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> LES MOTS
Questions de langues
La langue officielle de Chypre est le grec, pour la communauté grecque, le turc, pour la communauté turque. L’anglais est largement parlé. Sur le site officiel du gouvernement de la République de Chypre (http://www.pio.gov.cy), le titre figure dans les trois langues, y compris le turc. Certains chypriotes, surtout de la capitale, sont francophone et francophiles. Les noms des villes peuvent varier d’une langue à l’autre. Ainsi, vous ne verrez à Chypre aucun panneau indicateur pour Nicosie, ni Limassol. La 1ere s’appelle ici Lefkosia (en grec et en turc), la seconde Lemesos (en grec). Famagouste s’appelle Ammochostos en grec, et Magusa en turc, mais elle et a été affublée du préfixe Gazi, la victorieuse, ce qui nous Gazimagusa. On a déjà vu ce phénomène en Turquie, avec Gaziantep. Paphos subit un sort similaire puisqu’en turc, elle est nommée Gazibaf (non ça ne sort pas d’Astérix et les Normands).
Rhétorique partisane
Ceux qui regrettent les slogans de propagande de la guerre froide devraient venir faire un tour de part et d’autre de la ligne verte. Coté sud, on ne manquera pas de vous faire un étalage des crimes, agressions et autres violences perpétrées par l’occupant turc dont le retrait est réclamé, tandis que côté nord, on vous accueille avec un panneau selon lequel la "République Turque de Chypre du Nord vivra éternellement". Dans une brochure touristique, l’intervention de 1974 est même citée comme "opération de paix". Dernier détail, le café, qui est servi des deux cotés de la frontière est ce qu’on nomme habituellement du "café turc" (y compris dans des pays comme le Liban). Côté sud, c’est un mot qu’il ne faut surtout pas prononcer. Vous direz "Cyprus Coffee". 
> LES CHOSES
Drapeaux
Le drapeau de la République de Chypre représente la carte de l’île sur fond blanc. Beau symbole pour un état amputé d’une partie de son territoire. Encore faut-il le voir, le drapeau. 1er constat: Aucun drapeau n’est présent à l’ambassade de Chypre (au Liban). 2e constat: On ne voit pratiquement, sur le territoire chypriote, le drapeau chypriote, qu’en compagnie du drapeau grec. Aussi fortes puissent être les relations entre deux pays “frères”, ce fait est quand même étrange dans un pays indépendant et souverain. Côté turc, c’est la même chose. Le drapeau de la “République Turque de Chypre du Nord“ n’apparaît qu’en présence du drapeau du grand frère turc, situation moins étonnante dans la mesure ou la RTCN est un état créé de facto qui n’est reconnu que par Ankara. Les turcs ont réalisé un grand coup, ou plutôt un affront d’un goût assez douteux, en dessinant leurs deux drapeaux sur les montagnes surplombant Nicosie. Cette gestuelle grandiloquente n’est pas sans rapport avec le culte presque obsessionnel que les turcs cultivent à l’égard de leurs couleurs. Retour à la ligne verte, à Nicosie. De part et d’autre, à chaque position, une paire de drapeaux. Au milieu, celui des Nations Unies. Quelques pays se sont retrouvés sur la ligne verte, comme la France, avec son école maternelle Arthur Rimbaud, voisine de l’église Saint Maron des libanais flanquée du drapeau du pays du cèdre. Les allemands sont aussi presque dans le no man’s land, puisque le Goethe Institut jouxte le Ledra Palace, et les grecs ont leur ambassade au checkpoint. 
l'argent
Chypre possède une monnaie très forte, la livre chypriote (CYP). Le pays est un des plus chers du bassin méditerranéen (surtout en regard de ses voisins turcs, égyptiens et syriens). Un taxi de l’aéroport de Larnaca coûtera facilement 45€ pour Nicosie, 60€ pour Ayia Napa (pour 40 min de route). Un sandwich et une boisson à la plage se paieront facilement 10€ et il est difficile de prendre un repas décent dans un centre touristique à moins de 30€. Les territoires du nord n’ont pas leur propre devise. Symbole de non-souveraineté, puisque le 1er signe fort d’un état est de battre sa monnaie. Officiellement, la “République Turque de Chypre du Nord“ fonctionne avec la livre turque. C’est du moins ce que vous aurez entre les mains si vous retirez de l’argent d’un distributeur de billets. Nous ne vous conseillons pas de faire cette opération, car, tout le monde, y compris les guichets d’entrée aux musées, réclame des livres chypriotes. Signe d’une prochaine réunification?
