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Récit de voyage effectué en mars 2008 par Charles Abdallah.
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2004, CANADA | 4000 km seul sur une moto
2001, TUNISIE
| Les gorges du Selja (insert dans le récit de voyage)
L'ADRESSE DE CHARME DU VOYAGE
L'Helnan Auberge Fayoum, ancien pavillon royal transformé en agréable hôtel. 70 chambres et suites, salons au décor d'antant, piscine...

Il y a mille raisons, comme chacun le sait, d’être fasciné par l’Egypte. Quand ces raisons s’ajoutent les unes aux autres, on finit par ne plus pouvoir se détacher de ce grand pays avant d’avoir épuisé tout ce que des siècles de cultures extrêmement diverses y ont accumulé et ça, ça prend du temps.

Pour mon septième ou huitième voyage en Egypte, après le Caire et la haute vallée du Nil, après Alexandrie et les monastères du désert, après le Delta et le Canal, le Sinaï et la Mer Rouge, voilà qu’arrivait enfin le moment de me rendre au Fayoum, célèbre pour ses portraits que l’on peut admirer dans les musées du monde entier, les fameux « portraits du Fayoum ». Qui n’a pas été frappé par ces regards opaques surgis de grands yeux noirs et par ces expressions tristes venues non seulement, et doublement, d’au-delà du Temps, mais aussi d’au-delà de la Mort, puisque ces portraits, qui ornaient les sarcophages d’hommes et de femmes morts au premier siècle de notre ère, représentaient leur visage non pas à l’époque de leur vieillesse mais à l’époque de leur jeunesse ? Portraits de morts, portraits de gens ayant vécu voici deux mille ans, portrait de morts peints à la plus belle époque de leur vie…C’est au pays où avaient vécu ces gens-là que je partais donc après une énième visite de pure détente sur les bords de la Mer Rouge.

Départ du Caire, naturellement, puisque le Fayoum n’est séparé des Pyramides de Gizeh que par soixante kilomètres de désert. Soixante kilomètres séparent les fameuses Pyramides de la première ville morte du Fayoum, Karanis, qu’on atteint au moment même où on touche le Fayoum.

Une ville morte aux consonances grecques ? Eh oui ! C’était bien, en fin de compte, sur la trace de colons macédoniens et grecs que je m’élançais. Car si le Fayoum, cuvette entourée par le désert où vient se jeter un bras du Nil, était du temps des premiers pharaons un vaste marécage où régnaient en maître le terrible crocodile et une pléiade d’oiseaux, leurs successeurs vont progressivement transformer cette région en une contrée fertile et prospère grâce à un système d’irrigation sophistiqué. Mais ce sont surtout les colons macédoniens et grecs, anciens vétérans des armées d’Alexandre le Grand et de celui de ses généraux qui s’emparera de l’Egypte après sa mort, Ptolémée 1ier, qui vont parachever la mise en exploitation systématique de cette contrée. Des générations de colons vont se suivre en se mêlant mal aux populations locales. L’histoire de l’Egypte, cent ans après l’arrivée d’Alexandre et jusqu’à l’époque romaine, n’est-elle pas l’histoire de révoltes incessantes de la population locale contre la pesanteur de l’occupation étrangère ?

  <>Rationalisant leur entreprise à l’extrême, ces colons vont s’installer aux confins des terres fertiles et du désert afin d’empiéter aussi peu que possible sur les terres cultivables. Leur entreprise, étroitement surveillée et encouragée par le pouvoir central lagide - les descendants de Ptolémée – va durer trois siècles jusqu’au jour où elle va se heurter à l’occupation romaine et à une fiscalité absurdement lourde que Rome impose à ses colonies et qui décourage toute activité agricole. Colons et paysans déserteront les villes et les villages du Fayoum et la province favorite des rois lagides, à commencer par Ptolémée II qui lui donnera le nom de sa sœur bien-aimée, amante et épouse, Arsinoé, tombera dans l’oubli pendant près de deux millénaires. Il faudra Mohammed Ali, le bâtisseur de l’Egypte moderne au 19ième siècle pour lui redonner un peu de son lustre d’antan.

