BARON & BARON > CARNETS & RÉCITS DE VOYAGES > INDE > 2003'04 [DU GANGE AU BENGALE] 1ere PARTIE, DELHI & AGRA
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LISEZ LES RÉCITS DE VOYAGE EN INDE 2004 [ENVOLS SUR L'HIMALAYA], 1999 [AU RAJASTHAN], 1997'98 [SUR LA ROUTE DE GOA] & 1995 [UNE ENFANCE AU CACHEMIRE]
Récit de voyage rédigé par Claude Abou Chedid avec la collaboration de Gregory Buchakjian pour Baron & Baron. 
1ere partie du voyage, de Delhi à Agra
Le déclenchement de l'immersion dans New Delhi à travers ses marchés, son musée national et au tombeau de Nizam Uddin. La plongée au coeur du sujet dans les bazars de Old Delhi. La conscience du parfait touriste à Agra et Fatehpur Sikri. Les premiers aléas du voyage, avec l'annulation du vol Agra-Varanasi pour cause de brouillard et le réveillon de Noël à l'hôtel Centaur de l'aéroport de New Delhi.
A suivre: Bénarès, Calcutta, et le Golfe du Bengale. 

 

- Samedi 20 décembre 2003 -
New Delhi mes premières amours ….
04h30. Arrivée à l’aéroport, qui a été enjolivé de sympathiques décorations de Noel. Ce même brouhaha, ces odeurs, cet incessant bourdonnement, ce froid piquant et le croassement des corbeaux nous accueillent. Des visages hagards nous fixent. Des formes humaines enrobées dans des couvertures de toutes les couleurs nous happent au passage. Taxi, taxi… Nous nous engouffrons à 6 dans un 4x4 Toyota. Une brume nous englouti. Je retrouve cette même luminosité qui m’avait accueillie 7 ans plus tôt. Même hôtel d’ailleurs, La Sagrita, avec son charme désuet.
New Delhi, du côté de Hauz Khas
- Dimanche 21 décembre 2003 -
Il me faut toujours deux bonnes journées avant de m’imprégner d’un pays. Là il ne m’aura suffit d’à peine 24 heures pour tout de suite me sentir bien. New Delhi.
New Delhi et son urbanisme rectiligne et aéré, ses rickshaws qui zigzaguent transportant des indiens qui s’affairent. Mais pourquoi tant d’agitation? Nous sommes dimanche. Un peu de calme. Rien n’aurait pu nous faire deviner que nous étions ce jour de la semaine mis à part la tenue des enfants dans les parcs. Je me fais des amis, "What’s your name?" fuse de partout. Visite du Musée National; qui montre bien la richesse de ce pays. Quel paradoxe! Je me sens mieux dans la rue. Je suis si sensible à certaines images que je préfère les garder au fond de moi, ma caméra ne veut pas fonctionner ou plutôt je n’ai pas la force, ou disons plutôt le courage d’appuyer sur le déclencheur. Un léger passage à la périphérie de Old Delhi me rappelle combien cette ville grouille de monde.
Old Delhi, rickshaw de ramassage scolaire
Beaucoup de ferveur pour finir la journée. Le tombeau de Nizam-ud-Din recueille beaucoup plus de mendiants que de personnes venant prier sauf peut-être à l’intérieur même du tombeau ou une ferveur se lit sur les visages des hommes; les femmes n’ayant pas le droit d’entrer dans le saint des saints. Le muezzin chante, les fumées d’encens me caressent les narines, les lueurs des bougies éclairent ces visages pieux, les mille couleurs des saris et les tentures attirent mon regard, l’espace d’un instant je ne suis plus moi. Il faudra qu’un enfant me lance son "hello" et me serre la main, pour me réveiller. La nuit tombe, les lumières s’allument, les bougies et les bâtons d’encens éclairent ces visages venus chercher le salut, les réponses. Il faut retraverser ces dédales de ruelles à travers les échoppes pour retrouver la sortie. Et là, gisant sur les cotés du couloir, des formes humaines blotties sous des couvertures attendent la pièce qui leur fera voir venir le jour plus rapidement. Je lis plus de souffrance dans nos yeux que dans les leurs. Il y a, chez certains, une dignité à demander l’aumône. Je me sermonne, me durcit, ce n’est qu’une introduction pour Varanasi et Calcutta. J’aurais aimé ne pas paraître "touriste" et me fondre parmi eux. Je ne viens pas en  "voyeur" et je ne veux pas avoir de condescendance. Le tableau de ce dédales de ruelles éclairées par des lucarnes grillagées donnant sur une mare d’eau verdâtre entourée de hautes murailles de brique, restera à jamais gravé dans ma mémoire.
quelque part, une ruelle
- Lundi 22 décembre 2003 -
Il y a des sensations indescriptibles. J’en ai vécues aujourd’hui de sensationnelles. Une journée dans Old Delhi. L’arrivée en rickshaw, nez en l’air, et nous voici plongés dans le vrai Delhi. Ces odeurs, ces regards affairés, ces mains qui se tendent. Je ne sais plus ou regarder. Des rubans de toutes les couleurs, des ornements de tout genre, du plus mauvais goût, sont étalés par ci par là dans le marché consacré aux futures mariées. Un légumier à même le sol décide de laver ses pieds à la fontaine. Des enfants jaillissent de partout. Que font-ils? où vont-ils? J’ai la sensation d’être dans une fourmilière. Je ne cours pas assez vite, j’arrive difficilement à me faufiler parmis les chariots de nourriture, les rickshaws à moteurs et les pousse-pousse à vélo.