> LA FAUNE
Le mouflon
Animal national de Chypre, le mouflon sert d’emblème à la Cyprus Airways. Jusqu’à ce jour, Karim croyait que cette créature stylisée qui ornait les avions de la compagnie d’aviation chypriote était Pégase, le cheval ailé. Le mouflon n’est pas un volatile, mais un cousin sauvage du mouton doté de deux cornes retroussées. L’animal est difficile à approcher et malgré les recherches auxquelles nous nous sommes livré sur les pistes des montagnes boisées (Baron avait pendant 2 heures la tête hors de la voiture ce qui lui a valu une belle nausée), le mouflon n’est pas apparu, bien qu’une passagère russe dit l’avoir vu. Pour revenir à la Cyprus Airways, cette dernière a relooké ses avions qui ont actuellement un fuselage blanc avec une énorme inscription CYPRUS et une que bleu marine sur laquelle le mouflon est dessiné en blanc. Ce dessin et ces couleurs ressemblent à ceux qu’ont déjà plusieurs compagnies aériennes: la Syrian Airlines (même typo et une chose ailée sur la queue), la Egypt Air (avec Horus, un volatile, lui aussi), la Garuda Indonesia (avec le Garuda, autre volatile mythologique).
L’âne
Fidèle à son légendaire sens de la provocation, le leader chypriote turc Rauf Denktash avait proclamé en été 2003 que l’âne était la seule espèce originaire de l'île. Il a été pris au mot par des militants qui ont décidé de franchir le passage du Ledra Palace avec un âne muni d’un passeport délivré par "République fédérale unie des ânes". La plaisanterie n’a pas été au goût des autorités des la “République Turque de Chypre du Nord“ qui ont arrêté tout le monde, les militants (deux chypriotes grecs et un chypriote turc) et l’âne qui, sur ses papiers, porte le nom de "Kiryé Kypros" (Monsieur Chypre)!
> LES GENS
Hannibal, le guide maya
Son grand-père, un juif de Palestine, quitta la terre de ses ancêtres (avant 1948) pour l’Espagne avant de s’installer au Honduras. Marié à une femme d’origine espagnole, il eut un fils qui épousa une indienne maya. De cette union naquirent deux garçons, dont Hannibal, qui porte le nom du célèbre général carthaginois. Hannibal a un look totalement maya, alors que son frère est blond aux yeux bleus. Titulaire d’une bourse d’études soviétique, Hannibal se retrouva à l’Université de Moscou pour suivre une formation en histoire et archéologie. C’est là qu’il rencontra une étudiante chypriote qui allait devenir sa femme. Le couple vit à Larnaca, Chypre, depuis 1987. Devenu guide de safaris 4x4, Hannibal est un passionné de botanique et de minéralogie. Il boit du matté, porte un T Shirt “Honduras” et connaît l’origine du nom des pays d’Amérique latine (ex. Vénézuéla = petite Venise, Brésil = nom d’une plante, etc.). Son CD préféré est Yanni Live at the Acropolis.

 

- vendredi 19 septembre 2003 -
21h30: Aéroport de Larnaca. Walid attend son canif suisse sur le tapis à bagages. Il a de la chance: la majorité des transporteurs aériens confisquent les objets coupants. Le personnel de la MEA a envoyé son canif dans une enveloppe, parmi les bagages en soute.
21h40: hall de l’aérogare, le bureau de change est fermé. Baron apprend aux renseignements qu’il y a un seul employé qui se divise entre le bureau de change du hall et celui de la salle d’arrivées, qui est avant la douane. Et qu’il n’y a pas de distributeur de billets.
22h: En taxi pour Ayia Napa. Les autoroutes chypriotes sont impeccables. Il y a des panneaux indicatifs tous les 10m, il faudrait faire exprès pour se perdre, et presque pas de panneaux publicitaires.