C’est donc une ville en ruine depuis des siècles, à l’orée du désert, envahie par les sables, que je découvre en arrivant à Karanis. Mauvais présage pour la suite du voyage, je passe devant elle trois fois sans la voir alors qu’elle est située au bord de l’autoroute et à l’entrée même du Fayoum, au moment où, après la traversée du désert, on aperçoit enfin les premiers champs : des panneaux routiers la mentionnent dans toutes les langues, les guides touristiques donnent le nom arabe, des flèches pointent des directions. Eh oui, ce n’était précisément qu’un avant-goût de ce qui m’attendait. Malgré toute cette batterie d’indicateurs et d’indications, il a fallu que je m’y reprenne à trois fois avant de la trouver…

Accueil par la « police touristique ». Je visiterai le site escorté par un guide commis d’office. Je suis le seul touriste. Nous serons rejoins par un parasite comme l’Egypte en est infestée, un  quémandeur de bakhchich de plus déguisé en gardien du site ou en je-ne-sais-quoi d’autre.

<>Le premier aperçu de Karanis, une fois passée la première dune, est absolument affolant : des kilomètres carrés de restes fantomatiques d’habitations et de temples, de boutiques et de thermes, avalés par les sables, dont surgit tantôt une porte donnant sur le sable et sur le ciel, tantôt un pan de mur nu, quelques masures intactes dont le plafond et les murs se déforment et s’affaisse en courbes lisses. On marche à travers le sable, on visite ce qui reste de temples, les édifices qui ont le mieux résisté aux agressions du temps, de la Nature et des pillages. Plus solides et mieux construits que les masures en briques devenues grises dont on aperçoit les restes un peu partout.

Regard ému sur deux baignoires décorées, l’une pour femmes, l’autre pour hommes, seuls vestiges des thermes de l’immense ville de Karanis.


Affolement devant la dureté du sort réservé à une aussi grande ville : ruine économique de ses habitants, sans doute de durs travailleurs de la terre, pillés par une puissance coloniale plus forte qu’eux par un procédé invisible et terriblement efficace, la fiscalité, abandon progressif de la ville, les sables progressent - plus de défense contre leur avancée, le sol bouge, les maisons se déforment ou s’effondrent, le reste des habitants disparaît. Des siècles plus tard, d’autres misérables paysans viennent s’emparer des pierres et des briques encore sur place pour construire de quoi se loger…Il reste ce spectacle terrible que j’ai sous les yeux. Rideau. Je quitte rapidement, sans trop me retourner.


Direction Madinet-el-Fayoum, une trentaine de kilomètres plus loin. Très belle route à quatre voies. Je conduis entre des champs incroyablement verts, semés de quelques palmiers, de quelques haies, de villages en brique, de fermes isolées, de pigeonniers qui surmontent des maisons paysannes ou même des villas avec antennes paraboliques.


Peu de gens, peu de bêtes. Pourtant on en voit, travailleurs dans les champs, enfants montés sur des ânes et ramenant des moissons de luzerne pour les bestiaux de la ferme, buffles - justement, allongés dans les champs, buvant dans les canaux d’irrigation, vaches de toutes couleurs, oiseaux variés. C’est l’Afrique tout à coup. Je me dis qu’un parc zoologique de Tanzanie ne doit pas beaucoup différer, qu’au contraire même, il doit être moins vivant, moins vert que ce que j’ai sous les yeux. 


Hélas, l’ancienne Crocodilopolis, la capitale de la province du Fayoum durant toute la période macédonienne, grecque et romaine, fondée par les colons macédoniens et grecs au troisième siècle avant JC avant d’être rebaptisée Arsinoé par Ptolémée II, du nom de sa sœur, tout comme la province elle-même, Crocodilopolis-Arsinoé n’est pas une ville qui vous retient. C’est vraiment « circulez, y a rien à voir ». Même pas un café où s’arrêter…Je continue donc. Direction : Narmouthis, deuxième ville morte que je compte visiter, une trentaine de kilomètres au-delà de Madinet-el-Fayoum, à l’autre extrémité de la province par rapport à Karanis. J’aurai ainsi traversé le Fayoum de part en part.

<>Deuxième alerte : je n’arrive pas à sortir de la ville. Une fois que j’y parviens, je ne trouve pas la route à prendre. Arrêts. Demande de renseignements. Je parle l’arabe. C’est un atout qui va se révéler extraordinairement précieux. <>Une fois sur la route, je suis à nouveau rassuré : belle route à deux voies au milieu des cultures, grands panneaux routiers : les ruines de Karanis sont mentionnées régulièrement : à 20 kilomètres, à 15 kilomètres, etc.

Nouvelle alerte : je suis tout à coup au milieu d’un immense village, dans une rue embouteillée, crevassée, des mares à franchir, des minibus partout, des charrettes tirées par des ânes, des poules qui volent, des hommes de tous les âges aux barbes longues et aux visages peu avenants, des femmes voilées, des enfants partout. Je n’avance plus. La montre tourne. Où suis-je ? Quelle a été mon erreur ? Une demi-heure passe. Je suis encore coincé dans le trafic. Je revois déjà mon programme de la journée à la baisse. Puis tout à coup la belle route à deux voies, bien asphaltée. De nouveaux les beaux panneaux routiers. Il n’y avait pas d’erreur. Vous êtes en Egypte, vous vous enfoncez dans une province paumée.

