, consument généreusement sur le toit du houseboat tous les beaumes de la terre d'ici. Entre les volutes de Kashmiri tea, par-delà les montagnes, la lune pénètre le lac Dal, portée par ses incantations d'Islam.
- It's only a dangerous place for jews here. But most people are afraid and go yo Nepal. So Kashmir is a quiet side for tekking and a nice place to see.
Et dans un grand sourire: But maybe it will be more dangerous tomorrow? Fabian et Gaspard. En pointe d'adolescence, crânes rasés et boucles d'oreilles, fatigués par les ombres insaisissables de leur propre couple, si propre couple... Rire continu assuré. Belle trouvaille ces deux-là pour un soir à Srinagar! N'était-ce les chiens dans le noir, qui racontent quelqu'un au fond des bois sous la torture.


Poussière au soleil sur les sentiers de la vieille ville, en plein Moyen Age. Parcouru toile étrange de regards et de cris, d'artisans, d'écoliers et de clôtures de bois. Malgré les militaires qui veillent à tous les ponts, de ruelle en ruelle, il reste un atmosphère tranquille aux gestes millénaires, comme un souffle immuable qui débouche en fourmillière au marché. Soieries et pierreries (et je ris) de toutes sortes... Les bon coins restent ceux de la vieille ville, sur le canal, dans ces petits ateliers à merveilles où naissent, à coups d'oublis, les tapis du souvenir. Longtemps caressé ces lumières du Cachemire, certains tapis étaient plus volants que d'autres...
Ils racontaient des temps anciens - histoire de marchand de sable - siècles de rêve et de prospérité. De cette fête de la beauté, le Cachemire garde les ponts et les jardins. Nishat Bagh, vu par Asaf Khan, jardin du plaisir... Cris de femmes lancés en couelurs vives, femmes au regard clair, comme des abeilles fières à l'aube des prairies dans leur lumière de laine.
Et toujours la majesté du lac. Ces aigles tour à tour poursuivant inlassablement leur chasse en queue de poisson. Vouip... flap... aargh... The End. Mort en direct, mort continue. Au coucher, les chauves-souris prennent la relève. Instructions d'usage. Rester immobile et se laisser frôler.
Ce soir là, re-lever de lune sur le visage d'Emily rencontrée sur le Lac Nagin. Le ciel est blanc de certitude. Alors la ville se couvre, le vent étire la bougie, lubrique pour une nuit aveugle...
- More Kashmiri tea?
- No thanks... I'd like...

Oui?
Laissé l'herbe à son silence, petit point rouge brûlant entre deux nuages de jupe... Jusqu'au soleil, Emily cheveux fous se conjugue sans conditionnel. Classique.


Sortie de Srinagar vers le Nord-Est. Tous les villages jouent avec l'eau, les routes aussi, parsemées de soleils et d'enfants chanteurs, d'école en école - toujours sous un grand arbre l'école.
Srinagar-Leh, route de cinglés: Glissements de terrains, trombes d'eau, boues avides et profondes. Les voitures tant bien que mal font leur chemin, ce ne sont plus des machines mais des bêtes, qu'on pousse, qu'on porte, qu'on choie, à chaque rivière improvisée.
Violence contre la terre, contre l'eau, violence pour l'amour et la prière, c'est la sereine misère des replis du Cachemire... Dans ces villages, il n'y a rien, il y a tout; on peut encore y mourrir de fièvre, jamais de solitude. Et partout, femmes riant à l'eau des rizières ou filles de la montagne, c'est l'hypnose absolue, morsure de lumière immédiate au blanc trident des yeux et de la bouche. Entre arabesques et chinoiseries, il y a toujours un foulard qui glisse, du Cachemire au Ladakh.
Et-ce la montagne qui sécrète ce long collier de perles, villages tranquilles veillant au caprice des rivières? Nos army men se font déjà plus rares, plus cachés plus petits peut-être, l'air est encore plus frais. Nous entrons en terre des géants. À la porte de Sonamarg, pause déjeuner prairie. Encore les mains dans le riz, je commence à savoir faire... Plus moyen de manger autrement à l'avenir, j'ai coupé la fourchette avec le couteau et le couteau avec la cuillère.
Autour, silence, ou presque, pauvreté totale. Gaspard et Fabian rient encore. Sous le vent, léger brouillard vers le Nord, c'est là qu'on doit couper. Enfin choix des montures puis signal de départ vers le ciel, à perte de vie.
D'abord quatre heures à pic, histoire de se familiariser, de devenir bien vite deux jambes de métal sous la plaie des poumons, et ça monte. Jusqu'au hasard d'une clairière où l'on dresse le premier camp. Dîner autour du feu, pour lutter contre le froid, encore du thé, encore de la fumée...