22h: Le taxi entre dans les faubourgs de Ayia Napa. Sur la route, des alignements interminables de gargotes aux néons colorés et aux chaises en plastique. On dirait Ouzaï (1), en plus propre, dixit Karim. 
22h40: Port de Ayia Napa, pour manger du poisson au bord de la mer. On nous a recommandé Vassos, une valeur sure. Il n’y a pas grand monde, un soupçon de familles et quelques couples en deshérence. Nous aurions peut-être du aller à Téhéran (2), (re)dixit Karim! Le lieu manque de charme, les bateaux ont l’air d’être là pour le décor, nous croyons vivre un cliché. Le contenu de nos assiettes ne le dément pas, c’est un mélange entre Tricatel (3) et Ordralfabetix (4).
Retour vers le centre-ville, si on peut appeler ça une ville. Ayia Napa est un endroit vraiment indescriptible. Nous tombons, entre Burger King et Clarabel Flambé (qui ne nous allume pas) sur le Pepper, un bar terrasse assez design, qui tranche avec la laideur ambiante. L’endroit est sympa,
Minuit. Quartier des bars, l’équivalent local de Monnot (5). Décor à la Disneyland pour une ambiance de débauche totale. Petite pause au Rock Garden Paradise, où des strings sont suspendus au bar. Karim devient pote avec un barman qui lui montre sa réserve de bouteilles de Jack Daniels. 
02h. L’heure du clubbing. Nous choisissons, au hasard, le Black & White. Karim n’est pas content. Il non seulement il déteste la musique R&B du DJ, mais en plus le Jack que nous sert le barman n’en est pas. C’est un vulgaire bourbon sucré qui a été remis en bouteille. Entretemps, l’ambiance ne cesse de chauffer. Les tenues (des filles mais aussi des garçons) ne sont pas sexy, mais indécentes. On se croirait sur le plateau de tournage d’un film X!
Ayia Napa, Nissi Island
- samedi 20 septembre 2003 -
11h. A la recherche de Daktari, agence de safaris en 4x4. Mais Daktari ne répond pas. Nous faisons la tournée des agences de voyage pour prendre une excursion dans le Troodos. Les agences vendent le même tour mais ne savent pas ce qu’il contient. Convaincus de la nécessité de passer la journée de dimanche loin d’ici, nous prenons un tour, un peu au pif, avant de se diriger vers la plage.

On nous avait dit d’aller à la plage de Nissi Bay, près de l’hôtel Nissi Beach. L’endroit est vraiment superbe. L’eau est cristalline, transparente, la lumière magnifique. C’est sans doute le plus bel endroit d’Ayia Napa, si on exclut les plages désertes plus éloignées du Cap Greco. C’est justement au Cap Greco que Walid est allé se baigner. L’endroit est vraiment sauvage, loin de la cohue et des touristes. On y pratique la plongée et le snorkeling, expérience périlleuse pour Walid qui s’est fait mal aux tympans. De notre côté, nous traînons à Nissi Bay jusqu’en fin de journée, étonnés que tous les baigneurs soient partis des 16h-17h, nous laissant presque seuls profiter des belles lumières de l’après-midi et du coucher de soleil. 

21h. Ou dîner après l’expérience de la veille et le sandwich de kebab sur la plage? Nous arpentons des ruelles pleines d’endroits les uns plus affreux que les autres quand nous tombons sur un lieu vraiment magnifique, déco minimaliste, ambiance glamour et tout et tout et tout. C’est le Thirteen. Nous sommes reçus par l’adorable Lianne qui nous sert un repas fastueux mitonné par  John, son époux cordon bleu, et nous raconte leur histoire. Le Thirteen c’est la touche de raffinement dans un monde de brutes.
Minuit. C’est reparti, comme hier soir. Tournée des bars avec Walid, qui nous a retrouvés. Au deuxième soir, on commence à reconnaître les têtes et comprendre le système. Pourquoi les gens qui viennent à Ayia Napa y restent une semaine? Parce qu’au bout d’une semaine, tout le monde connaît tout le monde, et tout le monde a flirté avec tout le monde.