<>Quelques kilomètres plus loin, même chose. Un autre gros village. Cette fois-ci des rues bifurquent. Je suis perdu. Des minutes précieuses passent, des demi-tours. Un temps fou pour retrouver la route. Je continue. Un panneau indique encore quelques kilomètres pour Narmouthis. Je fonce. Et là, je suis tout à coup sur une route en terre battue, perdu dans les champs. Personne en vue. Puis une ébauche de village. Les passants ne savent rien. J’ai beau expliquer : rien…. Un instituteur donne une vague indication. J’avance. Cette fois, je suis sur une route encore plus étroite, toujours dans les champs, entre deux canaux d’irrigation. J’attrape un ouvrier agricole monté sur une moto. Il me fait signe de le suivre. Il fonce sur sa moto. J’ai peine à le suivre. Je suis lancé dans un rallye automobile, coups de volants à droite, à gauche, éviter une crevasse ici, un bloc de pierre là. Ca ne pouvait durer longtemps. Au bout de quelques minutes, la voiture a une roue en l’air, au-dessus d’un canal ; elle penche dangereusement. Fin de la course. Mon guide appelle du renfort dans les champs. D’autres ouvriers, des enfants. Une heure à essayer de soulever la voiture, à dégager la terre en dessous, à construire un support pour la roue avant qui a dérapé. Angoisse. Chaleur de midi. Sueur. Mon programme de visites qui part en fumée. Séjour foutu. Puis c’est la délivrance, la voiture qui rebondit sur la route, la course à nouveau derrière mon guide et sa moto. Nous arrivons dans le désert. Désert de sable fin. Il faut s’arrêter et continuer à pied.

Au haut d’un petit monticule, une casemate. Des gardiens armés. Salamaleks. Où est Narmouthis ? Je ne vois toujours rien. Je suis, naturellement, le seul visiteur depuis des jours… On avance. Je suis escorté par deux hommes, kalachnikov en bandoulière, ultimes protecteurs du site contre d’éventuels pilleurs. Entre deux dunes de sable apparaît enfin l’allée principale de la ville.


Un premier temple, intact, dont le toit dessine une courbe inquiétante, près de s’effondrer. Le saint des saints est vide mais garde tout sa mystérieuse majesté. Puis l’allée principale, le portique majestueux, la succession de lions incroyablement vivants malgré les siècles à mesure que l’on approche du grand temple à l’autre bout de l’allée.


De part et d’autre, des portes grandes ouvertes qui ne donnent plus que sur des monticules de sable : la vie est partie, elle n’est plus qu’une idée, avalée par le temps, la fuite, le sable qui avance.

Le grand temple pharaonique, de dimensions ridicules par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir en Egypte, quasiment intact, le saint des saints orné d’inscriptions hiéroglyphiques et de gravures, les soleils ailés : enfin, j’y suis. Puis, derrière, des restes de colonnades disposées en un carré immense : tout ce qui reste de ce qui a dû être le gigantesque temple ptolémaïque où devaient se retrouver mes chers colons macédoniens et grecs. Courte errance parmi des ruines absolues : ruines de bâtiments dans une ruine de nature.

<>Chemin du retour vers la casemate de mes gardiens. Thé à la menthe. Conversations en arabe. Je suis qui ? Libanais ? Oui. Musulman ? Non, Libanais arabe, ça suffit et d’ailleurs c’est bien, non ? Oui, bien sûr. Comment va le Liban ? Hassan Nasrallah ? Un héros. Les visages s’illuminent. Un héros arabe. Explosion de joie sur les visages. J’apprends qu’il y a d’autres routes pour arriver au site. Mais lesquelles ? <>Arrosage de bakhchichs. Nous partons, mon guide et moi. Séparation émue. Il refuse ce que je lui offre. Il paraît que les fellahs d’Egypte ont une extraordinaire dignité. Rien à voir avec ces misérables fonctionnaires qui pullulent sur tous les sites archéologiques. Je confirme. Pour le persuader d’accepter mon généreux cadeau, je dois lui dire que c’est pour ses enfants et sa famille que je le lui offre, qu’il n’a pas le droit de refuser. Il accepte. Fin de mon aventure à la découverte de Narmouthis. <> 

J’ai la gorge sèche. Je fonce vers Madinet-el-Fayoum, encore et toujours. Toujours pas un café où boire et manger. Je continue vers mon nouvel objectif : le monastère copte de l’Ange Gabriel – Deir-el-Malak Gebrayel. Il est encore temps. J’arriverai avant le coucher du soleil.
<> 

J’aperçois tout à coup un petit restaurant pour camionneurs en plein air. Arrêt. Je savoure. Sandwich de fèves cuisinées (foul) et Seven-Up. Le bonheur. Je continue.