Old Delhi, Kinari Bazar
Une petite ruelle nous fait quitter ce monde grouillant. Un autre univers nous attend. Je me fais l’effet d’Alice aux pays des merveilles. Des portes multicolores aux couleurs éclatantes telles des maisons de poupées se succèdent. Au fond, une petite porte donne accès à un temple Jaïn. Après nous avoir fait lire des instructions très strictes nous nous débarrassons de nos chaussures, de toute nourriture, de tout lien en cuir (ceinture, bracelet…) enfin nous devons nous laver les mains et la bouche. Un escalier en marbre nous mène au temple. Le vieux bedeau du temple au regard malicieux et très affable nous bénit en apposant sur notre front un point jaune (mélange de bois de santal et de safran). Beaucoup d’argent et d’or couvrent les divinités et une ferveur, ou plutôt une sensation de spiritualité ambiante englobe l’atmosphère. Des offrandes de nourritures sur une table basse paraissent irréelles. La fumée de l’encens nous entoure et nous calme après le brouhaha de la ville. Il nous faut pourtant le retrouver.
Old Delhi, marché aux épices
Je me sens à nouveau engloutie dans ce tourbillon, comme quelqu’un qui danse une valse mais qui ne peut s’arrêter. Un moment fort que celui de notre arrivée au marché aux épices. Après nous être perdus en rickshaw, nous voici au milieu d’une route entourée de chariots, de sacs de thé, d’épices, de vendeurs de pâte jaunâtre. Il est difficile de se faufiler en évitant d’une part les crachas et d’autre part les chariots. Ne pas se faire écraser relève de l’art en Inde. Mais où vivent-ils? ont-ils une famille? Si l’idée me venait de leur poser la question "Etes-vous heureux?" que me répondraient-ils? et là, tout d’un coup, je leur envie cette soumission, ce respect de l’autre, qui les accompagne au quotidien. Trouvent-ils ces règles de vie dans leur religion? où sont-elles encrées dans leurs gènes depuis des générations? Je m’étonne qu’il n’y ait pas plus d’accidents, de problèmes. Il n’y a pas un espace de trottoir de libre. On vous frôle, vous attrape les mains, vous pousse. Le bruit incessant des klaxons tambourinent nos tympans. Je suis saturée, je dois me retrouver, je me sens si différente. Il est temps pour moi de faire une pause. Or notre destin sera tout autre…