Bref traîner dans la rue, près du monastère, c’est comme être au cinéma, où voir de la télé réalité en 3D. Tandis que Karim et Baron rentrent se coucher, Walid continue la soirée au Castle, le plus grand club de Napa.
mine de cuivre
- dimanche 21 septembre 2003 -
07h30: C’est tôt pour se réveiller à Ayia Napa, mais c’est l’heure à laquelle Hannibal, notre guide, vient nous chercher et nous embarque en Land Rover. Il y a 5 russes avec nous, trois hommes et deux femmes (ou un homme et deux couples). Ils ne parlent pas un mot d’anglais, nos relations avec eux se limiteront donc à quelques gestes.
Nous quittons l’autoroute et Hannibal commence à faire du hors piste sur des collines arides. Nous découvrons un paysage assez hallucinant, pas du tout méditerranéen, totalement désertique, qui semble s’étendre jusqu’à la chaîne montagneuse de Kyrénia, au nord de l’île, sur laquelle les turcs ont dessiné leurs drapeaux. Nos pérégrinations passent par une mine de cuivre, gigantesque cratère rempli d’eau de pluie avec une gamme de couleurs allant du jaune au noir en passant par le rouge. Hannibal, grand amateur de géologie et de minéralogie, se délecte en nous expliquant tous les tenants et aboutissants de l’affaire.
Lania, installation contemporaine à base raisins!
que l’on fait sécher sur un terrain de football
Nous commençons à grimper en montagne, sur la face nord du massif du Troodos. Le paysage change. Les versants sont entièrement couverts de pins. Les libanais que nous sommes sont épatés par la protection de cet environnement qu n’est pollué ni par des constructions, ni des bilboards, ni des carrières. Hannibal nous entraîne à nouveau en off road, sur des chemins escarpés et sauvages, à la recherche (vaine) du mouflon, l’animal national de Chypre (cf. ci contre).
Nous arrivons, en milieu de journée, au monastère de Kykkos. Alors que nos compagnons russes se contentent de jeter un coup d’œil et faire une prière en deux temps trois mouvements, nous déambulons dans ces lieux extraordinaires et ne manquons pas le musée. Alors que nous achevons cette passionnante visite, nous tombons sur nos compagnons qui, impatients, étaient à notre recherche, tandis que leurs conjointes, qui avaient revêtu des vêtements “décents” pour la visite de l’église, s’étaient à nouveau dénudé et attendaient déjà en voiture.
Lania, clocher de l’église
L’expédition se poursuit par quelques curiosités mais sans autres églises, au grand désespoir de Baron à qui Hannibal explique le manque d’intérêt que manifestent les gens qui prennent ces tours à l’égard des trésors culturels du pays. Plutôt de voir une église inscrite au Patrimoine de l’Unesco, nous allons, près du village de Platres, voir une cascade. En fait, Karim et Baron préfèrent prendre un café avec les gens du coin et Hannibal. Ce dernier raconte pourquoi le café est toujours servi avec un verre d’eau. C’est une habitude qui remonte à un sultan ottoman qui, craignant de se faire empoisonner, versait toujours une goutte d’eau dans son café (l’eau étant supposée avoir une réaction au contact du poison). Cette habitude paranoïaque est devenue un usage toujours en vigueur. Nous arrivons sur Lania, petit village en contrebas des montagnes du Troodos, sur le versant sud. Nos compagnons se précipitant chez les marchands de vins et de souvenirs, nous faisons un tour du patelin. Près de la place, un segment de rue est couvert et sert de café ou les hommes jouent aux cartes. En face, l’église, qui est fermée. Visite chez le maire, presque englouti sous une tonne de paperasses qui doivent remonter à l’époque byzantine, pour Baron, alors que Karim rencontre un vieil homme qui nous ouvre les portes de l’église. L’intérieur de celle ci est très intéressant, avec une riche iconostase.