 
Dès le lendemain, le nouveau rythme d'un autre monde se met en place. Avec la montagne dans les jambes, s'engage une lutte sauvage ou gravir aveuglément devient rage, seul moyen de survie face au désastre du minuscule. Je ne suis plus qu'un insecte. Araignée ou vague grain de sable obstiné. Pour quelle raison? Aucune. Instinct inox pur. Mais on a beau se battre, la dissolution est inéluctable: aux paysages qui changent au gré de l'escalade s'ajoutent surtout les jeux du ciel. À cette altitude, tous les nuages sont pressés, tirés ça et là comme les rideaux d'un théâtre de chaque instant, sous l'oeil distrait du soleil. Au fil des contours et des crêtes, ce ciel sans arrêt s'ouvre et se découpe et s'ouvre et se découpe en pulsations de bleu. On ne pense plus, on dense. On flotte en décomposition.
Mais soudain, mouvement: surgi de nulle part ce sourire rapide! Elle se remet à courir... Ces yeux absents derrière les mèches brunes dans le silence... Tiens! une autre... Mais je ne la vois pas vraiment, je suis encore dans ma brune, au point de trouver "naturel" ce village de trois hameaux à deux jours de marche du moindre bout de la planète.
Stop camp, non loin du village. Distance... ces gyspsies n'aiment pas le contact... Seulement les enfants qui défient les ruisseaux. Elle est là autour.Sourires timides, je lui en veux toujours de ne pas être la brune de ma première vision... Je la porte des yeux. Elle est toute proche maintenant... rires, jeux, à cet âge pas de problème de langue. Deux heures avec elle, à parler de tout, en parlant de rien, le visage et les mains. Chamima reste une apparition, volcan de vie immobile sur la glace, complice du squelette.

Je dors... mais si peu
Aujourd'hui 4500m et du courage. On lève le camp. Lutte jusqu'à la pause du sommet. Abdul son tapis. Matin, midi et soir, il redevient Abdul-Rahmân, tourné vers la Mecque. "Dis: je ne vous dis pas disposer des réserves de Dieu, non plus que connaître le mystère. Je ne vous dis pas être un ange. Je ne fais que suivre ce qui m'est révélé."
Sous le Coran, le vent descend sur les nuages, les bergers reposent là-haut, entre les lèvres du soleil. Baignés dans sa chaleur sournoise et magnétique, livrés sans résistance à toutes ces lumières invisibles qui s'insinuent pour consumer aussi de l'intérieur. Trêve de cuisson, il fait toujours aussi froid. Bien vite s'ouvre une petit plateau dévoré au galop de chutes d'eau en précipices. Longé la rivière sur la gauche et c'est le lac de Vishensar, diamant sacré blotti dans son écrin de roc. La neige entrouvre un oeil dans le même silence.
Pas seulement épuisement, c'est l'atmosphère qui est fissurée, le temps qui coule autour de nous. Tout est calme, trop calme ici. Aucune insouciance n'est possinle. Malgré les rires et dans les rires, une présence est là, des étoiles jusqu'aux os. Même si mes gestes demeurent, même si la pêche est généreuse et le poisson grisant, le lac se donne sans se livrer, par-delà les images et leurs oublis. Sur le chemin du retour, je serais chaman, cadavre ou papillon, qu'importe. Ouvert le passeport, le nom est toujours le même.


Sur le houseboat, Chafi me cueille aux rivages de ma mort. Il parle d'Islam. Le même qu'à Beyrouth, mais sur un autre ton, une autre intonation - j'allais dire intention... Le chant de la Oumma a plusieurs clés et les Cachemiris ont la plus majestieuse.
- Now, you must be tired, maybe you want to rest... If you need anything John, I'm here. Good night!
- Chukria Chafi, good night.