Old Delhi, marché aux épices
Notre rickshaw perd nos compagnons et ne connaît pas notre destination. Nous voici perdus dans des marchés du Old Delhi qu’aucun touriste n’a jamais du fouler. Un dédales de ruelles, une cohue d’un autre monde, et le rickshaw qui tombe en panne. A trois, coincés à l’arrière du rickshaw en panne, c’est une vision apocalyptique. Nous nous retrouvons dans un embouteillage, dans une ruelle de 2 mètres de large pendant plus de deux heures. Je ne trouve pas les mots pour décrire cette atmosphère. Une fourmilière où je ne vois pas d’individus mais des paquets et ballots que portent ces pauvres bougres se baladant, se poussant, crachant, s’affairant avec en paradoxe un calme intérieur qui me subjugue.
- Mardi 23 décembre 2003 -
Arrivée à la gare de Agra à 04h00 du matin. Des personnes gisent sur les quais, entourés de leur couverture tellement le froid est piquant. Tout le monde dort. De temps en temps émergent de dessous les haillons des visages noirs aux regards perçants. A moitié endormie, je frissonne debout au milieu de cette masse humaine blottie par ci par là. Je retrouve cette atmosphère propre aux nuits Indiennes dans les rues. Il faut retrouver notre chauffeur, ce qui ne s’avère pas être une mince affaire après nos trois heures de retard. Le pauvre bougre s’était endormi chargeant les porteurs de nous guetter.

train Delhi-Agra, compartiment 1ere classe AC, la grand luxe!
Quelques heures de sommeil plus tard, de l’hôtel Clarks où nous passons la nuit, je me retrouve à l’hôtel Amarvilas Oberoi avec l’espoir d’accéder au Spa. Agra est une étape obligée dans un voyage en Inde du Nord, mais j’ai déjà donné deux fois. Rana, Zeina, Sary et Karim ont pris un tour en voiture Ambassador pour visiter la ville morte de Fatehpur Sikri, le Fort Rouge d’Agra et enfin le Taj Mahal. Baron et moi préférons nous prélasser et voir l’illustre mausolée blanc se détacher dans la lumière du jour à partir de l’Oberoi. Décor des milles et une nuits. Jardins en cascades donnant sur le Taj Mahal, fontaines à chaque pied d’escalier. Des parasols copie des ombrelles de Maharajas sont parsemés autour de la piscine en mosaïque bleu où des matelas blancs sur chaises longues en tec appellent à la paresse. Il fait frisquet mais l’eau est chauffée et les vestiaires sont merveilleux. Nous n’aurons malheureusement pas le droit d’y accéder, le Spa et autres facilités étant réservés aux seuls résidents de l’Hôtel. Nous nous contenterons de traîner sur la terrasse avec vue sur le jardin et au loin la découpe féerique du Taj Mahal émanant de la brume. Le bruit des divers oiseaux et corbeaux me fait voyager dans le temps. Ce décor me transporte. Le contraste de ce pays ne cessera de m’étonner, tant de richesses entourées d’autant de pauvreté. Ce contraste en est indécent. Je ne sais plus vraiment de quel côté je voudrais me retrouver. Le muezzin appelle, il est treize heures, ma sensibilité est en plein éveil. Je plane devant tant de beauté. Retour à l’hôtel Clarks ou pour se consoler, nous nous dirigeons vers le Spa. Bicoque au fond du jardin un  peu glauque mais des visages avenants. Je me retrouve en deux temps trois mouvements étendue nue sur une planche de bois à larges bordures. De l’huile chauffe sur un réchaud à gaz. Me voici enduite d’huile chaude et commence alors un massage à quatre mains en symétrie et en cadence. Ce massage ayur-védique prône l’exacte symétrie du corps. Je ferme les yeux et j’oublie facilement la déco pour me laisser aller à la sensualité de ce massage.