La dernière étape, et le dernier incident, de la journée, c’est Lefkara. On est supposé y aller pour une seconde pause shopping de souvenirs, ce à quoi Baron s’oppose, prétextant le retard sur l’horaire. Hannnibal propose aux russes, qui, eux sont favorables. Pendant ce temps, Baron consulte discrètement le Lonely Planet et apprend que Lefkara est un endroit très intéressant. Il change alors de position, en acceptant cet arrêt, à condition de pouvoir faire un tour en ville pendant que les autres examinent la production locale.
Lefkara est sur les collines à mi-chemin entre Limassol et Larnaca. Nous y arrivons à la tombée du jour, et, au grand dam de nos compagnons de route, les showrooms sont tous fermés. Ils devront donc nous attendre en voiture, pendant que nous allons à deux (encore une fois), à la découverte de ce magnifique village. Petites ruelles, cafés à l’ancienne, comme feu le Qahwet el Kzaz (café des glaces) de Beyrouth, et superbe église au menu. 
Lania, intérieur de l’église
Retour sur Ayia Napa. Le Thirteen étant fermé le dimanche, nous passons le dîner en vitesse avant de retrouver Walid et de faire la tournée des noctambules. La saison commence à toucher à sa fin. Les rues de Ayia Napa se sont vidées depuis hier soir, et seuls quelques bars font le plein. Nous passons par le Bed Rock avant de finir au Rock Garden Paradise qui est devenu notre lieu de prédilection malgré sa musique assourdissante. Au bar, rencontre avec une bande de filles spécialement allumées, malgré des injections de glace. Walid et Karim sont bouche bée...
- lundi 22 septembre 2003 -
Visite matinale du monastère de Ayia Napa, avant de quitter la ville en bus, avec une correspondance à Larnaca, pour arriver à Nicosie à 14h00. 
Après un check in à l’hôtel, nous commençons la visite de la ville au Cyprus Museum, le musée archéologique, avec, pour Karim, un examen méthodique (en ordre) de toutes les pièces exposées. "Heureusement que tu es venu me pousser, on serait resté une semaine", dixit Karim! 
Vers 17h00, nous remontons vers la porte de Paphos, l’endroit ou les zones grecques et turques sont vraiment face à face. C’est ici que commence notre parcours le long de la ligne verte. Près de l’église catholique de la Sainte Croix, les premiers barbelés avec, derrière, une jungle et, au fond, les bunkers du camp adverse. Deuxième église et premier drapeau libanais (!). C’est l’église maronite, avec des images de Saint Charbel. A croire que le conflit du pays voisin s’est transposé ici. Juste à côté, l’école française Arthur Rimbaud est, elle aussi limitrophe. A Granicou str, un baraquement militaire. Un soldat nous fait signe de ne pas aller plus loin. Derrière lui pointent des arbres et, au loin, un minaret. Sur un mur, des graffitis et une inscription SLI –LANKA (sic). Entre temps, notre militaire est toujours nerveux. Il fait signe à ses collègues qui, armés jusqu’aux dents, jaillissent brusquement des maisons qui semblaient abandonnées et nous interpellent. 
Nicosie, le Ledra Palace Hotel vu depuis le bastion de Mula (côté turc)
L’interrogatoire. 
C’est toujours le soldat du bunker, le 1er qui nous a vus. Il demande à voir le carnet de notes de Baron qui s’approche de lui pour le lui donner. Le soldat panique et pointe son arme. Interdiction d’approcher! Baron stoppe net, lui remet le carnet en essayant de lui expliquer qu’il s’agit de notes de voyage en français.
On nous signifie que prendre des notes dans cet endroit est une activité suspecte. Il faudra veiller à être discrets. Nous reprenons notre chemin et continuons dans une zone à découvert avec une vue spectaculaire sur le No man’s land et les quartiers nord. L’endroit est désert et d’un calme effrayant. En pleine ligne verte, une tour criblée de balles est occupée par les forces de l’ONU. Au fond, les minarets de la mosquée gothique de Nicosie. Karim, qui est blanc comme un cachet d’aspirine supplie Baron de ne pas sortir sa caméra. 