Panneaux routiers qui indiquent mon objectif, comme toujours. Puis plus rien. J’arrive aux limites du département. Toujours rien. Barrage de police – il s’agit de contrôler les déplacements des intégristes musulmans entre les départements. Celui d’à-côté, le département de Béni Soueif, est connu pour être l’un de leurs bastions. On devise avec le frère Charles. Tel connaît bien un couvent mais ce n’est pas le même nom. Demi-tour. Nouveau barrage de police, cette fois à l’entrée du Fayoum. Je passe devant un monastère copte. Je décide de m’arrêter pour demander mon chemin. On embarque à bord de ma voiture un garde armé qui doit rentrer chez lui, sur mon chemin, et qui me donnera les indications nécessaires. Je finis par arriver cinq minutes après l’heure limite des visites. On me laisse quand même entrer. Le couvent est sur une colline de pierre, à dix kilomètres des terres cultivées. Il domine le désert. Accueil chaleureux par un moine copte. Visite de l’église à laquelle on accède par une ouverture minuscule dans un mur, découverte des fresques. Le moine disparaît quelques minutes.


Je regarde autour de moi ces bâtiments dans le désert, la cloche suspendue sur une petite structure métallique, ces croix peintes sur les murs. Des gardes armés protègent la vie des moines tout en surveillant leurs activités. Des indics officiels. Grillage tout autour du monastère. Un petit côté Texas et Sergio Leone.

<>Mon moine revient avec un jus de mangue et me propose un thé à la menthe que nous prenons assis sur un petit muret face au désert. Conversation chaleureuse – chaleur humaine, c’est le mot. Un autre moine se joint à nous. Comment va le Liban ? Mal. Comment vont les Chrétiens du Liban ? C’est vrai qu’ils émigrent en masse ? Ils ne vont pas plus mal que les autres Libanais. Tous les Libanais émigrent en masse. Mes amis sont passablement rassurés, mais pas tout à fait. Il faut que je parte. Direction : l’Auberge du Lac, pas loin de Karanis, à l’entrée du Fayoum en venant du Caire, à l’autre extrémité de la province par rapport au monastère.


J’y arrive au coucher du soleil. L’Auberge est au bord du grand lac du Fayoum, Birqet Karoun pour les Egyptiens modernes, le lac Moeris pour les Grecs. Un ancien pavillon de chasse du roi Farouq, dernier roi d’Egypte, et l’une de ses nombreuses et somptueuses garçonnières. Des gardes armés partout, l’armée, la gendarmerie. Papiers de la voiture exigés par se garer dans le parking de l’hôtel. Où sont-ils ? Dans le pare-soleil. Je le rabats. Plus rien. Plus de papiers. Panique. Ils sont tombés en route, emportés par le vent. Il me reste le contrat de location de la voiture. On devise. Certains me conseillent d’aller faire une déclaration au poste de gendarmerie à vingt kilomètres. Un autre, plus pratique et plus réaliste, me fait remarquer qu’on ne sait pas où je les ai perdus, que c’est peut-être dans le département du Caire, que, de toute façon, entre ici et le Caire, il n’y a pas de barrages de police, que je pourrai donc rentrer tranquillement rendre la voiture à l’agence et que c’est elle qui fera le nécessaire. Je repense la nuit à tous les barrages de police que j’ai traversés….Je me dis que j’ai une bonne tête et qu’il y a un dieu pour les inconscients. Je décide donc de ne pas changer mon programme du lendemain, entièrement à l’intérieur du Fayoum, et qui doit précéder mon retour au Caire dans l’après-midi.

Soirée tranquille passée dans les jardins de l’hôtel, au bord du lac, au restaurant du même hôtel. Quelques rares clients. Petites conversations avec les serveurs et serveuses que j’intrigue. Mobilier anglais neuf partout. Chambres somptueuses. On y est bien, surtout après une journée aussi mouvementée. Un sommeil profond m’emporte rapidement.