Agra, dans le fort rouge
Le soir venu nous avons enfin pu aller dîner chez Zorba the Boudha où nous avions trouvé porte close 6 ans auparavant. Le propriétaire, Bata de son prénom, charmant du reste, nous déploie toute sa générosité de cœur aussi bien que ses mets succulents. Décor de maison de poupée, petites chaises, plafond bas, murs peints en mauve. Bata prêche une philosophie de vie, donc la nourriture est végétarienne, et il va sans dire que l’alcool et la cigarette sont prohibés. Cette philosophie tend vers la recherche de l’homme idéal. Retour à pied à l’hôtel dans la nuit brumeuse. L’imagination s’envole, il y a du mystère dans cette marche silencieuse.

sur l'"autoroute" Agra-Delhi
- Mercredi 24 décembre 2003 -
Aucune sensation de veillée de Noël. Brume matinale, vol Agra-Varanasai annulé, plus de place dans le train. Indian Airlines nous prend en charge. Nous voici engouffrés dans deux taxis direction Delhi pour essayer de rattraper le vol pour Benares qui part demain matin. 6 heures de voiture sur cette route qui ravive en moi tant de souvenirs, tant de nostalgie. Je me revois tout d’un coup 7 ans plus tôt. Je me sens moins impulsive, plus sereine, plus calme, peut-être tout bonnement plus mûre. Tout reste à être prouvé. Je retourne à mes rêveries. Arrivée à l’hôtel Centaur, proche de l’aéroport. Un vrai dortoir au décor kitch. Tous les vols au départ de Delhi ont été annulés. La vétusté des lieux et la propreté incertaine font monter en moi découragement et dégoût. Quel réveillon de Noël ! Ce n’est qu’un recommencement de l’histoire (cf. notre récit de voyage en Inde 1997-1998). Tant bien que mal nous trouverons un coffe shop plus décent que la cantine à laquelle on nous a offert des coupons repas. Je comprends d’autant plus le malaise qui m’a pris en reconnaissant en moi les déplacements subis durant la guerre (du Liban, 1975-1990). Je ne suis pas la seule à avoir ces sensations. Zeina est encore plus boulversée. Elle a eu l’impression, en voyant la file de voyageurs désemparés à la réception de l’hôtel, de se retrouver en déportation. La nuit brumeuse n’arrangeant pas le moral. Baron quant à lui est dans un état de stress indescriptible. Si le vol Delhi-Varanasi de demain ne décolle pas, c’est tout le reste du parcours qui vole en éclat. Il essaie de préparer un parcours de secours ne nécessitant pas de trajet en avion au départ de Delhi. Le Rajasthan? Le Penjab? Le cœur n’y est vraiment pas.


ces gens sur la piste, ils étaient là avant la construction de l'aéroport de Delhi?
- Jeudi 25 décembre 2003 -
Jour de Noel. Brouillard encore et toujours. De la fenêtre de la chambre, on ne voit rien. Comme si c’était du coton. Notre moral est au plus bas. J’ai beau me sermonner que je suis en Inde, que je connais ces désagréments, ma fatigue l’emporte sur le raisonnement.
L’aérogare des vols intérieurs s’est modernisée en 6 ans, enfin à l’Indienne! Nos yeux sont fixés sur les tableaux d’affichage. Le vol IC806 pour Varanasi est retardé, comme tous les autres d’ailleurs (sauf ceux qui sont carrément annulés). Cela fait 3 heures que je suis assise, les autres traînent dans cet aéroport inhospitalier. J’espère encore décoller. L’attente dans les travaux est insoutenable. Sary, Karim fument des clopes à l’extérieur, tandis que et Baron compte les avions qui décollent. Sa seule satisfaction est d’assouvir sa passion en aviation, contemplant des spécimens rares tels un Boeing 727 de la Ariana Afghan Airlines en route pour Kaboul.

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2003-2005, Claude Abou Chedid, avec la collaboration de Baron & Baron (texte), Claude Abou Chedid, Rana Haddad, STAD, Baron & Baron (photos), tous droits réservés. >> CONTACTEZ NOUS