Un peu plus loin, les quartiers limitrophes sont un peu plus vivants. Beaucoup de menuiseries. Et d’autres positions militaires dans ce que furent de beaux immeubles. Sur les murs, des inscriptions (en grec) à message visiblement politique et des insignes avec un aigle à deux têtes. Sur la rue de Lidras, qui coupait la ville dans le sens Nord / Sud, on a installé un observatoire duquel on peut, sous l’œil vigilant d’un militaire, contempler la ligne de démarcation totalement dévastée. Pour finir cette promenade, Baron entraîne Karim dans un immeuble de bureaux du quartier pour avoir une vue en hauteur...
Le soleil se couche, les muezzins appellent les fidèles à la prière et ce, des deux côtés de la frontière. Nous débouchons sur la mosquée de Omeriyé au moment ou de jeunes arabes expatriés s’apprêtent à y entrer, Ils viennent d’Afrique du nord et d’ailleurs, travaillent à Chypre, et sont les usagers de ce lieu de culte depuis la partition de la ville en 1974 et le départ de la communauté turque.
20h00 Nous sommes fourbus et affamés. Nous avons envie d’un repas sympa, pour oublier le Pizza Hut de la veille. Le Lonely Planet signale le Bonzai, endroit à sushi au Holiday Inn. L’endroit est assez chic et les asiatiques à accueil très guindées. A la réception du menu (qui n’est pas affiché à la porte), c’est le choc. Les prix sont mirobolants. Un repas décent ne coute pas moins de 60€. De la folie. Baron invente un stratagème pour s’enfuir, prétextant que des amis que nous attendions ont eu subitement un problème de santé et que nous devons aller nous enquérir de leur état!
Adieu les sushis, direction le Zoo, qui semble un endroit assez glamour en ville. Ambiance très sympa, nourriture géniale, nous reprenons des forces pour continuer notre exploration de la ville, cette fois du coté de ses bars. Nicosie est pleine de possibilités pour prendre un verre dans de très beaux endroits, fréquentés, non pas par des touristes, mais par une clientèle locale qui sait bien vivre.
 - mardi 23 septembre 2003 -
10h: Check point du Ledra Palace, seul point de passage entre les deux Chypre. Partout, des slogans de propagande, des photos de personnes disparues, et des dessins expressionnistes assimilant l’occupant turc à un monstre tentaculaire. Un gendarme chypriote examine nos passeports et nous donne les instructions suivantes. 1) Vous devez être de retour avant minuit. Ça, c’est une bonne nouvelle, il y a peu, le checkpoint fermait à 17h. 2) Pas de shopping (chez les autres bien entendu). 
Sur la route de Famagouste, une boite de nuit postmoderne
Nous traversons le No man’s land, ou UN buffer zone, avec l’hôtel Ledra. Des taxis attendent du côté turc de la frontière. Nous en prenons un, après avoir tenté de marchander le prix. 
Baron, croyant à tort que seuls les en billets à l’effigie d’Atatürk étaient acceptés dans cette partie du pays, retire d’un distributeur automatique pour 250 millions de livres. Peine perdue, tout le monde, y compris les préposés à l’entrée des sites archéologiques, encaissent des livres chypriotes. La république turque de M. Rauf Denktash semble battre de l’aile. Nous roulons dans les faubourgs de Nicosie. Le pays semble moins développé que dans la partie sud, mais ce n’est toutefois pas la misère. Les routes sont propres, bien indiquées (en turc, mais lisible puisqu’en caractères latins) mais paraissent vides. Il y a à peine 150.000 habitants dans la partie nord de Chypre, autant dire que celle-ci ne risque pas de souffrir de surpopulation. 
Nous roulons à présent en campagne, direction Gazimagusa, le nom que les turcs ont donné à Famagouste. Notre chauffeur ralentit pour ne pas se faire choper par les radars. Nous voyons, en route, une église abandonnée que nous demandons à voir de plus près. C’est une église orthodoxe, pas spécialement ancienne, qui est ouverte aux quatre vents et que seuls les pigeons fréquentent. Elle a été entièrement vidée, on peut distinguer ce qui reste de son iconostase. Les pillages d’églises et monastères dans la partie nord de Chypre ont fait couler beaucoup d’encre. C’est peut être ce qui a poussé la “République Turque de Chypre du Nord“, dans un souci d’améliorer son image de marque, de transformer l’église de Saint Barnabas en musée.
