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Le Marble Palace se trouve sur Muktaram Babu Street, entre Chittaranjan ave. et Rabindra Saranj str. Il est ouvert de 10h à 16h, tous les jours sauf lundi et jeudi.  
Le système de visite du palais est compliqué et déplorable. L'entrée est, en principe, gratuite. Il faut toutefois se procurer un permis auprès du Governement of India Tourism Office (sur Shakespeare Sarani), encore faut-il avoir le temps de s'y rendre lors des heures d'ouverture (que nous ne connaissons pas). Au cas ou le permis en question n'est pas entre vos mains, il est toujours possible de visiter les lieux. Pour celà, on versera un bakhshish au gendarme en faction à l'entrée (50R/ pers) et un autre (même somme) au préposé qui s'occupera de la visite guidée. Pourquoi diable les propriétaires de ce palais n'instaurent-ils pas un forfait payant avec un guichet à l'entrée, dont les revenus permettraient d'entretenir les lieux qui en ont grandement besoin, au lieu de laisser de sévir cette corruption qui ne sert qu'à engraisser des fonctionnaires?
Il est formellement interdit de prendre des photographies du Marble Palace aussi bien de l'intérieur que de l'extérireur. Pourquoi ne pas faire payer un droit à prendre des photos comme partout ailleurs? Révoltés par ces règlements obtus, nous avons quand même réussi à prendre les quelques clichés ci-contre.
Il est obligatoire de se déchausser avant d'entrer dans le bâtiment. Prévoir des chaussettes.

 

Drôle d'endroit, cette Muktaram Babu Street. Chaussée défoncée, encombrée de véhicules des plus hétéroclites. D'un côté de la rue, des pousse pousse, véhicules noirs tirés par des hommes à pied, survivance d'un monde révolu dont quelques-uns, sont alignés au pied d'un imposant immeuble à colonnes corinthiennes sur lequel poussent des arbres. En face, des camions à trois roues (chacun d'une couleur différente) dont la calandre est ornée d'une paire d'yeux, sont parqués entre des colonnes ioniques qui sont tout ce qui reste d'un édifice tombé en ruines. Un temple grec du Ve s av. JC, ou plutôt (c'est plus réaliste) un palais bengali du XIXe s. 
Kolkata (Calcutta), ces camions sont parqués entre les colonnes de ce qui fut un palais
Nous sommes au XIXe siècle de notre ère. Calcutta, capitale de l'Empire des Indes, connait une prospérité inouie. Les familles bengalies s'enrichissent grâce au commerce du coton et du thé. Elles découvrent, par la présence des anglais, les splendeurs de l'occident. L'architecture de la renaissance italienne, le mobilier Louis XVI, les bronzes de l'Ecole de Fontainebleau, les tapisseries flamandes et les peintures baroques de Guido Reni, Peter Paul Rubens et Giovanni Barbieri dit le Guerchin. Au moment même l'Europe vit dans la mode orientaliste, avec John Nash qui construit son Royal Pavilion à Brighton inspiré par les mosquées et les forts moghols, et que Ingres peint, dans son Bain Turc, une figure directement copiée d'une miniature indienne, l'Inde rêve du classicisme européen. La  réciprocité, ou le Partage d'Exotismes (1).
Kolkata (Calcutta), colonnes, pilastres et enseignes commerciales
L'Inde se couvre, depuis la fin du XVIIIe siècle, de palais dans la mode européenne. Il y a, certes, les bâtiments officiels, construits par les anglais (cf. nos pages Bombay-Mumbai et Calcutta-Kolkata city guides). Mais il y a les demeures ou autres pavillons que se font construire des indiens fortunés, à l'image du Nizam de Hyderabad dont le palais doit plus à Versailles qu'aux forteresses rajpoutes. A Calcutta, le phénomène connait une ampleur sans pareille, sans doute aidée par la jeunesse de la ville et l'absence de patrimoine architectural local. Avec le transfert de la capitale à New Delhi, au XXe s, Calcutta tombe en déclin. Ses palais sombrent dans l'abandon. Certains s'effondrent, à l'image de celui qui est devenu un parking pour camions. D'autres subsistent, souvent dans un état précaire. Les façades ne sont plus ravalées, les stucs s'ecaillent, les parquets gondolent, les jardins ressemblent à des jungles, et ces lieux deviennent des vestiges romantiques, à l'image de la période qui leur a donné naissance et qui cultivait le goût de la ruine.
Kolkata (Calcutta), Marble Palace, façade côté rue (détail)