Le lendemain, c’est à la rencontre des pêcheurs du lac Moeris que je pars. Ils sont à cent mètres de l’hôtel avec leurs barques tirées sur le rivage, leurs filets, leurs femmes et leurs enfants. Longues conversations en arabe avant de pouvoir les photographier. Population misérable qui me sort instantanément tous ses griefs à l’encontre d’un gouvernement accusé de les affamer alors qu’il essaie de réglementer la pêche et d’avoir vidé le lac de ses poissons alors qu’il est précisément conscient des ravages effectués par une activité excessive et non réglementée. Ils me montrent le résultat tout aussi misérable de leur pêche - quelques minuscules sardines - pensant m’apitoyer alors que je ne fais que mieux comprendre la politique des autorités. Je remarque des constructions à moitié enfoncées dans les eaux du lac. J’apprends que les autorités égyptiennes ont réussi – ce n’est pas une mince prouesse – à rehausser le niveau du lac, notamment grâce à la canalisation et au traitement des eaux usées qui sont dirigées vers le lac alors qu’elles allaient précédemment, sans traitement, infecter les nappes phréatiques. Bonne nouvelle pour le monde en développement.


Je poursuis en direction de Dyonisias, dernière ville morte que j’avais l’intention de visiter, un peu plus loin que l’extrémité ouest du lac. Superbe route qui longe les rives du lac où l’on peut voir quelques maigres roselières, des barques de pêche allongées sur le rivage, quelques pêcheurs en activité que je photographie rapidement depuis ma voiture. Passée l’extrémité du lac et des terres cultivables, on aperçoit l’autre rive, totalement désertique et bordée de falaises jaunes. Un dernier village censé être le dernier avant Dyonisias, mais la route aboutit à un T. Aucune indication. Je suis heureux, une fois de plus, de parler l’arabe. Un vieillard me donne quelques indications du genre « tout droit par là, première à droite après la troisième mosquée »….Les trois mosquées sont bien visibles mais, après ça, rien pour un œil non exercé.


Il faut être en effet assez malin pour deviner que la bâtisse cubique de taille moyenne au milieu du désert qui commence à cet endroit est le grand temple de Dyonisias et qu’il ne reste absolument plus rien de ce que les guides touristiques considèrent comme l’un des plus grands champs de ruines de l’Egypte d’aujourd’hui.


Une fois de plus, je suis le seul touriste. Visite du temple, parfaitement intact, en compagnie d’un petit flic armé qui avoue lui-même s’improviser guide touristique. Le champ de ruine apparaît à peine depuis le toit du temple. Visiblement, les derniers venus dans la région se sont copieusement servis des matériaux de construction mis généreusement à leur disposition par les ravages du Temps. Rien à photographier. Plus rien à voir. Un dernier thé à la menthe avec des gardes qui s’ennuient visiblement et je rentre sur mes pas.

Avant de prendre définitivement le chemin du retour, je ne peux m’empêcher de faire encore quelques kilomètres sur la grand-route de Madinet-el-Fayoum, revoir une dernière fois ces paysages agricoles si verts, ces animaux couchés dans les champs, les petits ânes croulant sous les récoltes de luzerne, ces enfants et ces femmes qui les mènent. Photos de pigeonniers sur le toit des maisons, photos d’oiseaux sur les fils électriques, photos de buffles dans les champs, de villages de brique rouge sur tapis vert.


Fin du voyage et retour au Caire que je traverse de part en part de Gizeh à l’aéroport, deux heures dans un trafic intense, au milieu du béton et des gaz d’échappement, alors que j’errais le matin même dans des paysages agricoles d’une beauté absolue. Négociation serrée à l’agence de location de voiture au sujet des papiers perdus. J’attendais et je craignais ce moment depuis la veille. Sa perspective me gâchait le plaisir du voyage. J’accepte de verser 100 dollars.

<>Je suis fatigué et j’ai la gorge sèche, une fois de plus. Je suis content d’en finir. Je prends ma place au milieu des passagers. J’ai vu des choses que peu de gens ont vues, des choses qui laissent des impressions émouvantes. Je ramène des photos précieuses. J’ai vu, j’ai connu le Fayoum. C’est une chance qu’il vaut la peine d’aller chercher au bout de l’aventure.

Charles Abdallah Le 4 mai 2008
 

Image 1: Portrait de femme, IIe siècle ap. J.-C. ; Antinoopolis. Bois de figuier peint à l'encaustique ; H. : 36,8 cm. ; L. : 17 cm. Paris, Musée du Louvre, Département des Antiquités égyptiennes; E 12569 (P 214)
texte + photos: Charles Abdallah pour Baron & Baron.
2008, Charles Abdallah (texte + photos) pour Baron & Baron, tous droits réservés. >> CONTACTEZ NOUS