C’est assez surréaliste, avouons le, de visiter un lieu dédié à l’art grec orthodoxe en “République Turque de Chypre du Nord“. L’église Saint Barnabas est une structure du XVIIIe s (les origines sont plus anciennes) dotée d’un cloître. Dans l’église sont conservées des icônes et des fresques, tandis que les chambres donnant sur le jardin abritent des collections archéologiques provenant, principalement du site voisin de Salamis. On pourra examiner l’évolution de la céramique du VIIe au Ve s av-JC, mais si vous connaissez le Musée de Nicosie, vous pouvez passer votre chemin. Saint Barnabas est enfin une excellente étape pour siroter un café turc dans un cadre verdoyant et d’acheter des cartes postales à la gloire de la “République Turque de Chypre du Nord“ que l’on conservera à coté de ceux qui datent de la RDA. Saint Barnabas est situé sur la nécropole de l’antique Salamis que nous ne tardons pas à atteindre. Karim et Baron se lancent à la découverte de cette cité romaine, des immenses thermes à l’amphithéâtre, avant de se perdre dans les broussailles, à la recherche d’une hypothétique villa romaine et d’une basilique byzantine. C’est alors qu’ils rencontrent les seuls autres touristes présents sur le site, parmi lesquels un professeur à Oxford parfaitement francophone. 
Famagouste, chevêt de la cathédrale-mosquée
 Nous entrons enfin dans Famagouste, la ville bombardée. La découverte de ses cathédrales gothiques est ahurissante, en revanche la tour d’Otello n’est pas grand chose. Après un repas turc grandiose (kebabs, aubergines à l’huile, lait caillé au concombre...), nous demandons à notre chauffeur de nous emmener du côté de Maras, la ville fantôme, ancien quartier grec de Famagouste, abandonné en 1974. Notre chauffeur consent à aller sur le littoral, près du Palm Beach, là où se trouvent les carcasses des palaces de ce qui fut la riviera chypriote. En revanche, pas question de faire le tour de la zone résidentielle. Le chauffeur, irrité, dit alors:
"I know the city, I am cypriot!" 
Nicosie, demeures restaurées entre les bastions
de Roccas et de Mula, en face du Ledra Palace 
Retour à Nicosie, et découverte des quartiers nord de la capitale. Nous longeons la ligne verte du côté opposé à celui ou nous nous trouvions 24 heures plus tôt. Baron veut aller au Buyuk Hammam, le plus fameux établissement de bains turcs de l’île. Nous entrons dans l’endroit qui est enfoncé sous la chaussée, avec une belle porte romane. L’intérieur est assez sombre et n’inspire pas du tout Karim qui veut s’en aller. De toutes façons, notre temps est un peu limité, nous quitterons donc Chypre sans hammam! Karim obtient en contrepartie un rafraîchissement au café aménagé dans la cour du grand Khan (Buyuk Hani). Dernières images du voyage sur les remparts, en face de la ligne verte. En face, le Ledra Palace et les positions grecques. A gauche, dans les fossés, un mirador des forces de l’ONU qui arrosent leur périmètre de gazon. A droite, ce n’est plus la ligne de démarcation, on joue au foot dans les fossés. A 18h, nous franchissons le check point du Ledra Palace sans encombres, tandis que les forces britanniques sonnent le God Save the Queen. On se croirait dans une scène de film retraçant quelque guerre coloniale...
Nous avons juste le temps de passer à l’hôtel nous rafraîchir, un taxi nous attend pour aller à l’aéroport et décoller sur un Airbus A 321 de la MEA. 
FIN DU VOYAGE
(1) Ouzaï: quartier de la Banlieue sud de Beyrouth.
(2) Baron avait proposé pour ce voyage: Alger, Téhéran ou Ayia Napa, renonçant auparavant à la proposition de Sandra de la suivre à la Biennale d’Istanbul (trop fatigant) et à l’idée de faire un tour en Haute Egypte (trop chaud). 
(3) cf. L’Aile ou la cuisse, avec Louis de Funès.
(4) le poissonnier dans Astérix.
(5) La rue Monnot est là où se trouve une bonne partie des bars de Beyrouth. 
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