Retour sur Muktaram Babu Street ou, passées les colonnes ioniques en briques, s'ouvre, dans un vaste jardin verdoyant protégé par une grille, la large façade à deux étages du Marble Palace. L'architecture rapelle singulièrement celle du Palais Chiericati construit à Vicence par Andrea Palladio en 1550 (cf. notre page sur cette ville). Au rez de chaussée, un portique composé de colonnes doriques, à l'étage, des colonnes corinthiennes au centre et des colonnes doriques sur les coins. L'originalité de cette façade réside dans la présence des deux kiosques en bois qui y ont été insérés de part et d'autre du corps central. Ces élements donnent une touche orientalisante et permettent de rompre la monotonie. Cette façade côté rue contraste d'ailleurs avec celle qui donne sur le parc, qui lui est perpendiculaire, et dont la rigueur est impersionnante: Deux séries de colonnes doriques superposées. On a jamais vu pareille sobriété dans l'architecture indienne! Cette façade a, sans le savoir, quelque chose de germanique, dans l'interprétation des ordres classiques. On dirait du Schinkel. Mais revenons à la référence palladienne et au Palais Chiericati. Il y a eu, dans les deux cas, un parti pris de faire deux séries de colonnes superposées mais de briser le rythme. Palladio a inséré un plein dans sa partie centrale, faisant avancer le salon et coupant le balcon, tandis que l'architecte du Marble Palace a, au contraire, placé deux pleins (les kiosques) sur les côtés.

Kolkata (Calcutta), Marble Palace, façade côté jardin
Le palais est toujours entre les mains de la famille Mullick qui l'a fait construire en 1835. C'est donc une maison habitée que nous visitons. L'équivalent de la somptueuse demeure de Lady Cochrane à Beyrouth. Du rez de chaussée à l'étage, c'est une enfilade de salons les uns plus fastueux que les autres. Les sols sont entièrement couverts de marbres polychromes composés avec virtuosité qui ont donné son nom au palais. Une seule pièce fait exception, la salle de bal, qui, pour les nécessités de la danse, était couverte de parquet. L'humidité n'ayant pas été très tendre avec le bois, ce parquet a entièrement disparu. Chaque salle est consacrée à une activité ou à un thème. Il y a la salle de billard, près de l'entrée, la salle de la reine Victoria, au centre de laquelle trône une colossale statue en bronze de l'Impératrice des Indes, les galeries de peintures, dont les murs sont tapissés de toiles inspirées par les compositions des grands maitres du baroque. Et l'on découvre, en déambulant dans ces galeries, un étalage d'Assomptions, de nativités et autres scènes de la vie du Christ. Il y a aussi beaucoup de statues, et il y en a partout, y compris dans les galeries à portiques donnant sur la cour. Des Appolon, des Venus et autres divinités sorties de l'Olympe cohabitent curieusement avec l'imagerie chrétienne au coeur de l'Inde. 
Kolkata (Calcutta), Marble Palace, accumulation de statues
Le propriétaire des lieux, M. Mullick, n'a jamais du se protesterner devant ces images. En revanche, sa religion, l'hindouisme, est présente au Marble Palace. Non pas dans les collections d'objets et d'oeuvres d'art, exclusivement européennes mais dans l'installation, dans la cour, d'une chapelle destinée au rituel de prière, la puja. Cette chapelle ou mini temple privé est précédée d'un immense arc soutenu par des colonnes dont les proportions trapues sont plus proches de celles du temple de Tanjore dans le Tamil Nadu que de celles des livres de Serlio et de Palladio. Quel curieux retournement de situation. Le coeur de ce palais, qui semblait être une enclave de la culture européenne en Inde, est un temple hindou.
Kolkata (Calcutta), Marble Palace, côté cour. Sous l'arcade, le temple privé

Que faut-il regarder lorsqu'on visite un endroit pareil? Les détails d'architecture? Les oeuvres d'art? Les taches de moisissure? L'installation électrique antédilluvienne? Le jardin qui n'a pas vu de jardinier depuis des lustres? Les lustres qui tiennent encore miraculeusement aux plafonds? Dehors, la ville, sale, grouillante et populeuse. Dedans, des salons qui renferment dans leur pénombre les souvenirs de fastes surannés. Un temps qui s'enfonce inéxorablement dans la torpeur, comme celle de Luchino Visconti a filmé dans son magistral Mort à Venise, qui se déroule aussi dans de sompteuses salles de bal devenues silencieuses, celles du Grand Hôtel des Bains à Lido (cf. notre page sur la Lagune de Venise et ses îles). 

(1) titre donné à la Biennale d'Art Contemporain de Lyon en 2000.
2003-2004, Baron & Baron (texte), Baron & Baron, Claude Abou Chedid, Rana Haddad, (photos), tous droits réservés. >> CONTACTEZ NOUS