Dormir... Non, j'ai encore une lune avec Fabian, Gaspard et Manzou. Kashmiri chaï? Tiens... coups de feu au loin vers le sud. Pistolets et mitraillettes: une poche de "rebelles" sans doute, mais de quel bord? Extrêmiste pro-Pakistanais? Islamo-puriste? Indépendantiste cachemiri? Mafieux accrochant ses fusils sur les tringles du nom d'Allah? Seul compte le droit à l'erreur.Il y a toujours un "mais" qu'on n'arrive pas à dire autrement. De Srinagar à Peshawar ou Islamabad, il n'y a que deux cent kilomètres, le Cachemire fait vingt fois le Liban, un demi-siècle de fissure entre l'inde et le Pakistan. Musulmans et Cachemiris, c'est tout aussi important.
Depuis que la guerre se décline en guerilla, la politique des autorités indiennes est celle de l'éléphant: soldats en masse, par centaines de milliers. Et c'est le relatif retour au calme. Mais l'humiliation au coeur. Le Cachemire est accueillant, il n'est pas comestible.
Les tasses sont vides et la lune au zénith: Good Luck. Séparation. Ils prendront demain le chemin d'Amritsar. Quant à Manzou, triste comme un oiseau blessé, il sera au 5034 Main Bazar, partageant avec Bachir les douleurs de Delhi. Oui, difficile de quitter cette Venise de l'Himalaya aux lèvres ténébreuses. Le corps inféodé au bois avant le bois livré à l'eau, en dérive éternelle... Srinagar est hantée par ses lacs qui la traversent sur plus de vingt siècles  comme une toile en mirroir. Ces lacs devenus double de la ville et du ciel, grand coeur fouetté par les vents et les rames qui labourent ça et là les destins du Cachemire.
Assis sur le bois rebelle, les Cachemiris creusent à pleins bras dans le temps. Chaque tour de rame trace encore les frissons d'une danse immémoriale où bat le rythme du Cachemire.

 
Déambulé une dernière fois dans la vieille ville. Petite boutique dans un coin, belles écharpes... Très vite, de foulards en chemises, il glisse quelques questions puis se risque:
- You know charas?
- You have charas?
- Yes... Best charas!
- What is charas?
- ...hash...
- Aah...

- Yes Manali, Kashmiri, Afghani, Come with me come with me...
Direction l'arrière boutique.
- My name is Jawit, he is Gianni my italian friend, and you?
- Michel.
- Which country?
- France.
- Ah! Beautiful beautiful, look! Smell! But you be careful, very dangerous now in Kashmir. Too many armed people...
You want to try?

Le vert? Le noir? Le brun? Mixture plus la cuillerée d'opium pakistanais entre deux biscuits... Oui... Alors?
- Yes, after after...
- You buy now I make you very good price!

Il insiste. Ça sent le roussi, je finis par acheter un écharpe. À la sortie, un militaire. Ils se connaissent. Belle échappée! Je file en somnambule vers le canal.
Peu à peu, je prends le rythme. A coups de deux secondes, la rame descend, replonge et me dessine. Majid droite, moi gauche. Il est inquiet, il regarde derrière les montagnes, ça tonne et gronde sur Gandarbal. Peu importe, direction Nagin Lake.
Emily lézarde sur le toit ses dernières fatigues avant Bénarès, pour la musique, le pélerinage. Emily, quatre ans de tour du monde. Comment? Sac à dos, appart hérité mis en location à Londres. Pourquoi? Pourquoi pas. Le voyage est une prison comme une autre, une vie avec le sourire et le reste.
Emily sourit: l'orage est là maintenant, hérissé de soleil. Dans l'orgie d'eau et de lumière, l'orage n'a plus aucun passé. Nous partageons le reste.


Sous le secret d'étoiles, je suis seul dans le lac guettant derrière la lune. Y-en-aura-t-il d'autres dignes de ce nom? J'attends sans plus attendre, comme un condamné. À l'heure de me perdre, je garde un seul visage pour tous. Même la tête sous l'eau, revient en dents de scie Aden Arabie, "le voyage est une suite de disparitions irréparables..." Revient encore, cachée dans ces montagnes, une délicieuse épine, et tous ces kilomètres tressés dans ses cheveux, comme une leçon de silence.
Et demain? Dharamsala... Manali... Rishikesh? Qui sait? Tout dépendra des signes. Le voyage est la seule réponse, conclut le promeneur solitaire. C'était au sortir de l'enfance.

1995-2004, Serge Saba, tous droits réservés.Ce texte a été publié dans L'Orient Express, n. 4, mars 1996. >> CONTACTEZ NOUS